La grande séduction

Le Saint-Laurent se refait une beauté pour attirer les bateaux de croisière. Un pari de plusieurs millions de dollars, qui pourrait rapporter gros.

Chaque année, des milliers de croisiéristes visitent Québec ou Montréal. Bientôt, ils mettront le cap sur Gaspé, Sept-Îles ou Trois-Rivières ! C’est du moins le vœu de l’Association des croisières du Saint-Laurent, qui promeut le tourisme maritime depuis 1999. « Il y a de gros projets d’aménagement partout sur les côtes du Québec », se réjouit le directeur, René Trépanier. Un chantier de 150 millions de dollars, dont 40 % seraient déjà engagés.

À Saguenay, le vent a tourné il y a deux ans. Lovée au fond d’un fjord spectaculaire, la ville voyait depuis longtemps des paquebots de plaisance passer sous son nez. En 2006, elle en a convaincu huit de faire escale. Un marché public s’est installé sous un chapiteau, les résidants sont venus dire bonjour… Le port devrait inaugurer un quai de 33 millions de dollars cet automne. Et c’est là que se tiendra en juin 2009 le Symposium des croisières Canada–Nouvelle-Angleterre, qui rassemblera les représentants de toutes les escales de la côte Est, de New York jusqu’à Montréal.

Saguenay profitera donc d’une nouvelle source de revenus. En effet, chaque passager descendu du Queen Mary ou de toute autre reine océane dépense environ 120 dollars par jour dans les commerces et les restaurants. Et ce, en basse saison, à l’automne.

Sur toutes les mers du monde, l’industrie de la croisière internationale vogue sur des flots bleus. Elle croît de 8,2 % chaque année depuis 25 ans ! Plus de 12 millions de touristes se sont embarqués en 2007 ; en 2010, ils seront probablement 20 millions. Chaque mois et demi, un nouveau navire s’élance, plus spectaculaire que le précédent. L’an dernier, les 294 bateaux de croisière qui sillonnaient le globe ont généré plus de 23 milliards de dollars américains de revenus.

L’océan a beau être vaste, les circuits favoris, en Alaska ou en Méditerranée, se saturent. Les sociétés de croisière se voient donc forcées de s’aventurer en eaux vierges. L’itinéraire Canada–Nouvelle-Angleterre, qui n’attire encore que 1,2 % de la flotte mondiale, est bien placé pour grandir. Près de trois croisiéristes sur quatre sont nord-américains, et une vingtaine de nouveaux navires devraient sillonner les eaux de l’Amérique du Nord d’ici quatre ans.

Hissez les voiles, la chasse au trésor commence !

Le Québec a reçu plus de 110 000 passagers en 2006 et espère doubler ce nombre d’ici 2011. Ses atouts ? Une nature qui invite à l’écotourisme, la culture française, la présence autochtone. Very exotic, my dear. Sans prétendre au titre d’« Alaska de l’Est » — l’État américain attire 1,5 million de touristes chaque année —, il peut se tailler une meilleure place dans ce marché lucratif. C’est du moins ce qu’a conclu une recherche remise l’an dernier au ministère du Tourisme du Québec et à Développement économique Canada, qui suggérait de mettre en valeur quatre escales sur le Saint-Laurent d’ici cinq ans.

La Minganie au lieu d’Hawaï ? Percé contre Istanbul ? Dans le marché mondial, les ports de la Côte-Nord ou de la Gaspésie ont plus de potentiel qu’on pourrait le croire. En 2006, un sondage a révélé que deux passagers sur trois qui avaient fait une croisière Canada–Nouvelle-Angleterre avaient choisi cet itinéraire pour sa notoriété ; un sur deux espérait revenir au Québec. La capitale décrochait une très haute cote d’appréciation (93 %), suivie de Montréal (84  %), Saguenay et Baie-Comeau (72 %). Et cet intérêt n’est pas neuf : dans la première moitié du 20e siècle, les riches Américains venaient nombreux admirer le Saint-Laurent à bord des bateaux blancs de la Canada Steamship Lines, qui ont toutefois disparu dans les années 1960.

Dans les Maritimes, plusieurs villes investissent pour ne pas rater le coche. L’Agence de promotion économique du Canada atlantique soutient cinq ports stratégiques : Halifax, Sydney, Saint John, Corner Brook et Charlottetown, qui vient d’investir 22 millions de dollars pour moderniser son terminal de croisière. Les résultats sont probants. L’an dernier, 600 000 passagers et membres d’équipage ont visité la région, une hausse de 33 % depuis 2000, et y ont laissé 56 millions de dollars en retombées.

Le Québec ne veut pas être en reste. Sur les rives du Saint-Laurent se joue actuellement une « grande séduction » menée par une dizaine de localités bien résolues à attirer les armateurs. En mai 2009, Sept-Îles devrait lancer, le long de la rivière Moisie, un train qui emmènera les croisiéristes à un campement innu avec hutte de sudation, fumoir à saumon, etc. Une initiative de 30 millions de dollars financée par les gouvernements fédéral et provincial, la Ville de Sept-Îles, le port local et les réserves amérindiennes. Baie-Comeau perfectionne le Centre boréal du Saint-Laurent, un parc d’interprétation de la dernière glaciation. Gaspé songe à offrir une promenade en train jusqu’à Percé, un trajet romanesque permettant d’admirer les flèches de sable des barachois. « L’enjeu, c’est de se doter d’une stratégie d’accueil et d’une gamme d’excursions bien rodées », estime René Trépanier.

Le pronostic ? Excellent. La société Princess Cruises ajoutera Saguenay à plusieurs de ses circuits dès cette année. En 2009, Holland America lancera un itinéraire qui ira à Saguenay, Baie-Comeau, Sept-Îles, Gaspé et les îles de la Madeleine ! La visite de ces ports écourtera le voyage entre les Maritimes et Québec, qui exigeait jusqu’ici de passer une pleine journée en mer, au déplaisir d’une majorité de croisiéristes.

