La crise de l’attention

Si la crise de l’attention est une affaire d’hygiène mentale, l’hyperconnectivité pourrait bien devenir la cigarette du XXIe siècle.

Le livre de Crawford est assez désolant sur le plan des solutions : elles sont essentiellement individuelles. C'est un début. (Illustration: Alain Pilon pour L'actualité)
Le livre de Crawford est assez désolant sur le plan des solutions : elles sont essentiellement individuelles. C’est un début. (Illustration: Alain Pilon pour L’actualité)

De l’autre bout de la pièce, j’entends le téléphone vibrer. Un petit coup pour un message Facebook. Un double coup pour un texto. Un plus long pour un courriel.

Toutes les cinq minutes, mon attention dérive vers la tentation de me lever et de saisir l’appareil. La distraction paraît savoureuse. Aucun doute, ce que recèle ce gadget à 1 000 dollars qui asservit mon attention est l’équivalent cognitif de la malbouffe. J’en ai envie comme d’une poutine, même si je sais que le brocoli que je lis en ce moment est nutritif, lui.

LAT_10_champlibre_encadre2Le légume crucifère se présente sous la forme d’un essai de Matthew B. Crawford, intitulé Contact: Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver. C’est justement sur la crise de l’attention. Sur la difficulté croissante, dans tout ce bruit médiatique, de trouver des plages de silence pour réfléchir.

Nous n’avons pas perdu le monde, remarquez; il nous suit partout. Il est là, tout le temps, jusque dans ce petit restaurant corse de Québec où l’immense écran diffuse du soccer, ce qui attire mon regard tandis que je soupe en terrasse avec ma blonde. Le monde est partout, tout le temps. Jusque sur les écrans des aéroports, dans de nombreux taxis, dans les salles d’attente des cliniques de santé. L’étrangeté, c’est désormais de voir quelqu’un le nez plongé dans un livre.

Mon téléphone m’accompagne jusqu’aux toilettes. Au moindre flottement dans la file d’attente, je dégaine pour consulter l’oracle numérique. Craw­ford a raison, finalement. Le monde nous suit peut-être partout, mais à travers l’écran. Le vrai, le tangible, nous ne le voyons plus. Il transite par des fenêtres à cristaux liquides. Et non, c’est pas pareil.

Tenez, le mois dernier, j’ai échangé plus de 600 textos (je ne compte même pas les messages sur Facebook). C’est loin derrière la moyenne des ados et des jeunes dans la vingtaine, pour lesquels ce nombre atteint facilement les 2 000. Mais ce qui me fait un peu peur, c’est que parmi tous ces amis à qui j’ai texté, je n’en ai rencontré aucun face à face pour discuter devant une bière ou un café durant tout ce mois. Décompte du nombre de conversations avec un peu de profondeur, donc: zéro.


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L’ennui, c’est que critiquer cet état des lieux revient à sombrer dans la nostalgie. Même chez Crawford, qui s’en défend. Son ouvrage est toutefois fascinant. Depuis les Lumières, il y fait la genèse de la pensée individualiste nous ayant menés à l’illusion du choix, qui nous place désormais à la merci des stimulus d’une industrie de l’attention qui dispose de moyens colossaux. Il y parle de la perception, de l’apprentissage dans le geste, dans l’action. De ce qui ancre le savoir en nous.

Or, si j’ai l’impression de toujours lire et apprendre sur mes écrans, j’ai aussi le sentiment de ne rien retenir. Toute cette information me glisse dessus, et les seules choses qui me restent ont été acquises lors d’un effort de concentration.

Oui, un effort. Même de simplement regarder une émission de télé sans jeter un œil sur mon téléphone est devenu difficile. Marcher dans la rue sans musi­que dans les oreilles pour me distraire: impensable. Le sport est mon dernier refuge de silence. Et il y a la lecture. Mais plus le temps passe et moins celle-ci m’est facile, naturelle, mon esprit étant désormais habitué à papillonner.

Ne m’écrivez pas pour me dire d’éteindre le téléphone. Ni pour me suggérer de programmer des périodes sans stimulus, comme je le fais pour l’entraînement physique. Je sais tout cela. Nous le savons tous. Comme les fumeurs qui en grillent une dehors par – 30 °C, les junkies du numérique savent l’absurdité qui les accable.

