La dernière victime du FLQ

Quarante ans après la crise d’Octobre, le mystère continue de planer sur la mort, à Paris, du felquiste Mario Bachand. Selon des documents des services secrets français jusque-là inédits, Ottawa l’avait à l’œil.

La dernière victime du FLQ
Photo : Coll. privée

Ce n’est pas parce qu’il s’était clandes­tinement installé à Paris que l’ex-poseur de bombes felquiste Mario Bachand avait échappé à l’attention de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Le 22 mars 1971, soit une semaine avant son assassinat à Saint-Ouen, à l’âge de 27 ans, Ottawa avait envoyé un message urgent aux Renseignements généraux, service de renseignement qui relève du ministère français de l’Intérieur. Rien ne précise la provenance de ce document, qui porte la mention « secret ». Mais le destinataire désignera l’expéditeur canadien par une formule de politesse qui en dit long : « nos correspondants ». Tout indique qu’il s’agit de la police fédérale, qui chapeautait alors les services secrets canadiens.

L’auteur du document annonce aux autorités françaises que Michèle Bachand, sœur de Mario, vient d’arriver par le vol Air France 030, lequel fait Dorval-Orly. Le but de son voyage est de « rencontrer Mario Bachand pour discuter de quelle manière ce dernier pourrait retourner au Canada ». Il demande aux Français de lui transmettre tous les renseignements qu’ils pourraient obtenir « discrètement » sur sa visite.

Pour leur faciliter la tâche, la GRC fournit l’adresse de Mario Bachand : 46, rue Eugène Lumeau, à Saint-Ouen, en banlieue parisienne. Ce détail n’est pas anodin, car Mario ne donne cette adresse à personne. Avant de décoller de Dorval, sa sœur l’ignore encore.

« Ils savaient, alors ! » s’exclame-t-elle. Cette syndicaliste à la retraite, qui habite à Montréal, n’est toutefois pas étonnée d’apprendre qu’Ottawa avait prévenu Paris de son arrivée. À l’époque, elle était présidente du Mouvement pour la défense des prisonniers politiques, lequel organisait des manifestations pour exiger la libération de tous ceux qui avaient été arrêtés pendant la crise d’Octobre. « Je pense que j’ai été suivie jusque dans l’avion », dit-elle.

Aux Archives nationales françaises, à Fontainebleau, L’actualité a pu consulter, grâce à une autorisation spéciale, deux dossiers du ministère de l’Intérieur qui concernent Mario Bachand. Décrit tantôt comme « un mythomane », tantôt comme « un élément dangereux », il vit dans la semi-clandestinité. Il utilise plusieurs prénoms, partage un appartement avec un colocataire près du marché aux puces de Clignancourt. Il couche sur un lit de camp. C’est un militant et un révolutionnaire. Qui prône l’indépendance et le marxisme-léninisme.

À Paris, il tente de rallier les étudiants québécois à ses vues : il soutient que les Québécois sont les « nègres blancs d’Amérique » (thèse du théoricien felquiste Pierre Vallières) et fait le parallèle entre le FLQ et les Black Panthers.

Les deux dossiers du ministère de l’Intérieur montrent qu’Ottawa l’avait à l’œil. Le jour même de l’arrivée de Michèle Bachand à Paris, l’ambassade du Canada téléphone au Ministère pour le prévenir de la visite que cette « militante » rend à son frère Mario. L’ambassade, précise le résumé de cet entretien téléphonique, aimerait en savoir plus long sur « les raisons de ces contacts ».

Elles étaient simples : convaincre Mario de revenir au Québec. À l’âge de 19 ans, en 1963, il avait été condamné, à Montréal, à quatre ans et demi de prison pour une série d’attentats à la bombe, notamment à Westmount. Il avait purgé sa peine, puis s’était exilé à Cuba, en 1969, avant d’entrer sans papiers en France l’année suivante. Sa sœur pensait qu’il pouvait enfin revenir au Québec sans être trop importuné par la justice. C’est du moins ce que lui avait dit un avocat.

Bachand y pensait de plus en plus sérieusement. En France, il se sentait en danger. Son ami Jean-François Brossin, ex-sympathisant du FLQ qui vit à Paris, en est persuadé. « Je l’ai vu quelques jours avant sa mort, dit-il. Il est venu chez moi. On est allés dans un café. Il tenait à s’asseoir dos au mur, de manière à voir la porte et qui entrait. Il était nerveux. Comme s’il savait que quelque chose allait lui arriver. »

Son corps a été retrouvé chez lui, à Saint-Ouen, face contre terre, dans une mare de sang. Il avait été abattu de deux balles de calibre 22 à la tête. Le rapport de balistique, que cite un document du ministère de l’Intérieur, précise qu’elles ont été tirées d’une arme de fabrication américaine. Les douilles n’ont pas été retrouvées.

C’était du travail de professionnel. À l’époque, les services secrets occidentaux privilégient les pistolets de calibre 22. Ils font relativement peu de bruit – l’équivalent d’un bouchon de champagne – et n’ont donc pas besoin de silencieux. Les tueurs apprennent à appuyer deux fois d’affilée sur la gâchette en une seconde pour empêcher la main de bouger entre les deux coups. On vise la tête, car on veut tuer. (Le journaliste canadien George Jonas, auteur de Vengeance, publié chez Robert Laffont, a obtenu ces précisions d’un agent du Mossad chargé d’abattre le commando qui avait tué les athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich, en 1972.)

