La grande bouffe à Puvirnituq

Au Nunavik, l’avenir passe par les grands rendez-vous écotouristiques, comme le Festival des neiges de Puvirnituq et la course de traîneaux à chiens Ivakkak. Un moyen de créer des emplois et de célébrer la culture inuite.

Au Nunavik, l’avenir passe par les grands rendez-vous écotouristiques, comme le
Photo : M-C Simard

Sur la baie gelée qui s’étend à l’infini devant le village de Puvirnituq, au Nunavik, par – 30 °C, une cinquantaine de spectateurs encouragent en inuktitut les neuf concurrents. Armés d’un tuuq, outil tranchant qui ressemble à une lance, ceux-ci tentent de percer la glace épaisse, jusqu’à ce que l’eau jaillisse. Après la proclamation du vainqueur, les spectateurs enfourchent leurs motoneiges, qui tirent des qamutik (traîneaux, en inuktitut) bondés, et filent vers le lieu du Festival des neiges, plus loin sur la banquise.

Au centre d’un quadrilatère délimité par des monticules de neige, des sculptures de glace inspirées de légendes inuites brillent dans la lumière éblouissante de cet après-midi de la fin mars. Plus loin, des navires en cale témoignent de la vocation maritime de ce village construit sur le 60e parallèle québécois.

Pendant une semaine, tous les deux ans, le Festival des neiges attire dans cette localité de 1 672 âmes des festivaliers venus des 14 villages du Nunavik, mais aussi du Nunavut, des Territoires du Nord-Ouest et du Groenland. La population double le temps des concours de compétences traditionnelles inuites : construction d’igloos, fabrication d’outils, chants de gorge, sculptures sur glace, courses de traîneaux à chiens. En mars 2013, le Festival en sera à sa 15e année.

« Le Festival est très important. Il nous permet de penser ensemble, d’agir ensemble, et il permet à nos jeunes d’apprendre la culture », explique Mattiusi Iyaituk, reconnu mondialement pour ses sculptures sur pierre. Selon ce sexagénaire d’Ivujivik, qui a remporté le premier prix en sculpture sur glace à Puvirnituq en 2011, les Inuits du Québec se remettent à peine du bouleverse­ment culturel provoqué par l’arri­vée des Qalunaat (Blancs) dans leur région, il y a un demi-siècle.

Les communautés du Nunavik n’ont cependant jamais succombé entièrement à l’influence du « Sud », comme les Inuits nomment le reste du Québec. Et depuis plus de 10 ans, des initiatives de revitalisation culturelle redonnent du souf­fle à plusieurs traditions, pour à la fois pallier la crise identitaire, qui fait des ravages chez les jeunes, et favoriser le développement éco­nomique de même que la création d’emplois dans la région.

Ainsi, le traîneau à chiens est aujourd’hui en plein essor au Nunavik, grâce à la course Ivakkak, née en 2001, dont le parcours change chaque année. En 2012, la compétition se déroulera sur la côte de la baie d’Ungava. Le départ est prévu le 5 mars et le parcours devrait prendre deux semaines.

La première année, la course, réservée aux Inuits, avait attiré 9 équipes – 15 l’an dernier. « Dix ans plus tard, beaucoup de mushers [NDLR : meneurs de chiens] gagnent un bon salaire en travaillant auprès des écoles ou des touristes avec des entreprises d’aventure. Plus de 50 équipes sont fonctionnelles au Nunavik », dit Jobie Epoo, coordonnateur de la course.

Cette tradition des traîneaux à chiens a pourtant frôlé la disparition. À l’arrivée des Qalunaat et de leurs motoneiges, dans les années 1960, les Inuits ont été forcés d’envoyer leurs enfants à l’école des Blancs. Les familles, habituées à suivre les déplacements du gibier avec leurs équipages de chiens de traîneau, se sont installées en permanence autour des écoles. Les autorités fédérales et provinciales, évoquant des raisons de sécurité publique, ont procédé à l’abattage de plus de 1 000 huskys dans les villages du Nunavik.

En août 2011, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a reconnu le tort que cet abattage a causé aux Inuits. Et le gouvernement a remis trois millions de dollars à la société Makivik – organisme qui veille à la protection des droits des Inuits du Québec – pour aider à la sauvegarde et à la promotion de leurs traditions et de leur culture.

Le gouvernement du Québec et l’administration régionale Kativik investissent depuis quelques années des sommes importantes pour promouvoir l’industrie du tourisme au Nunavik. L’objectif n’est toutefois pas d’y faire venir des autocars remplis de touristes. Au terme d’études approfondies, les communautés ont choisi de favoriser l’écotourisme, qui offre des formules sur mesure, à petite échelle.

« On va vers le tourisme d’aven­ture, le tourisme durable, qui met à profit les traditions locales », explique Isabelle Dubois, coordon­natrice de projets et directrice du marketing à l’Association touristique du Nunavik (ATN). Le Festival des neiges, la course Ivakkak et les activités proposées par les guides du Centre de forma­tion du Nunavik en survie arctique (NASTC), par exemple, s’intè­grent bien dans cette vision.

Paulusie Novalinga, fondateur du Festival des neiges, est également le fondateur du NASTC. « L’outil le plus important pour sur­vivre dans la toundra l’hiver est le panak », dit-il à un petit groupe de cinq visiteurs du Sud, dont je fais partie. Le panak (couteau à neige) est utilisé pour tailler des blocs de neige. « Trop de gens égarés dans la toundra sont morts de froid en essayant de trouver leur chemin, alors qu’ils auraient dû se construire un igloo et attendre les secours », ajoute-t-il.

Une fois l’igloo terminé, deux guides étendent des fourrures de caribou sur le sol et installent les sacs de couchage. Lizzie Sivua­rapik, une aînée inuite qui collabore avec le NASTC, passe la nuit dans l’igloo « des filles » avec nous. Sur un petit réchaud Coleman, elle fait du thé et de la bannique (pain sans levain) en guise de collation du soir. Un trou est percé dans le plafond. À l’extérieur, les aurores boréales envahissent le ciel.

Si les aventures en igloo dans la toundra comportent leur part d’exotisme, les repas servis lors du Festival des neiges ont également de quoi dépayser certains visiteurs du Sud. Pour clôturer celui de 2011, un festin est servi sur la baie, directement sur la glace. Au menu : omble arctique et caribou crus. À l’aide d’une petite hache, les hommes accroupis coupent la viande gelée. Les femmes taillent des bouchées en cubes avec un ulu (petit couteau en demi-lune). En pièce de résistance, on sert de la bannique frite farcie de gros morceaux d’omble arctique juteux.

Fiers de leur différence, les Inuits aiment parler de leur culture, enseigner quelques mots d’inuktitut et partager leur nourriture. « Nous sommes les gardiens de la porte arrière de l’Amérique du Nord. Nous sommes différents, mais nous sommes des Canadiens à part entière », explique Paulusie Novalinga, en ajoutant qu’au Nunavik les visiteurs du Sud sont accueillis à bras ouverts.