La (fausse) histoire du hijab découpé est-elle une fausse nouvelle?

Fausses informations et sensationnalisme forment souvent des cocktails désastreux. Mais doit-on crier à la fausse nouvelle quand ce sont les autorités qui propagent les infos?

Photo: La Presse canadienne/Lars Hagberg

L’histoire était sur toutes les tribunes en début de semaine: le récit crève-coeur d’une élève musulmane de 11 ans, prétendument attaquée dans une école de Toronto par un homme qui aurait découpé son hijab, a finalement été monté de toutes pièces.

Et du même souffle, les accusations étaient sans appel: les médias mainstream et le gouvernement avaient propagé une fausse nouvelle. Une accusation assez populaire ces temps-ci, mais qui n’est pas tout à fait juste.

Revoyons les événements qui ont mené à cette accusation:

  • 12 janvier, 9 h 33 : la police de Toronto annonce sur Twitter qu’un homme a attaqué une jeune musulmane près de l’école Pauline Johnson. Il aurait découpé son hijab avant de prendre la fuite. Aucune mention d’une enquête en cours.

  • 12 janvier, vers les 9 h 40 : des médias reprennent la nouvelle.

  • 12 janvier, 10 h 52: la police de Toronto affirme qu’il y a deux victimes.

  • 12 janvier, 11 h 03: l’annonce est corrigée, il n’y aurait finalement qu’une seule victime, attaquée deux fois par le même suspect.

  • 12 janvier, 12 h 22 : la police de Toronto envoie un agent à la conférence de presse organisée par l’école et la famille de la présumée victime. Toutefois, selon des sources, l’agent ne serait pas arrivé à temps et n’aurait donc pas pu répondre aux questions des journalistes.

  • 12 janvier, vers les 17 h 00 : à ce stade-ci, l’histoire est virale et le premier ministre Justin Trudeau condamne l’attaque lors d’une conférence de presse. La police n’annonce aucune information supplémentaire sur l’enquête.

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  • 15 janvier (soit trois jours plus tard) : 10 h 38, dans un communiqué, la police de Toronto établit que l’attaque n’a pas eu lieu. L’enquête est close.

  • Dans les heures et les jours qui suivent, certaines tribunes s’attaquent aux médias et au gouvernement, appelant aux fausses nouvelles et à l’hypocrisie.

À travers cette cacophonie d’événements, de communiqués et d’empressement, peut-on conclure que ce qui a été rapporté est une fausse nouvelle?

Pas exactement.

Pour qu’il y ait fausse nouvelle, il faut qu’il y ait l’intention, la volonté arbitraire de monter un scénario de toutes pièces dans le but de le partager (et de nuire à l’intérêt public).

Dans ce cas-ci, il y a eu un empressement de rapporter un événement confirmé par la police à quelques reprises. Il y a eu un engouement sur le web. Et il y a eu une hâte de dénoncer.

Ici, les médias se sont fiés à une information véhiculée par les forces de l’ordre. Et c’est pour cette même raison que les médias qui ont partagé la nouvelle ont publié des correctifs dès que les résultats de l’enquête ont été dévoilés par la police de Toronto.

Un journaliste de Radio-Canada a d’ailleurs noté qu’une alerte du même service de police a engendré une chaîne d’événements très similaire, jeudi, sur l’histoire d’un bébé qui avait été prétendument abandonné dans le passage extérieur d’un centre commercial.

Alors, comment s’assurer de ne pas partager une information erronée quand même le premier ministre s’exprime publiquement sur le sujet?

La réponse simple, c’est d’attendre les conclusions de l’enquête avant de s’emporter. Mais dans le climat actuel, la réponse simple (voire simpliste) ne vaut pas grand chose.

Alors voici une réponse plus réaliste : habituellement, on peut se fier aux événements rapportés par la police. Les sections « faits divers » des journaux débordent d’articles qui ne se basent que sur les informations fournies par les forces de l’ordre. Donc, quand la police rapporte un fait qui se prête parfaitement aux enjeux de société et aux débats en cours, des médias vont le rapporter.

Oui, il se peut que vous ayez partagé une nouvelle qui pourrait, dans quelques heures, quelques jours, quelques mois, s’avérer incorrecte. Mais les bons journalistes font le suivi sur les histoires qu’ils couvrent. Ils reconnaissent et corrigent publiquement leurs erreurs.

D’ailleurs, au Canada, le mot « hijab » a été cherché beaucoup plus souvent le 15 janvier, soit quand le correctif a été publié, que le 12 janvier, quand la nouvelle initiale est sortie, indique Google Trends.

J’ai aussi comparé l’engagement Facebook du texte initial de la CBC à celui du correctif. La nouvelle originale a engendré 493 partages, alors que la mise au point en a engendré… 38 900.

Pour être certaine, j’ai aussi comparé les chiffres de CTV. Leur texte original (qui mène maintenant à une page d’erreur), a été partagé 652 fois. La correction? 13 400 fois.

Il semble donc que la vérité soit plus populaire que le mensonge…!

Ça ne change toutefois rien au fait que les médias qui ont couvert l’histoire auraient dû attendre les conclusions de l’enquête. Mais soyons honnête: le récit rapporté par la police de Toronto est arrivé juste au bon moment, alors que le mot « islamophobie » était au coeur d’un débat ardent autour de la commémoration de la tuerie à la mosquée de Québec. L’histoire a servi à confirmer certains points de vue.

