La culture du magasin

« Nous nous arrêtons rarement pour considérer tous les mécanismes qui mènent au consumérisme. L’extrême détresse de gens qui triment comme des fous pour vivre le rêve, alors que, justement, ce n’est qu’une mystification. »

C’est facile de rire des 4 000 personnes qui faisaient le pied de grue devant le nouvel Ikea de Québec, en août, pour participer à son ouverture.

Certains avaient passé la nuit sur place, si bien qu’il aurait été beaucoup moins long pour eux d’effectuer l’aller-retour à la succursale de Boucherville, ai-je en substance tweeté ce matin-là.

La récolte de « likes » fut faste. Il fait toujours bon se hisser dans les hauteurs morales pour ridiculiser son prochain.

Sur le même réseau social, on se demandait si Pierre-Yves McSween, l’auteur du pamphlet et guide anticonsumériste En as-tu vraiment besoin ?, n’était pas chez lui à faire le bacon en regardant ces images. Je l’ai appelé quelques semaines plus tard pour vérifier. « Bof, je pense que les gens étaient là pour le happening. Un peu comme on fait la file pour acheter des billets de concert », compare-t-il.

C’est facile de rire du monde qui passe la nuit dehors pour entrer en premier dans un magasin. Ce l’est moins de remettre en question un système qui a érigé la consommation en mode de vie, et l’acte d’acheter en une sorte de rite qui vous lave de l’ennui du quotidien.

Tout l’équilibre de notre monde réside dans le concept de croissance économique ; celle-ci repose sur la consommation, qui, elle, est soutenue par le crédit, menant à l’endettement massif qu’on observe.

Ça fait l’affaire de tous. Sauf peut-être de ceux et celles qui sont submergés par l’endettement et qui rêvent d’une autre option. Ils l’ont vue dans le livre de McSween, qu’on accuse souvent de faire la morale aux gens. « Je leur dis seulement qu’ils peuvent être plus libres s’ils changent leur manière de consommer. » Il a vendu 170 000 exemplaires de son bouquin, entre autres au Costco. Le capitalisme ne connaît pas le concept d’ironie.

Malgré ce succès, on n’est pas près de parler franchement de décroissance. Ni d’un changement aussi radical que celui de notre conception du travail, de l’argent et de la réussite.

C’est facile de rire du monde qui passe la nuit dehors pour entrer en premier dans un magasin. Ce l’est moins de remettre en question un système qui a érigé la consommation en mode de vie.

Nos sociétés vénèrent les grands entrepreneurs, leur vouent un culte, leurs habitudes sont scrutées afin d’y trouver la recette du succès. Ils répondent tous qu’ils travaillent fort. Et beaucoup.

Comme le caissier au dépanneur. L’infirmière. Le préposé aux bénéficiaires. La soudeuse. Le monteur de lignes. Le contrôleur routier. Le réceptionniste au centre de services de la SAAQ. La gérante de l’épicerie.

Ceux-là regardent les riches étaler les symboles de leur opulence, le résultat d’un dur labeur, et ils veulent faire pareil : être récompensés. Publiquement si possible.

Tout cela vous semble une évidence ? Pourtant, nous nous arrêtons rarement pour considérer tous les mécanismes qui mènent là. Le vide ressenti après un achat, que l’on remplace par un autre. L’extrême détresse de gens qui triment comme des fous pour vivre le rêve, alors que, justement, ce n’est qu’une mystification.

On leur enjoint de consommer mieux. C’est comme leur dire que le ciel les attend après leur mort s’ils vivent pieusement.

« C’est fou, mais on n’a qu’une vie à vivre, faut en profiter », disait au Journal de Québec une femme ayant passé la nuit à attendre l’ouverture du géant du meuble suédois.

C’est facile de rire du monde qui attendait dans la file. Mais ça fait juste mal de lire un truc comme celui-là. Puis de s’apercevoir que le consumérisme n’a pas remplacé la religion. Que cette queue devant un bâtiment bleu et jaune n’est pas l’équivalent des grandes processions, comme la Fête-Dieu que l’on voyait dans le film Les Plouffe, de Gilles Carle. Et que ce n’est pas le diable à l’œuvre non plus. C’est une culture.

Selon l’endocrinologue Robert Lustig (dans The Hacking of the American Mind), celle-ci repose sur une confusion entre les concepts de plaisir et de bonheur, qui sont en fait opposés. Le premier provoque la sécrétion de dopamine, une récompense immédiate, mais fuyante. Le second de la sérotonine, plus durable. Mais on tente de nous convaincre que d’accumuler les épisodes d’euphorie nous mènera à la félicité.

Lustig a beaucoup écrit sur le sucre, qui procurerait lui aussi un plaisir immédiat que l’on souhaite sans cesse reproduire. Il s’est insurgé contre le marché de l’alimentation qui en a profité pour causer une épidémie d’obésité. Le voilà qui applique le principe à la consommation en entier.