La comparaison peut paraître exagérée. Mais prenez une minute pour constater le vide sidéral d’une journée à butiner d’une tâche à l’autre, d’un morceau de conversation à l’autre. Dans un monde en perte de sens, cela revient à placer une popula­tion qui a déjà le vertige au bord du gouffre existentiel.

Si la crise de l’attention est une affaire d’hygiène mentale, l’hyperconnectivité pourrait bien devenir la cigarette du XXIe siècle.

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8 commentaires
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Très beau texte, et qui met les faits devant les yeux (sur écrans évidemment). Effectivement, nous vivons dans un monde de plus en plus numérique, et le réel semble devenir parfois irréel… Un écran pourra sans doute nous donner une image s’approchant de plus en plus du réel, mais… le regard venant directement d’une figure (non sur écran) en dit beaucoup plus, et ce sans parole, sans écriture ni abréviation… ce que l’on appelle : la présence.

Belle réflexion.
Et comme pour les accros de la cigarette, celà se poursuit au volant de l’auto.

Merci pour cet article. Selon moi il est impératif de conscientiser ce phénomène. Je crois que ces outils et ses possibilités dominant de plus en plus nos quotidiens, rendent difficiles la culture de la qualité de la « présence » (comme l’écrit M.Bérubé) et avec elle, la capacité de l’écoute de l’autre, la vraie, celle qu’on nomme « lente », active ou…présente ! Les T.I.C. ( technologies en information et communication) exacerbe et récompense ce réflexe déjà génétiquement programmé des mammifères – que nous sommes – à apprendre par le sens visuel et dont le développement cérébral, donc la survie, dépend, surtout en début de vie. (Albert Jacquard l’a démontré dans ces livres et conférences) Cette fascinante et divine disponibilité des informations visibles de partout en tout temps stimule-t-elle le défaut plutôt que la qualité de ce réflexe visuel vital ? … et nous éloignerait ainsi de cet autre facteur de survie, au moins de santé, l’équilibre ?

En tant qu’enseignante, j’ai dû modifier mes pratiques d’enseignement pour pouvoir garder l’attention de mes élèves en classe. Nous avons maintenant les tableaux interactifs, on utilise des coquilles (écouteurs) pour bloquer les sons environnant , des collègues utilisent des ballons pour remplacer les chaises etc… . Pas facile de garder l’attention d’un enfant de 6/7 ans !

Merci M. Desjardins pour votre texte.
Vous « ouvrez » une porte sur des problématiques qui pointent leur nez et présage de problèmes connexes qui seront bien « enracinés » de l’avenir.
J’ai 63 ans et je dois reconnaître que j’ai personnellement une addiction envers les jeux en ligne et sur PC. Heureusement j’ai développer cet attrait tardivement dans ma vie, donc mes études et ma carrière n’en n’ont pas vraiment été affecté.
Mais lorsque je regarde les gens dans les autobus ou le métro, ils majoritairement « branchés » et je me suis souvent demandé quel en seront les conséquences psychologique.
Je connais une conséquence très clairement générationnel, les personnes de mon âge ont développer une grille d’analyse que je qualifie de « verticale » c.a.d. en profondeur, nous n’avions accès majoritairement qu’à des sources d’informations papiers. Les dernières générations étant « branchées », ont développés une vision horizontale du monde, c.a.d. en surface, car ils ont trop d’information à gérer. de plus les familles étant moins grande, leur propensions à un comportement très individualiste c’est accentué.
On ne doit pas sous-estimé l’effet de la gestion de l’information, non seulement personnelle mais professionnelle également, j’en parle en connaissance de cause puisque mon travail de à toujours été dans un cadre de « traitement » de l’information. Encore merci pour votre texte.

Il me reveint à l’esprit une information sur l’inventeur des traitements de texte Micom, qui pouvaient aussi communique entre eux grâce à cette invention. Oui, c’est vieux, hein, Ça donne une idée de mon âge… Mais cet inventeur, ayant implanté l’Ancêtre des courriels électronqiues, aurait défendu, oui défendu, leur utilisation dans osn entreprise. Il avit noté que les gens ne se déplaçaient plus pour échanger avec leurs collègues… Et il voulait que ses employés gardent un contact humain entre eux.