La grande histoire de la fatigue

Un travailleur du XXIe siècle passant ses journées assis se sent plus fatigué qu’un paysan du Moyen Âge qui cultivait ses champs à la force de ses bras. Pourquoi ? Une fascinante entrevue avec l’historien Georges Vigarello.

Photo : Jérôme Panconi

Sommes-nous aujourd’hui plus surmenés qu’il y a 1 000 ans ? C’est l’une des questions fascinantes que creuse l’historien français Georges Vigarello dans Histoire de la fatigue, paru cet automne aux Éditions du Seuil. 

Aucun historien avant vous ne s’était intéressé à la fatigue, une expérience a priori banale, commune à tous les humains depuis toujours. À vous lire, on apprend pourtant que la manière de définir et de ressentir cet état s’est beaucoup diversifiée en Occident depuis le Moyen Âge. Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste de ce sujet ?

Je savais déjà que la perception du corps a évolué à travers les siècles, comme je le démontre dans Le sentiment de soi (Éditions du Seuil, 2014). Les victimes de la goutte, par exemple, ne ressentaient pas leur maladie de la même façon au XVIe siècle qu’au XXe, parce que leurs symptômes étaient expliqués différemment par les médecins du temps. Il y a 500 ans, on pensait que la goutte était un flux de vapeur, appelé « humeur », qui voyageait du tronc à la tête, avant de s’écraser au bas de la jambe après avoir été condensé par le cerveau… Du coup, le malade devait surveiller de près la « montée » de ses humeurs. Une interprétation particulière des origines d’une affection influence les sensations éprouvées par le malade.

Ainsi, c’est parce qu’on définissait autrement l’épuisement au Moyen Âge qu’il ne se vivait pas comme aujourd’hui ?

Exactement. Mais c’est aussi parce qu’au fil du temps, de nouvelles occupations sont apparues et ont engendré des fatigues qui n’existaient pas autrefois. Au XIIIe siècle, le seul éreintement auquel on pouvait songer était de nature physique. Celui du combattant, par exemple, puisque l’activité militaire était centrale à la période médiévale. Ou encore celui du pèlerin voyageant pieds nus dans les pas du Christ, en quête de rédemption. Plus tard, au XVIIe siècle, alors que s’implantent davantage l’éducation, l’administration et les lettres, apparaît pour la première fois la « fatigue de l’esprit », comme la désigne à l’époque le physicien et philosophe René Descartes.

Quelles ont été vos démarches pour faire émerger cette histoire ?

J’ai épluché des sources variées — romans, traités de morale et de mœurs, précis de médecine, journaux intimes, lettres, mémoires, dictionnaires… C’est en faisant converger les préoccupations d’horizons différents qu’on arrive à débusquer des données auxquelles on ne songeait pas, qui n’existaient pas avant. Je me suis aussi attardé à ce que les ruptures sociales majeures avaient pu provoquer comme nouveaux ressentis. Prenons l’exemple de l’affaissement des baronnies médiévales en Europe, qui ont cédé la place, à partir du XVIe siècle, à un État au pouvoir centralisé, détenu par un seul grand souverain. En France, la dynastie des Valois, qui règne alors, décrète que « le roi veut être tenu en sa cour ». Un dispositif est mis en place, caractérisé par le respect de l’étiquette, la nécessité d’être présent à la cour, de rester debout longtemps, de se déplacer pour rendre visite à des nobles. Et ces exigences font naître une forme inédite d’abattement : la « fatigue de la cour », dont parle Madame de Maintenon dans ses correspondances.

On parle parfois d’une « bonne fatigue », comme celle ressentie après une sortie en plein air. Cette face positive a-t-elle toujours existé ?

Pas de manière aussi explicite. Au Moyen Âge, on considérait la fatigue des chevaliers et des religieux comme étant « grandissante », puisqu’elle était subie pour le bien commun. Mais il faut attendre la deuxième moitié du XVIIIe siècle pour entendre des phrases telles que « cette fatigue m’a été utile, j’aime la fatigue », surtout de la part de bourgeois qui s’investissent désormais dans des activités sportives. En particulier l’ascension de hauts sommets, jusque-là considérée comme un risque sans objet, mais qui devient tout à coup synonyme de réussite. On recherche le plaisir dans l’effort. Puis, au début du XIXe siècle, lorsque les États commencent à se penser de manière démocratique et que tous les citoyens sont invités à participer à l’enrichissement collectif, apparaît une sorte de fatigue relevant de la solidarité, et donc profondément positive : celle du médecin, du gendarme ou de l’horticulteur qui, grâce à son labeur, rend service à tous.

A-t-on raison de penser que la fatigue était plus pénible à des époques où le confort matériel et les conditions de vie n’étaient en rien comparables aux nôtres ?

