La croisade d’un homme contre le pessimisme

Armé de son compte Twitter, un Torontois combat le pessimisme ambiant avec son musée de nouvelles alarmistes touchant les technologies et le progrès. Ironie comprise !

Louis Anslow qui gère le compte Twitter @Pessimists Archive. (Photo: Kayla Chobotiuk/Maclean’s)
Louis Anslow qui gère le compte Twitter @Pessimists Archive. (Photo: Kayla Chobotiuk/Maclean’s)

Vous êtes d’humeur morose? Les beaux jours de l’Amérique semblent passés, l’économie de la Chine se dirige vers un atterrissage brutal et l’effondrement du prix du pétrole annonce une autre crise financière mondiale. Les robots nous volent nos emplois et la technologie sabote l’identité masculine. Les voitures autonomes ne seront jamais populaires, l’être humain aime bien trop conduire! Et si elles envahissent les routes, elles déclencheront une bataille de titan entre les compagnies d’assurances. Et comme si ce n’était pas déjà assez, les téléphones intelligents tuent le romantisme, Facebook détruit les mariages, les OGM causent du tort à l’environnement et l’intelligence artificielle va finir par anéantir la race humaine. Même le curling est en péril à cause des fichus balais technos!

L’homme a beau avoir tendance, depuis la nuit des temps, à croire que le pire est à venir, le pessimisme ne s’est jamais si bien porté.

Dans le microblogue qu’il tient sur Twitter depuis l’automne 2015, Louis Anslow, concepteur de sites Web de 24 ans établi à Toronto, publie ce qui est en voie de devenir un petit musée des prophéties catastrophiques concernant la technologie et le progrès. Il écume journaux et archives en quête de «nouvelles», qu’il relaye avec humour et ironie dans son microblogue, Pessimists Archive. Des amateurs de techno s’en délectent, dont Marc Andreessen, cofondateur au début des années 1990 du navigateur Netscape, aujourd’hui investisseur en capital de risque dans la Silicon Valley. D’autres, au contraire, s’en désolent.

Comment en êtes-vous arrivé à créer Pessimists Archive?

J’ai toujours été frustré de voir à quel point le pessimisme est présent dans la culture populaire: les micro-ondes vont nous donner le cancer, on est tous devenus accros à la télévision, Internet, le téléphone. Je voulais souligner qu’on perd la vue d’ensemble. Les gens ont tendance à prendre très au sérieux le côté pessimiste des choses, et c’est souvent ridicule quand on regarde ça avec du recul. J’ai constaté à quel point le pessimisme technologique devenait fort. Je ne voyais pas de contrepoids. J’en suis donc venu à me dire que ce serait ma façon de protester.

En citant, par exemple, un vieil article dans lequel des conducteurs de calèches protestent contre l’avènement des taxis motorisés?

La même chose est en train de se produire avec Uber. J’ai lu des articles datant de l’époque où les radios bidirectionnelles sont devenues abordables et populaires. Les taxis s’en servaient pour trouver des clients. Soudainement, il était possible de communiquer d’un bout à l’autre de la ville? Ça a causé des problèmes, à tel point que le Bureau du taxi de New York a banni ces radios.

Vous arrive-t-il de vous sentir menacé par une nouvelle technologie?

Non. Le pessimisme me fait peur davantage. Prenez les OGM, par exemple, et l’hystérie qui les entoure. Il existe du riz transgénique qui produit de la provitamine A. S’ils en avaient, des habitants de pays du tiers-monde ne deviendraient pas aveugles, mais il y a toutes ces manifestations pour arrêter la culture de ce riz.

Nombre des articles que vous recensez prédisent l’échec d’un modèle d’entreprise. Comme lorsque l’ex-PDG de Microsoft, Steve Ballmer, s’est prononcé sur l’avenir de l’iPhone…

Bien des gens doutaient que l’iPhone allait avoir du succès!

Le New York Times a écrit que «le plus difficile pour Google allait être de trouver un modèle d’entreprise». Aujourd’hui, c’est le New York Times qui cherche le sien, alors que Google — ou Alphabet — est la plus grosse entreprise au monde.

N’y a-t-il pas des dangers à être trop optimiste?

Croire, comme dans les années 1950, que les voitures allaient voler en 2000, n’était pas bien vilain. Ça ne s’est pas produit, et ce n’est pas grave. Mais je crois que le pessimisme est un frein au développement.

Il manque des nuances entre les termes «optimiste» et «pessimiste». J’aime le terme «solutionniste» pour désigner ceux qui cherchent à résoudre des problèmes. Alors que le mot «problémiste» va bien à ceux qui se concentrent sur les problèmes.

