La deuxième vie de Schefferville

L’appétit de l’Inde et de la Chine pour le fer ramène à Schefferville compagnies minières et travailleurs en quête de jobs payants. Mais derrière les retombées financières bien visibles, les tensions couvent… 

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Photo : Pierre Bouchard/Simon Pilot/Wikimedia Commons

Un aréna flambant neuf. Un centre de santé flambant neuf. Une garderie flambant neuve… D’abord, on se frotte les yeux : sommes-nous bien à Schefferville ? Eh oui ! L’ancienne capitale du fer, qu’on croyait morte depuis des lunes, renaît bel et bien de ses cendres.

Ces bâtiments dignes d’une banlieue prospère, mais plantés sur des terrains vagues bordés de rues crevassées, cachent toutefois une réalité troublante. Certes, les compagnies minières sont de retour dans la région, et les retombées financières, visibles. Mais tous n’en profitent pas. Schefferville abrite autant de « gras dur » que de laissés-pour-compte.

À l’heure du dîner, le restaurant Bla Bla, rue des Montagnais, est bondé de travailleurs aux bottes rougies par la poussière des mines de fer. Tous partagent des tablées joyeuses, sous les photos jaunies des pêcheurs, chasseurs et autres célébrités locales qui tapissent les murs. « Les affaires roulent pour nous autres ! » lance, tout sourire, l’Acadien Robert Roussel, chevelure blanche, yeux bleus. Directeur des opérations de Machinerie lourde Naskapi, une jeune entreprise autochtone sous-traitant pour différentes sociétés minières, il emploie une dizaine de ses compatriotes du Nouveau-Brunswick ainsi qu’une vingtaine d’autochtones — dont trois femmes.

Attablé avec les gars, Gilles Porlier est moins enthousiaste. Surnommé « Scheffer-Gilles », ce moustachu de 65 ans est propriétaire du Bla Bla, de l’auberge Guest House, d’immeubles de logements, du dépanneur, de l’agence de location de voitures, de la morgue et d’ambulances. « La plupart de ces travailleurs sont en ils ne vivent pas ici avec leurs familles », déplore ce natif de la Baie-des-Chaleurs, débarqué dans la froidure de Schefferville en 1967. « Quand les mines seront construites, ils rentreront tous chez eux ! Et qu’est-ce qui va nous rester ? »

Située au Québec dans les replis de la frontière avec le Labrador, Schefferville est une drôle de créa­ture. Elle a failli être rayée de la carte dans la dégrin­golade de l’industrie du fer, au début des années 1980. Puis, elle a vivoté 30 ans, avant de rebondir avec l’annonce du Plan Nord par le gouvernement libéral, en 2011. Et la voilà de nouveau menacée par la faiblesse — temporaire, selon de nombreux observateurs — des cours mondiaux du minerai de fer.

Schefferville est cernée de lacs, de morts-terrains (des terres qui recou­vrent les dépôts de minerai) et de « trous de mine », qui créent un paysage rouge spectaculaire, mi-Grand Canyon, mi-planète Mars. La région est peuplée par trois communautés : environ 250 « Blancs », comme disent les autochtones de tous ceux qui n’en sont pas, 800 Innus et autant de Naskapis, qui vivent côte à côte mais en vases clos.

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Robert Soussel (à droite) dîne avec des collègues. Il a attiré une dizaine de compatriotes acadiens dans l’entreprise autochtone qui l’emploie. La région compte moins de 2 000 habitants, surtout des Innus et des Naskapis. – Photo : Caroline Hayeur

L’appétit de l’Inde et de la Chine pour le fer a ramené dans le coin depuis 2010 compagnies minières et travailleurs en quête d’emplois payants. À quelques minutes de voiture du centre-ville, l’exploitation a repris du côté de Terre-Neuve-et-Labrador. Tata Steel Minerals Canada (coentreprise créée par l’indienne Tata Steel et la canadienne New Millennium Iron) y a investi les anciennes mines d’Iron Ore depuis 2012. Un site colossal, où s’achève la construction du gigantesque dôme qui abritera le concentrateur. La production devrait démarrer ce printemps. Lorsque le cours du fer remontera, l’exploitation devrait aussi reprendre du côté québécois, où des sociétés minières possèdent les titres d’importants gisements non exploités.