Votre question est fondamentale. Le travail sans machines était infiniment plus épuisant, c’est indiscutable. Les transports facilitent les trajets ; les appareils domestiques, les gestes de la maison ; les micro-ordinateurs, les activités d’écriture. Mais comment se fait-il que nous ayons aujourd’hui le sentiment d’être très fatigués, et même de plus en plus fatigués ?

Vous allez jusqu’à écrire que la fatigue est devenue une des « manières d’être de notre temps » !

En effet, et cela, pour plusieurs raisons. D’abord, le fait d’être présent pendant de longues heures au travail, même si on est assis, entraîne une sorte d’engourdissement du corps, d’alanguissement des muscles. Ensuite, les tâches, bien qu’elles soient maintenant plus mentales que physiques, finissent par embrouiller l’esprit, au point qu’on a l’impression, au bout d’un certain temps, d’avoir atteint ses limites. Enfin, et c’est un aspect que je souligne à grands traits dans mon livre, nous sommes maintenant nettement plus à l’écoute de ce que l’on ressent que nos ancêtres — l’avènement de la psychologie, à la fin du XIXe siècle, a beaucoup aiguisé nos sensibilités. Cela nous rend plus à l’affût de nos inconforts, de nos impossibilités. Il faut dire aussi qu’on les supporte moins bien aujourd’hui.

Pourquoi ?

L’époque contemporaine met en avant l’autonomie de l’individu, le pouvoir de décider, l’affirmation de soi, le désir d’entreprendre. Après tout, on le vaut bien, martèle le fameux slogan publicitaire de L’Oréal. À partir de là, tout ce qui écorne notre autonomie, tout ce qui cherche à nous limiter, devient insupportable. Au point de mener au burnout. La lassitude psychologique nous brise physiquement.

Quelles sont ces contraintes à l’autonomie qui ne passent plus ?

Le marché de l’emploi, pour ne citer que cet exemple, apporte son lot grandissant d’obstacles à l’affranchissement : précarité du travail, délocalisation d’entreprise, cybersurveillance des employés… Dans le domaine relationnel, il y a aussi la pression liée au genre que beaucoup ne supportent plus — à juste titre, d’ailleurs. D’où ces mouvements actuels de dénonciation contre le harcèlement et la domination.

Se peut-il également que l’univers apparemment infini des possibles, aussi bien en matière de consommation que dans nos vies affectives — avec les réseaux sociaux et les applications de rencontre, par exemple —, nous draine trop d’énergie ?

C’est tout à fait juste : devoir faire constamment des choix nous échine. À ce sujet, il faut lire le très beau texte d’Alain Ehrenberg La fatigue d’être soi : Dépression et société (Odile Jacob, 2010). Cette forme d’accablement est née à la fin du XIXe siècle, lorsque la publicité a émergé, en même temps que l’autonomie des individus se déployait. Dans son roman Au bonheur des dames, dont l’action se situe justement à cette époque, Émile Zola fait une description magnifique des clientes dans un grand magasin de prêt-à-porter féminin, qui s’effondrent sur des chaises à la fin de la journée parce qu’elles avaient trop de choix et n’ont pu se décider.

Si le chevalier fourbu était autrefois encensé, quel regard porte-t-on aujourd’hui sur les gens fatigués ? 

L’épuisement n’est pas du tout valorisé. Au contraire, on vante plutôt la capacité d’adaptation aux changements, à la vitesse, aux exigences techniques, aux instruments informatiques. Il faut arriver à le masquer aux autres, notre essoufflement. Et ça aussi, c’est très harassant ! La pression est encore plus grande sur les femmes, qui doivent performer au travail en plus d’endurer une charge mentale et domestique supérieure à celle des hommes. Cette iniquité a d’ailleurs été mise en évidence pendant les périodes de confinement récentes.

Comment les façons de remédier à l’épuisement ont-elles évolué à travers le temps ?

Elles ont suivi les modes de représentation du corps. Dans la tradition médiévale, l’organisme est un lieu où dominent les liquides. La fatigue correspond à un assèchement par la transpiration, auquel il faut remédier en buvant, en se rafraîchissant. Plus tard, au XVIIIe siècle, on estime que l’apport d’oxygène est central au fonctionnement du corps. Pour se remettre d’un effort, on conseille de retrouver l’apaisement du souffle et de manger. Aujourd’hui, c’est le sentiment d’être submergé par les informations et de courir sans arrêt qui provoquerait la fatigue ; on y remédie par des techniques d’apaisement intérieur, tel le yoga. Mais aussi par un mode de réaction tout à fait neuf : des penseurs, notamment le philosophe Éric Fiat, nous invitent à « accepter » la fatigue, contre laquelle on ne peut rien, tant elle s’est généralisée. Il ne faut pas la combattre, mais apprendre à vivre avec elle, comme le roseau de la fable de La Fontaine ployant dans le vent.

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La grande histoire de la fatigue
TRÈS intéressante entrevue – un livre que je vais lire…
Merci beaucoup!