La fin des aires ouvertes

COVID-19 oblige, les employés ne sont pas à la veille de s’entasser à nouveau comme des sardines au bureau. Des experts s’affairent à repenser les lieux de travail, afin de ramener les troupes en toute confiance. 

Illustration : Guillaume Perreault

«Il y aura un traumatisme collectif à porter, c’est certain. On est presque devenus fous à laver nos pintes de lait en revenant du marché ! » Depuis des semaines, Maxime-Alexis Frappier, fondateur de la boîte d’architecture ACDF à Montréal et à Saint-Hyacinthe, s’interroge sur l’avenir des locaux pour bureaux, dans un monde qui sera longtemps marqué par la pandémie.

À l’instar d’autres experts, l’architecte pense que les aires ouvertes, ces « grands centres d’achat du bureau » dans lesquels les employés sont placés en rang d’oignons autour d’étroites tables, pourraient passer à la trappe après 10 ans de règne. Ou, en tout cas, subir des mutations. Pour des motifs hygiéniques évidents, mais pas seulement. « Même avant la crise, des clients nous demandaient de repenser la formule, qui avait d’abord été instaurée pour économiser de l’espace et faciliter les échanges. C’est que les employés avaient du mal à se concentrer. »

Le télétravail a donné le coup de grâce à cette façon de faire, selon lui. « À la maison, on a tous goûté au plaisir d’exécuter une tâche sans être dérangé chaque fois qu’un collègue va se chercher un café. » Si le confort acoustique n’était pas au sommet des priorités des entreprises dans les dernières années, cela va maintenant changer. « Certains de mes clients songent à aménager des zones silencieuses, comme des bibliothèques, tandis que d’autres miseront sur des panneaux qu’on peut intégrer aux tables, aux murs et aux chaises pour absorber le bruit. »

Steve Vezeau, professeur à l’École de design de l’UQAM, croit pour sa part au retour des cloisons autour des postes de travail, pour protéger les uns des gouttelettes des autres, mais aussi parce que les salariés souffrent de ne pas avoir de parois dans les espaces ouverts. « Cet aspect ressort chaque année dans les analyses de milieux de travail effectuées par ma centaine d’étudiants — les gens se sentent surveillés. »

Heureusement, l’époque des panneaux en tissu gris est révolue ; il en existe aujourd’hui des versions plus « sexy », par exemple en matière teintée transparente, comme ceux du Palais des congrès de Montréal. Certains ont même de jolies incrustations de végétaux, note-t-il. « Pour les entreprises désireuses d’accueillir davantage de travailleurs tout en respectant les normes sanitaires, c’est une solution moins onéreuse que de déménager dans des locaux plus grands. »

L’expert en aménagement des postes de travail croit aussi que la crise pourrait sonner le glas d’un concept qui se répandait beaucoup depuis 20 ans, soit celui des bureaux sans places attitrées. Principalement parce que l’idée de s’asseoir à un endroit occupé par un autre la veille et de tripoter les mêmes surfaces est assez rebutante en temps de pandémie. « Les gens ont besoin de marquer leur territoire, de se recréer un petit chez-soi avec des objets qui leur appartiennent. » Cette configuration donne l’impression au travailleur d’avoir sa place à lui au sein de l’entreprise, tout en lui apportant un sentiment de pouvoir sur le plan sanitaire.

« À la maison, on a tous goûté au plaisir d’exécuter une tâche sans être dérangé chaque fois qu’un collègue va se chercher un café. »

Maxime-Alexis Frappier, fondateur de la boîte d’architecture ACDF

C’est d’ailleurs dans cet esprit que l’architecte Laurent McComber réorganise les locaux de son cabinet situé sur la rue Saint-Hubert à Montréal, après avoir permis récemment le retour au bureau de quelques-uns de ses huit employés. « C’était beau à voir, ils étaient excités comme des enfants qui retrouvent leurs amis à l’école en septembre ! » Bien qu’ils évoluent dans un espace ouvert, chacun se tient à distance, à sa place, avec un plateau à son nom contenant ses objets personnels.