« Pour que le Saint-Laurent se démarque comme destination, on a besoin d’autres escales que Québec et Montréal, insiste Martine Bélanger, directrice des croisières au Port de Québec. Nous avons un potentiel qu’il faut prendre le temps de bien développer. Nous n’aurons pas de deuxième chance. »

Qu’il soit possible de relever le défi, le Port de Québec l’a prouvé. En 2002, il construisait un terminal de croisière de 20 millions de dollars. La capitale fournit un terminus aux navires à fort tirant d’air, qui ne peuvent pas se rendre à Montréal parce qu’ils ne passent pas sous le pont de Québec. Le nombre de passagers est monté de 36 000 en 2000 à 66 000 l’an dernier. Un club d’admirateurs de paquebots a même vu le jour !

À force de voir les bateaux sillonner le fleuve, les résidants du Québec ont fini par entendre l’appel du large. En 2006, 74 000 d’entre eux se sont offert des nuitées en mer. « Quand les bateaux sont arrivés au port, les gens ont commencé à être curieux. Ils ont essayé ce moyen de voyager et ont attrapé le virus », explique Sonia Lamothe, propriétaire du Centre de croisières de Québec. Quand elle s’est lancée en affaires, il y a 10 ans, son agence se terrait dans un édifice obscur de Limoilou, quartier modeste de Québec. Aujourd’hui confortablement installée à Sainte-Foy, l’entreprise a connu une croissance de 60 % l’an dernier. Ce qu’elle vend ? Les Caraïbes, bien sûr, mais surtout la Méditerranée, la Scandinavie et l’Alaska. Peu de Canada–Nouvelle-Angleterre pour l’instant. « Je rêve de voir des croisières en été chez nous », lance cette passionnée du tourisme maritime.

« Je suis convaincu qu’il y a un marché ici pour les croisières d’été. La destination est si populaire qu’elle ne peut que grandir avec le bouche-à-oreille », croit James Ibrahim, directeur de croisières à Princess Cruises. Lorsque le jeune Australien a débuté dans le métier, en 2001, un seul bateau visitait son pays natal. Cet été, il y en aura cinq. « En Australie, le marché a bondi de presque 400 % en six ans ! »

Dans son budget 2008, Ottawa a accordé 24 millions de dollars sur deux ans pour développer les ports du Saint-Laurent. Québec devrait aussi annoncer des subventions substantielles ce printemps. Car pour séduire les armateurs, les localités doivent investir dans des infrastructures coûteuses, ce qui serait impensable si la facture n’était pas divisée en trois — entre les gouvernements fédéral et provincial et les municipalités. Par exemple, il leur faut un quai de croisière. Il n’y a que cinq escales qui en possèdent un (Québec, Montréal, Saguenay, Baie-Comeau et Havre-Saint-Pierre) ; ailleurs, le bateau reste à l’ancre, un désagrément pour les touristes, qui doivent s’entasser dans des navettes pour gagner la rive.

Il faut aussi créer une gamme d’excursions adaptée au tourisme de masse. Havre-Saint-Pierre vient de s’offrir un quai de 15 millions de dollars, mais voyez-vous 2 500 touristes débouler chez ses 3 300 résidants ? Il faut en diriger vers les îles Mingan, vers Natashquan, vers Baie-Johan-Beetz… « Certains clients n’hésiteront pas à payer 300 dollars pour prendre l’hélicoptère et aller pêcher le saumon dans une belle rivière », souligne René Trépanier. Encore faut-il respecter la capacité des écosystèmes. Les directeurs des parcs nationaux, notamment, essaient de s’ouvrir à cette forme de tourisme tout en protégeant la nature.

La mer bleue de la croisière internationale cache en effet un gros écueil. Il se nomme développement anarchique et il a déjà fait couler de nombreuses initiatives. En Alaska, on a vu des diamantaires prendre pignon sur rue dans l’artère principale de micro-villages ! L’effet est si déprimant que certaines escales réglementent pour préserver leur authenticité. Hoonah, village de 900 âmes de l’Alaska, en est un exemple. Lorsque les promoteurs autochtones ont créé l’escale Icy Strait Point en installant un pavillon d’accueil dans une ancienne conserverie de saumon, ils ont décidé de ne recevoir qu’un navire à la fois, afin d’éviter la cohue, et de ne mettre en boutique que des produits locaux. Succès total. Le port a accueilli 80 bateaux en 2007.

Derrière les paquebots géants, une autre vague se dessine : celle des petites expéditions, plus proches de l’humain et de la nature. Cet été, Pearl Seas Cruises lancera un bateau de 200 passagers à la découverte de Trois-Rivières, de Rimouski et d’autres ports. Canadian Sailing Expeditions, qui gère des voiliers de 100 couchettes, ira observer la faune dans la région de Tadoussac et de La Malbaie. Le prix ? Environ 4 000 dollars par personne.

C’est la houle aux œufs d’or !

Ports québécois ayant reçu des croisières internationales en 2007
Port d’escale
Nombre de passagers
Attraits touristiques
Québec 66 152 Histoire, architecture et romantisme
Montréal 28 688 Ambiance festive et gastronomie
Saguenay 12 843 Fjord spectaculaire
Gaspé-Percé-Chandler 1 058 Parcs nationaux de Forillon et de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé ; train panoramique de Gaspé à Percé
Baie-Comeau 800 Centre boréal d’interprétation sur la dernière glaciation
Trois-Rivières 520 Revitalisation des berges (en cours) ; Musée Boréalis sur les pâtes et papiers
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