Prenez la cigarette, qui fauche des vies. Arrive la cigarette électronique, avec ou sans nicotine. La plupart des groupes antitabac s’y opposent, même si la cigarette électronique est une option valable pour cesser d’inhaler la fumée du tabac. Ces groupes ont passé tellement de temps à diaboliser la cigarette que c’est comme si une solution leur enlevait leur raison d’être.

Un article récent paru dans le site de The Motley Fool note que «l’optimisme donne l’impression d’être du baratin publicitaire, le pessimisme d’être les propos de quelqu’un qui veut vous aider».

C’est vrai. Les entreprises de technologie publient des communiqués de presse et des publicités pour annoncer leurs réalisations. Difficile pour les journalistes d’en parler sans que ça semble être une pub. Parce que l’histoire s’écrit d’elle-même, en quelque sorte, bien des journalistes technos vont faire contrepoids en adoptant un angle pessimiste. Car si vous dites, par exemple, «cela va changer le monde», vous relayez le message de l’entreprise.

Pourquoi les médias sont-ils attirés par le malheur et la tristesse?

Quand vous n’avez pas une bonne histoire, la façon la plus simple de convaincre vos lecteurs que vous faites du bon travail est probablement de prendre un angle pessimiste. Un bon nombre de journalistes le font.

Dans un article, il était écrit que les enfants ne jouaient plus dehors, parce qu’ils écoutaient la radio en permanence.

On a dit la même chose des bandes dessinées! Ça me déprime de constater à quel point la société est prévisible. (Rires)

La plupart du temps, les gens disent d’une nouvelle technologie qu’elle ne fonctionnera pas. Quand ça marche, ils disent que la mode va passer.

Ça dure plus longtemps? Ça va soit tuer tout le monde, soit donner le cancer!

Certaines personnes vous ont attaqué à cause de votre microblogue, mais vous semblez imperméable à la critique.

Je retransmets tous ces messages. Il y a un tas de journalistes, du New York Times à Gawker, qui détestent Pessimists Archive. Ils l’ont clairement fait savoir. Mike Isaac, du New York Times, a déjà dit que mon microblogue était la pire chose qui soit. Sam Biddle, de Gawker, m’a déjà dit de me la fermer. J’adore ça! C’est très révélateur, que je les énerve autant. Ils me reprochent de choisir ce qui me convient. Mais c’est ça, l’idée! Je ne prétends pas donner une vision équilibrée de l’histoire. Mon microblogue ne se propose pas d’examiner l’histoire du pessimisme et de l’optimisme en profondeur. C’est simplement un pan amusant de notre histoire.

Qu’est-ce qui explique la popularité croissante de Pessimists Archive?

Je ne crois pas que le microblogue en serait là si Marc Andreessen ne le suivait pas. Il a fait circuler beaucoup de tweets. Il a vu ce genre de chose se répéter encore et encore avec Internet, le Web 2.0, Facebook. Il connaît le pessimisme sous toutes ses formes. Il doit commencer à trouver ça redondant.

C’est ennuyeux, car il y a des questions qui doivent être posées à propos des innovations, mais c’est très dur de distinguer le pessimisme hystérique de celui qui est objectif.

Que pensez-vous d’Elon Musk, optimiste à propos du voyage spatial et du transport de l’humain, qui a qualifié l’intelligence artificielle de «plus grande menace à notre existence»?

Il croit que l’intelligence artificielle pourrait détruire le monde. C’est bizarre, parce que c’est tout de même optimiste de croire que celle-ci pourrait se développer à ce point.

Avez-vous un conseil à donner aux pessimistes de nature?

N’arrêtez pas de tout remettre en question, mais ne laissez pas vos craintes prendre le dessus. Attendez d’en savoir plus avant de vous prononcer.

Je ne veux pas qu’on me qualifie de fanatique. Je comprends que les nouveautés soulèvent des interrogations, mais je suis convaincu que nous remettons en question des choses qui n’ont pas besoin de l’être quand nous sommes captifs de nos peurs et hystéries primales.

Cet article a été adapté de Maclean’s.

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4 commentaires
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L’optimisme ne fait pas vendre de copie d’où la nette tendance des médias à donner beaucoup plus (trop!) d’espace au pessimisme qu’à l’optimisme. Un espace démesuré selon moi.

Les cimetières médiatiques sont remplis à pleine capacité de catastrophes annoncées mais qui ne se sont JAMAIS produites.

Alors là, vraiment, je n’aurais jamais pu imaginer que je serais un jour en plein accord avec vos propos… C’est pourtant le cas… et je suis purement et simplement abasourdi de le constater ! Vous avez parfaitement réussi à me jeter en bas de ma chaise… J’avoue manquer de mots, pour traduire dans quel état d’esprit je me retrouve présentement. Musée du pessimisme ou pas, je dois constater ceci : ou bien vous cachez très habilement votre jeu… ou bien je n’ai rien compris à tous vos précédents messages… Je crois que je vais m’empresser de vous relire, et relire encore…