« Je crois moins à de grands changements radicaux qu’à de petites idées intelligentes pour s’adapter », dit-il. À l’instar de nombreuses autres PME durement éprouvées par la crise, il n’a pas les moyens de se lancer dans de coûteux déménagements. « Mais on a trouvé des idées pour réduire les risques de propagation. Par exemple, plus question de manipuler les échantillons de matériaux quand on réfléchit à un design. On les a sortis des tiroirs, étalés sur une table, et on regarde sans toucher. On s’envoie aussi des fichiers PDF plutôt que des documents papier. »

Comme Maxime-Alexis Frappier, Laurent McComber juge que la crise de la COVID-19 laissera sa signature sur les futurs espaces de travail, de la même façon que la grippe H1N1 de 2009 est à l’origine de l’apparition de distributeurs de gel désinfectant dans les bureaux. Lavabos avec robinet sans contact, interrupteurs activés depuis le téléphone et matériaux antimicrobiens pourraient notamment devenir la norme, estime le fondateur du cabinet L. McComber. « Il y a des leçons à tirer du design des milieux hospitaliers, qui ont des contraintes élevées en matière d’hygiène », dit-il.

En 2019, son équipe a réalisé les bureaux du centre de recherche en dermatologie Innovaderm, au-dessus de l’ancien cinéma Excentris, à Montréal. « Les règles d’or : pas de recoins, le moins de jonctions possible entre deux surfaces, pour éviter que la saleté s’y accumule, et des matériaux durables faciles à désinfecter, comme le Corian, dont sont faites les tables des restaurants McDonald’s. » Couleurs claires, matières lisses et espaces dépouillés pourraient aussi avoir la cote dans les bureaux d’entreprises, afin de leur conférer un aspect « aseptisé ».

De son côté, la boîte de Maxime-Alexis Frappier misera sur l’« adaptabilité » lors de ses projets à venir. « Il faut rendre les lieux de travail plus résilients face à l’adversité. Beaucoup risquent d’affronter des conditions économiques difficiles dans les prochaines années. Des locaux plus flexibles pourraient permettre à deux entreprises de partager temporairement leur espace, le temps de se sortir de la crise, par exemple. »

L’architecte veut s’inspirer du concept de la scène au théâtre, dont la configuration est adaptable en fonction des besoins. Terminées, les alimentations électriques coulées à jamais dans le béton du plancher — des fils au plafond et des colonnettes alimentant les postes de travail faciliteraient la distanciation des tables, ou l’ajout de postes plus tard, quand la pandémie se sera essoufflée. Car il y a une chose qui ne changera pas, selon le fondateur d’ACDF : le désir de travailler ensemble. « Plus les semaines passent, plus j’ai le sentiment que le lieu physique du travail va demeurer important. Parce que l’être humain apprend beaucoup par mimétisme, en écoutant et en observant les autres faire leur boulot. Je pense qu’on a tous compris, en télétravail, à quel point on a besoin de se sentir appartenir à une organisation. »

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S’il fallait ultérieurement trouver des éléments positifs à la pandémie de COVID-19 qui sévit depuis des mois, la fin des aires ouvertes en ferait certainement partie. Par chance, je n’ai jamais subi ce concept fourre-tout en milieu professionnel. Mais je sais que de nombreux employeurs ont tenté tant bien que mal d’en vanter les prétendus mérites à leurs employés (synergie; communication ouverte) alors que dans les faits, les employeurs cherchaient surtout à économiser l’espace loué. Pendant ce temps, les employés ont été au bout du compte privés de leur intimité au travail (si essentielle à la réflexion) et leur productivité s’en est souvent ressentie. Bref, à quelque chose malheur est bon : les aires ouvertes en milieu de travail s’ajouteront donc à la liste des utopies contemporaines qui ont échoué, au même titre que la société des loisirs. Bon débarras!