Ce n’est pas une question de fausse nouvelle, mais c’est définitivement une question d’empressement et d’opportunité saisie à la hâte. Ce qui peut aussi nuire à l’intérêt public.

Des nouvelles louches, des infos à démentir, des fausses nouvelles? N’hésitez pas à m’écrire à [email protected]

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11 commentaires
Les commentaires sont fermés.

La police rapporte une situation et non pas le résultat d’une enquête, du moins rarement dans l’immédiat, comme justification par les médias ce n’est pas fort. Qu’une merde de chien soit signalée sur un trottoir établi aucune relation avec la qualité du quartier, un manque de civisme ou l’état de santé du chien … et la nouvelle a-t-elle intérêt à faire la une? Malheureusement oui, 2 ou 3 «unes» par jour, multipliée par le nombre de diffuseurs, et toutes répétées ad nauseam toutes les heures … deviennent des vérités. Trop a toujours été l’ennemi du bien. Sans aucun manque d’empathie de ma part, je me fous bien de savoir qu’à St-Glinglin un ado a été victime d’une nouvelle mode folle : surfer sur le toit d’une auto en marche, par exemple. Il s’agit d’une spirale alimentée par l’appât du gain, qui fait le bonheur des voyeurs et le malheur de ceux qui veulent s’informer.

Il est ÉVIDENT que c’est une VRAIE nouvelle d’une FAUSSE agression. Ne mélangez pas les cartes inutilement !

Exactement! …et on peut se demander pourquoi les journaux ne sont pas allés plus loin pour connaître qui est derrière ce coup monté. On en saura peut-être plus dans quelques jours, du moins je l’espère.

Bonjour Mme Lopez,

Comment est-il possible qu’une agression n’en soit pas une???
Avant de publier un fait, ici une agression, ne devrait-on pas vérifier et contre-vérifier le dit événement? Surtout de la part d’un service policier.
Et pourquoi notre premier ministre commente-t-il des nouvelles des médias sociaux?? Ne devrait-il pas être certain de ses sources avant de s’exprimer à leur sujet. Peut-être suis-je mal informé… Quant à leur fiabilité…
Finalement je devrais peut-être moi-même vérifier avant de commenter quoi-que-ce-soit…

Merci

Stéphane, vous avez bien raison, quant à moi : que peut bien rechercher « la police », en publiant une telle « nouvelle », avant d’avoir pu constater le tout premier début de preuve… qu’il existe pareil fait. Est-ce qu’on recherche quelqu’un qui pourrait révéler à ces enquêteurs « aléatoires » où se cachent les « mystérieux ciseaux », ou ce que le « mystérieux suspect » de cette « mystérieuse agression »… disons « providentielle » pour certains premiers ministres soucieux de rappeler combien le « bien public » de la nation leur tient tellement à coeur… a bien voulu entreprendre de prouver… par son « supposé geste » impardonnable?
Et, pendant ce temps-là, il me semble que l’on entend vraiment très peu parler de ce bien réel jeune Bissonette… qui « semble » avoir posé des gestes regrettables, « bien réels » ceux-là, il y a à peine un an, dans cette ville « bien réelle » de Québec… Un silence qui commence à peser bien lourd, du moins dans ma tête à moi !
La tentative, fort mal venue, de nos voisins de la Province voisine, de voler la vedette, dans ce triste domaine du terrorisme « local », n’est-elle pas un peu trop « dérangeante »? Où veut-on en venir, au juste?

Aie! Dans tout cela ; que penses-t’ on de la réaction du premier ministre du Canada ! Il me semble qu’ il a eu la gachette rapide ! On devrait lui enlever son cellulaire à cet adolescent ! C’ est bien beau les selfies et twitter mais quand tu es premier ministre d’ un pays , t’ es là pour gouverner et non pour non pour commenter et/ou pour entretenir une image surfaite !!

Le scandale ici c’est Trudeau qui à peine 7 heures et demie après la sortie de la nouvelle, fait sa petite sortie moralisatrice sur l’islamophobie.
Le gars a vraiment la même courte. Mais quand ce sont 6 Québécois qui se font tuer en Afrique par des terroristes musulmans, là, ca lui prend 3 jours pour réagir en refusant de condamner l’islam radicale.

Me fait penser à l’autre « fake news » des musulmans qui ne voulaient prétendument pas que des femmes travaillent devant leur mosquée…

Rigueur…rigueur…rigueur! Surtout venant d’un certain empire.

Y faudrais savoir ce qui s’est réellement passé pour comprendre le reste: pourquoi la fillette a dit cela a la police ? Ben certain elle est juste une enfant donc pas responsable. Qui lui a mis cette idée dans la tête ? On a une vraie nouvelle d’une fausse attaque. Savoir qui attise la haine est autant important que de ne pas se laisser manipuler.

Vu la multiplication des faux crimes haineux, un peu plus de rigueur et de retenue seraient nécessaires chez les journalistes et la police. Par contre, la réaction de Trudeau était tout à fait prévisible : elle reflète simplement son agenda et ses priorités.