Grands oubliés de la première épopée du fer, les Innus se sont battus pour profiter de ce renouveau minier. En 2010, ils ont dressé une barricade pour faire valoir leurs droits sur le territoire et ses ressources. Après avoir bloqué durant quatre mois les travaux des compagnies minières qui s’apprêtaient à relancer l’exploitation, le conseil de bande a négocié avec elles pour obtenir de la formation, des emplois et des compensations financières. Des « ententes sur les répercussions et les avantages » (ERA) ont été signées (avec ArcelorMittal, Labrador Iron Mines, Cliffs et Tata Steel) et prévoient le versement de redevances selon la production. Le conseil de bande naskapi a aussi conclu de son côté des ERA avec l’industrie minière.

Les premières sommes issues de ces ERA ont permis aux communautés autochtones de fonder des entreprises (distribution pétrolière, construction, machinerie lourde…), de former des travailleurs et de financer la rénovation ou la construction de bâtiments communautaires. Ainsi, l’ancien aréna de la réserve innue de Matimekosh–Lac John a été rénové avant sa réouverture, en février 2014.

« C’est sûr que ces ententes contribuent à notre développement, mais il est temps qu’on res­pecte nos droits. Et qu’on donne de l’espoir à nos jeunes », dit le chef innu Réal McKenzie, 53 ans, un homme au regard acéré et à la poignée de main… de fer.

« Grande gueule » au dire de ses détracteurs, habile orateur, cet ancien pilote d’avion défend son peuple sur toutes les tribunes. « Nous ne sommes pas riches à l’heure où on se parle, me dit-il. Avec la baisse du prix du fer, les compagnies sortent moins de minerai et versent donc moins de redevances. Les ententes sont encore loin d’être payantes. »

La rancœur du chef McKenzie contre les commerçants non autochtones restés après 1982 est encore vive. « Ils se sont enrichis sur notre dos », dit-il. Le chef innu a notamment promis à sa communauté un supermarché et un dépanneur — ouverture prévue en 2016, au mieux — pour concurrencer ceux gérés par les « Blancs ». « Leur temps est fini ! » clame-t-il. Un hôtel est aussi sorti de terre en 2014 : l’ultramoderne Innutel, loué en quasi-totalité à Tata Steel pour ses employés.

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Paul Joncas a été administrateur de la ville jusqu’en décembre 2014. – Photo : Caroline Hayeur
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«Scheffer-Gilles» Porlier a fait de bonnes affaires à la «mort» de Schefferville et ne s’en cache pas. Les maisons qu’il a acquises pour un dollar sont aujourd’hui louées une petite fortune. – Photo : Caroline Hayeur

Hormis les panneaux bilingues «  Arrêt», les bâtiments récents plus nombreux que du côté « blanc » et un certain nombre de maisons peu entretenues, rien ne signale qu’on entre dans la réserve innue, enclavée dans Schefferville. Le siège du conseil de bande est cependant difficile à manquer : sa tourelle centrale est coiffée d’un toit jaune or, évoquant un tambour… ou une pièce de un dollar, rappel involontaire de l’afflux d’argent de l’industrie minière.

Cet argent, bien des résidants de la réserve se plaignent de ne pas en voir la couleur. Comme Annick Meloatam, 38 ans, à la tête d’une mai­sonnée de quatre enfants et six petits-enfants. « On manque de logements et tout est hors de prix », dit-elle, assise au milieu des siens, sous l’arbre généalogique familial peint sur le mur du salon. Coordonnatrice des transports au dispensaire durant la semaine, coiffeuse à la maison la fin de semaine, Annick Meloatam peine à joindre les deux bouts. « Toute ma paye passe à l’épicerie : impossible de mettre de l’argent de côté. »

D’autres ont des doléances à propos des priorités du conseil de bande. « Les rues sont mal entretenues, pas éclairées et il n’y a aucun trottoir », dit Marie-Marthe Joseph, une petite femme à la voix douce, mais déterminée. Rencontrée chez elle lors de la réunion d’un groupe de particuliers innus opposés à l’exploitation minière (Protégeons le Nitassinan), Marie-Marthe Joseph en a gros sur le cœur. Un référendum favorable au développement minier tenu en 2010 n’y a rien changé : il y a ceux en faveur des retombées économiques des mines et ceux qui redoutent la dévastation de leur territoire ancestral.