Après l’assassinat, la police française s’intéresse à un couple de Québécois qui a rendu visite à Bachand le jour de sa mort. Selon une note adressée au directeur de la police judiciaire, ces deux Québécois se présentent chez lui et demandent « François », un de ses pseudonymes. Bachand ne veut pas engager la conversation devant son colocataire. Le trio se rend donc dans un café près du métro Garibaldi. La tenancière et la caissière confirmeront que des clients « à l’accent canadien » étaient sur place de 12 h 30 à 13 h 30.

Bachand ramène ses visiteurs chez lui pour le déjeuner. Ce mystérieux couple, qui vient d’arriver à Paris, lui demande de l’aider à s’installer en France. Mais la discussion ne va pas beaucoup plus loin. Son colocataire et sa copine sont là… « La conversation, tenue en français mais émaillée d’expressions québécoises, ne devait porter que sur des sujets anodins », résume la même note adressée au directeur de la police judiciaire. Dans un télégramme pour « diffusion générale d’extrême urgence », on demande aux policiers, surtout aux agents en poste aux frontières, de rechercher un « couple de Canadiens français témoins importants dans cette affaire ». L’un et l’autre sont âgés d’environ 25 ans, l’un et l’autre portaient un jean et un caban bleu foncé. C’est peine perdue.

La police française pense à un règlement de compte au sein du FLQ. Un felquiste réfugié à Paris dit aux enquêteurs  que c’est la mauvaise piste. Les activités politiques de Bachand, explique-t-il, « ne pouvaient justifier […] qu’il soit abattu par les membres d’une cellule adverse ». Cela n’empêche pas la police de demander à la GRC des renseignements sur trois suspects, trois felquistes.

Les deux dossiers que L’actualité a pu consulter aux Archives nationales ne permettent pas de savoir qui est l’auteur du crime ni qui l’a commandité, et les hypothèses vont sûrement continuer de se multiplier.

Qui a tué Bachand ? Dans une enquête consacrée à ce sujet en 1997, l’émission Enjeux, de Radio-Canada, montrait du doigt des felquistes qui avaient fui en Algérie et n’auraient pas supporté de voir Bachand se présenter comme chef du FLQ. L’un d’eux était aux ordres de la GRC, a renchéri le journaliste canadien Michael McLoughlin dans Last Stop, Paris (Viking Press), livre publié l’année suivante et qui n’a jamais été traduit.

Le journaliste Normand Lester croit aussi qu’il faut regarder de ce côté-là. En 1998, dans Enquête sur les services secrets (Éditions de l’Homme), il écrit que l’existence d’une « source » de la GRC au sein de la cellule d’Alger expliquerait pourquoi ses membres, une fois rentrés au Canada, n’ont purgé que des « peines légères » pour les attentats qui leur étaient reprochés et n’ont jamais été inquiétés au sujet du meurtre de Bachand.

Peines légères ? Impossible de vérifier cette affirmation. Le nom de celui qu’on présente parfois comme le présumé assassin de Bachand, un felquiste condamné à 30 mois de prison en 1975 pour des attentats à la bombe, ne figure dans aucun plumitif au Québec. Selon toute vraisemblance, son dossier judiciaire est scellé par suite d’une réhabilitation.

Pour Jean-François Brossin, ex-rédacteur en chef de La Cognée, un journal pro-FLQ, il ne fait pas de doute que la GRC est impliquée dans cette histoire. « Ce ne sont pas des gars de la GRC venus en uniforme qui ont fait ça, dit-il. Ils ont utilisé des petits mecs pour exécuter leurs basses besognes. »

Il est vrai que les activités illégales de la police fédérale (cambriolages, incendies criminels, faux communiqués du FLQ) sont bien connues. Dans les années 1970, deux commissions d’enquête, l’une québécoise (Keable), l’autre fédérale (McDonald), ont cherché à faire la lumière sur ces procédés. C’est même sur les recom­mandations de la commission McDonald que la GRC a perdu la responsabilité du service secret au profit du Service canadien de renseignement de sécurité, créé en 1984. Mais le rôle éventuel de la GRC dans l’assassinat de Bachand reste à démontrer.

Le mobile du crime demeure, lui aussi, tout aussi énigmatique. Si la GRC a trempé dans cette histoire, pourquoi aurait-elle voulu éliminer Bachand ? Celui-ci, dans ses écrits, préconise une politique d’assassinats ciblés qu’il qualifie de « terrorisme d’appoint ». Dans un des trois manuscrits que la police française trouve dans son appartement, au deuxième étage de la rue Eugène Lumeau, il prône l’exécution de « certaines personnes politiquement dangereuses, comme Jean Drapeau, Peter Eliott [sic] Trudeau, Jean Marchand ». Mais de tels propos, de telles menaces, étaient courants à l’époque.

« Je ne pense pas que je connaîtrai le fond de l’histoire de mon vivant », dit Louis Fournier, auteur de FLQ : Histoire d’un mouvement clandestin, un ouvrage qui fait autorité. La sœur de Bachand n’est guère plus optimiste. « Ça fait quasiment 40 ans qu’on me pose des questions là-dessus, dit-elle. Il y a toujours un journaliste qui veut savoir, mais personne ne sait rien. Rien ne bouge. C’est pénible à la longue. C’est épuisant émotivement. »

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