La gloire de nos mères

Il faut célébrer l’effort, le travail, le sacrifice de nos mères. Les compétences acquises, parfois à la dure. Les nuits blanches. Le pardon. Et l’amour, toujours l’amour des mères. 

Photo : Daphné Caron

On revient beaucoup sur les morts. Leur absence a le don de nous hanter. C’est sans doute pour cela que j’ai souvent écrit à propos de mon père. Sûrement aussi parce que je l’aimais sans le lui dire ; pudeur de ma part plus que de la sienne.

On revient beaucoup sur les morts, mais on ne parle pas assez des vivants. On ne les remercie pas suffisamment ni ne les célèbre comme il se doit. C’est-à-dire comme des humains : imparfaits, mais splendides en même temps.

C’est donc la fête des Mères dimanche. Pas de la mienne en particulier. Et pourtant, oui. Je veux dire que je ne pense à aucune autre lorsqu’il est question de ce jour qui pourrait être tellement mieux qu’une occasion d’apaiser notre conscience chez le fleuriste.

Je ne suis pas un très bon fils. Je n’appelle pas ma mère très souvent. Je ne vais pas assez la voir. Elle ne me le reproche jamais. Heureusement, j’ai deux frères et une sœur qui compensent très largement mon égocentrisme.

Paradoxalement, je lui dois cette liberté. Je veux dire celle d’être qui je suis, puisqu’elle ne m’a jamais fait sentir coupable ou redevable. Celle d’être un humain. Imparfait, mais splendide à ses yeux. Ma mère a toujours été une louve : puissante, férocement opposée à ceux qui s’attaquent à ses petits, aimante jusqu’à une forme d’aveuglement volontaire qu’elle pratique de manière totalement lucide. Elle fait le tri. Pourquoi tenir rigueur à ses enfants de leurs erreurs, de leurs errances ? À quoi bon ? Pour elle, une mère est un refuge.

Ma mère n’a toujours fait que nous aimer, et c’était exactement ce dont nous avions besoin. Je lui ai déjà reproché de ne pas avoir été assez sévère avec moi. Une fabulation d’adolescent qui se cherche, qui croit qu’avec une éducation plus stricte, il aurait emprunté moins de détours pour se rendre à destination. Au contraire, la liberté de me planter — et solidement — qu’elle m’a offerte est le plus bel enseignement qui m’ait été donné.

Ça, et de m’avoir montré comment on se tient droit dans le vent.

Mon père est mort alors que mes parents avaient tous les deux 59 ans. Ma mère s’est relevée lentement, en prenant son temps. Depuis, elle mène sa vie avec force et courage. Elle continue de suivre assidûment (souvent bien mieux que moi) la politique locale et internationale, lit encore des romans à un rythme aussi inspirant qu’intimidant, s’occupe d’une maison trop grande pour elle et se charge de transmettre les nouvelles dans la famille, y compris à ma fille de 16 ans, avec laquelle elle texte, le soir, après le couvre-feu.

Ma mère est une boomer dans tout ce que cela recèle de positif : au-delà des formules dégradantes de style « OK boomer », cette génération a favorablement révolutionné la société et la famille. Ma mère en est. Elle est de celles pour qui le féminisme était le droit de choisir. Entre la carrière et le foyer, ou d’embrasser les deux. Pendant notre enfance, elle s’est surtout occupée de nous, avant de retourner au boulot. Ce qui s’est sans doute avéré une forme de répit, après avoir élevé quatre enfants turbulents.

Lorsque je lui demande comment elle faisait pour m’endurer quand j’avais 15 ou 16 ans et que j’étais parfaitement odieux, en totale rébellion contre le monde, en bonne partie parce que j’ignorais ce que j’allais y faire et que cela me terrorisait, elle me répond simplement : « Tu sais, chéri, j’en avais trois autres pour m’occuper. »

Je ne la crois pas une seconde. Je sais que cela la taraudait dans la nuit. De me savoir à la dérive. Mais elle croyait en moi. Elle avait, je le sens aujourd’hui, le sentiment de ne pas avoir fait les choses parfaitement, mais avec amour, tendresse, et la conviction de nous avoir donné ce qu’il fallait pour nous en sortir par nous-mêmes. Du cran. Parce qu’elle en avait et en a toujours à revendre.

Il y a toutes sortes de mères. Il y en a sans doute de terribles, aussi. Mais je n’en connais pas vraiment. Certaines l’ont plus facile que d’autres. La maternité, comme la paternité, d’ailleurs, comporte une part de talent. Le reste s’apprend. Souvent sur le tas. Les mères n’ont pas le luxe des pères auxquels on pardonne l’incompétence ou le manque d’enthousiasme. Comme si la maternité allait toujours de soi.

Alors il faut célébrer l’effort, le travail, le sacrifice. Les compétences acquises, parfois à la dure. Les nuits blanches. Le pardon. Et l’amour, toujours l’amour des mères. Même s’il est parfois trop, ou pas assez.

Dans un monde en colère, qui se déchire, qui se polarise, l’idée de cette humanité apaisante est un baume. C’est dans l’amour des mères qui triomphe de toutes nos colères et nos angoisses qu’est leur véritable gloire.

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Merci…j’aime vous lire…d’une mère, grand mère et arrière grand mère.