Le chef McKenzie ne fait pas l’unanimité non plus. On lui reproche d’être plus souvent à Québec, Mont­réal et Ottawa que dans sa communauté, de manquer de transparence, de mal gérer et de ne pas avoir investi toutes les sommes promises. « Il parle de développement, mais ne s’occupe pas du monde à la base », dit un aîné amer, qui souhaite rester anonyme. Comme dans toutes les communautés autochtones du pays, l’alcool, la drogue et le décrochage font des ravages, minant les espoirs de relève.

Réal McKenzie est bien conscient de ces problèmes sociaux. « Ma mission, c’est d’aider les jeunes, mais il faut aussi qu’ils s’aident ! Ça leur appartient d’arrêter de fumer ou de boire, d’accepter d’aller en thérapie. » Il mise sur quelques modèles, des jeunes « qui ont été dans la misère noire et qui ont réussi à s’en sortir. Mais c’est un travail de longue haleine. Le malaise social part de nos maisons, des parents, de l’éducation… »

Des tensions couvent aussi entre les Innus et les Naskapis, qui ont créé ensemble la compagnie ferroviaire Tshiuetin en 2005. Ces deux communautés partageaient autrefois la même réserve, à Schefferville.

Les Naskapis sont installés depuis 1983 à Kawawachikamach (« Kawa », comme tout le monde l’appelle dans la région), à 12 km du centre-ville de Schefferville par une route de terre. Signataires de la Convention du Nord-Est québécois de 1978, comme les Cris, les Naskapis ont une plus grande autonomie locale que les Innus, qui eux sont assujettis à la Loi fédérale sur les Indiens. En plus de leur langue maternelle, les Naskapis s’expriment en anglais, les Innus en français.

« On a des visions différentes et pas la même façon de négocier », dit le chef, Noah Swappie, 37 ans. « Les Innus montent des barricades, nous, on préfère s’asseoir autour d’une table pour résoudre les problèmes. »

Casquette de camouflage vissée sur la tête, cet ancien guide de chasse et policier a le calme d’un vieux sage indien, à l’exact opposé de la fougue vindicative de Réal McKenzie, son homologue de Matimekosh–Lac John. Le chef McKenzie n’est d’ailleurs pas tendre envers les Naskapis : « Ils ne sont jamais venus nous rejoindre à la barricade de 2010 : ils ont hérité de ce qu’on a gagné sans avoir rien fait ! »

Alors que l’aréna rénové de Matimekosh devait servir aux hockeyeurs des deux communautés, ces dernières n’ont pas réussi à s’entendre sur les modalités d’utilisation, les horaires, etc. Si bien qu’un deuxième aréna sera construit à Kawa. « C’est indispensable pour nos jeunes, souvent très talentueux, mais en manque d’activités », dit Noah Swappie, lui-même père de quatre enfants.

Deux arénas pour une population totale de moins de 2 000 habitants ? Inconcevable dans le « Sud », surtout en ces temps d’austérité ! Et ce n’est pas la seule absurdité de Schefferville. Celle-ci compte ainsi deux dispensaires, un géré par Québec — qui sera bientôt remplacé par un neuf —, l’autre par les Innus. Sans compter le CLSC en construction à Kawa, qui remplacera l’ancien. Un non-sens, d’autant que la municipalité disposait d’un hôpital du temps de la compagnie minière Iron Ore… qui l’a détruit en 1984, alors qu’il venait d’être rénové.

Qui plus est, la municipalité a besoin d’améliorations majeures. « Avec la relance du Plan Nord et l’afflux de population prévu, nos infrastructures ne tiendront pas le coup : rues, système d’aqueduc, traitement des eaux usées… tout est à refaire ! » dit Paul Joncas, administrateur de Schefferville nommé par Québec en 2012 et dont le mandat a pris fin le 31 décembre dernier. Le poste — une sorte de maire non élu — est aujourd’hui occupé par Ghislain Lévesque, ancien maire de Sept-Îles.