Je veux bien. Mais on fait quoi, après ? On peut vivre sans le sucre ajouté. Mais révolutionner la culture ?

Il n’y a pas de quoi rire des personnes qui étaient en file devant l’Ikea. Cela ne donne l’occasion qu’à des gens comme moi de se sentir supérieurs. Comme le personnage de Buddy, dans la série Ozark, qui écoute les jeux télévisés pour se moquer des participants. Cela lui permet d’oublier qu’il est là, en plein jour, à regarder des émissions merdiques, dit-il. Et qu’il n’est pas vraiment mieux qu’eux, finalement.

Peut-être plus lucide. Certainement pas moins triste.

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Bien que nous évoluons dans ce qui se définit comme une société de consommation. C’est un faux semblant que de penser que la croissance économique repose exclusivement sur la consommation. Elle n’est d’ailleurs pas mesurée par des indices de consommation, elle est plutôt mesurée par le PIB entre autre, comme aussi par le PNB.

Le PIB est une mesure de toutes les activités économiques agrégées, il mesure principalement le volume de richesses nouvelles créées chaque année par le système productif. Ce qui peut faire fluctuer le PIB, c’est la valeur des marchés. Bien que les volumes produits aient une influence sur le PIB, c’est la manière dont nous fixons la valeur de toutes choses qui influe directement sur la croissance proprement dite.

Ainsi les concepts de croissance et de décroissance sont intrinsèquement liés à la valeur ajoutée ou retranchée.

Les revenus d’une manière générale et les revenus de l’emploi sont une composante importante du PIB.

Ce qui constitue des obstacles au développement du consumérisme — pour aussi inconcevable que cela puisse paraître -, c’est que la capacité de production de valeur est limitée sur une année. C’est que depuis une quarantaine d’années, la PIB croit plus rapidement que les revenus d’emplois (baisse du pouvoir d’achat). C’est enfin que notre capacité de consommer est limitée par nos revenus disponibles.

Bien que le crédit soit un facilitateur. Le montant disponible reste conditionnel aux revenus et aux biens détenus par chacun.

Ainsi notre comportement comme consommateur est beaucoup plus variable qu’il n’en parait. Il est selon moi, grandement influencé dans nos contrées par la publicité. La publicité dans toutes ses formes est devenue plus omniprésente que jamais, combinée à notre perte de sens et de valeur dans la vie, elle parvient à se substituer à notre « libre arbitre », à nôtre bons sens (on pourrait appeler cela le « sens commun »), elle altère globalement notre intelligence et notre bon jugement.

Comme des drogués, nous achetons les palliatifs ou participons à des mouvements qui nous forcent ou nous incitent à agir selon des comportements stéréotypés et non conformément à nos besoins réels, nos émotions, notre besoin de reconnaissance, notre besoin d’amour et d’aimer.

Ce que la publicité fait, elle peut aussi le défaire. Quoiqu’il en soit, magasiner est une expérience de vie plutôt agréable. Et Ikea apporte une expérience de magasinage qui quand même vaut le déplacement.

Une triste réalité qui déteint sur nos enfants, malgré toutes les discussions que nous avons avec eux sur le sujet. Le problème vient aussi du fait que les gens n’apprennent plus comment gérer un budget, réaliser qu’ils dépensent plus qu’ils ne gagnent. Si l’école soutient les parents dans cet apprentissage, alors nous avons peut-être une chance de leur partager une meilleure culture et relation à la consommation.

Dans la vie il faut apprécier ce que l’on a mais surtout ce que l’ont n’a pas: Une grosse maison qui nous coûterait trop cher à garder, Un gros Campeur qui ruine nos vacances,Des voyages à l’autre bout du monde qui nous amène de plus en plus dans des trappes à touristes.Des véhicules de luxes moins fiables que les marques populaires . Je parle ainsi parce que j’y ai goûté à ce rêve capitaliste.Passé le seuil de revenus essentiel pour vivre, le bonheur est ailleurs.

Bou….. On est tous des pauvres victimes au vide existentiel !!! Alors, que ce n’est qu’un autre signe de décadence en ce 21 ième ciècle….

« Le capitalisme ne connaît pas le concept d’ironie » (D. Desjardins)

Vraiment ? Ce cher McSween nous conseille d’acheter ce qu’on a de besoin (usagé autant que possible), de laisser tomber les achats inutiles afin d’économiser et de se faire une réserve d’argent (sa marge de manœuvre) pour une future retraite ou se libérer de l’endettement.

Ce qui est embêtant dans son propos, c’est que pour ramasser ce pécule tout en le multipliant, il faut un pigeon qui n’a pas lu son livre ou son blogue et qui consomme jusqu’à s’endetter pour que l’épargne de McSween soit fructueuse.

Très belle lecture merci
Je suis déçu de la toute dernière phrase. Comme si lucidité devait rimer avec tristesse. Pas nécessaire

Peut-être que ce jour là au Costco avec le livre de Pierre-Yves dans le panier, le facture était moins salée.