Rencontré cet automne à son bureau aux murs jaune moutarde de l’hôtel de ville, meublé comme dans les années 1950, Paul Joncas se disait inquiet pour l’avenir de la municipalité. « L’arrivée des compagnies minières, des sous-traitants et des travailleurs en a accru la pression sur la ville, dit-il. Notamment sur la gestion des matières résiduelles et sur le dépotoir. »

C’est maintenant, pendant que le cours du fer est bas, que Schefferville doit se préparer au prochain boum minier, croit Paul Joncas. Elle est la seule ville d’importance dans toute la région, et « la seule présence gouvernementale provinciale dans la fosse du Labrador », dit-il, alors que toutes les sociétés minières et leurs sous-traitants veulent s’y installer ! « Schefferville est le carrefour du développement, mais elle ne profite pas assez des projets miniers de la région. »

Bref, Schefferville n’est pas au bout de ses peines. D’autant qu’il lui faudra apaiser les tensions entre les uns et les autres. « La marmite est sur le feu depuis trop longtemps ; si on ne s’en occupe pas, elle va finir par exploser », prévient Paul Joncas.

Une initiative lancée en 2014 donne une lueur d’espoir : la création d’un « comité mixte permanent en mesures d’urgence », qui réunit des membres des trois communautés. Ce comité a notamment travaillé lors d’un feu de forêt, en juin dernier (une centaine de résidants de Kawa ont été évacués), et du déraillement du train de la Quebec North Shore & Labrador Railway, en novembre. « Ça crée un esprit d’entraide qui pourrait nous amener à travailler à d’autres projets communs », espère Danielle Sauvé, adjointe administrative à la municipalité de Schefferville et membre du comité.

À quand cette cité idéale, fer de lance d’un Québec tourné vers le Nord ?

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Annick Meloatam, 38 ans, pose fièrement (à droite) sous l’arbre généalogique familial avec trois de ses quatre enfants et trois de ses six petits-enfants. – Photo : Caroline Hayeur

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900 millions en loyer

Les Innus de Matimekosh–Lac John (Schefferville) et de Uashat Mak Mani-Utenam (près de Sept-Îles) ont intenté en 2013 une poursuite contre la compagnie minière IOC, en guise de « loyer » pour 60 ans d’exploitation du territoire innu. IOC, qui a repris ses activités dans la région, a signé une entente avec les Innus de Terre-Neuve-et-Labrador, mais pas avec ceux du Québec.

Les ours s’invitent

Le dépotoir de Schefferville, à six kilomètres du centre-ville, est utilisé par les sociétés minières qui travaillent du côté de Terre-Neuve-et-Labrador, entraînant une forte hausse du volume des déchets… et attirant de nombreux ours et corbeaux. La municipalité est en pourparlers avec Tata Steel pour obtenir une compensation financière.

Une ville de fer

Impossible de comprendre Schefferville sans un retour sur son passé.

« Inventée par une grosse compagnie en plein Nord, en plein froid et en plein paradis », comme le chantait Michel Rivard dans « Schefferville, le dernier train », la ville est fondée par la société minière Iron Ore of Canada (IOC) en 1954. Bâtie sur la fosse du Labrador, une zone riche en gisements de fer, elle connaît 30 années glorieuses. Quelque 5 000 personnes y habitent à ce moment-là. Les vedettes québécoises de l’époque se pavanent dans cette « company town », la reine Élisabeth aussi, et le premier ministre Maurice Duplessis y est terrassé par une hémorragie cérébrale en 1959.

En 1982, catastrophe. IOC, alors dirigée par Brian Mulroney — qui deviendra premier ministre du Canada deux ans plus tard —, ferme sa mine, qui n’est plus rentable. Elle rase presque entièrement la ville, plutôt que de continuer à payer les impôts fonciers pour des maisons inhabitées. Tristes et révoltés, la plupart des résidants se résignent à plier bagage.

Certains s’accrochent : quelques « Blancs », mais surtout des autochtones, qui habitent ce territoire depuis toujours. Pour un dollar, ils rachètent à l’IOC les maisons épargnées par les bulldozers. La ville plonge ensuite dans un long sommeil, sauvée de l’oubli par les chasseurs et pêcheurs qui fréquentent la région.

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5 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Vous n’avez pas identifié le bon Gilles Porlier … il est celui avec le Blabla en arrière-plan !

RÉPONSE DE L’ACTUALITÉ:
En effet. C’est corrigé! Merci de nous avoir signalé l’erreur.

je suis un ancien résident de sept-iles pendant 44 ans je suis fier de reprise économique de votre localité,
les septiques de quebec et montrel lseront confondu.

J’ai vécu 5 ans à Shefferrvile soit de 1973 à 1978. La vie était merveilleuse pour une famille. Gilles Porlier était mon apprenti électricien pour l’ IOC.
Que de beaux souvenirs. Espérons que la vie recommence pour d’autres.