La guerre à l’automobile n’est pas une guerre

Pourrait-on discuter de transport sans tomber invariablement dans les discours belliqueux ?

Paul Ducharme / montage : L’actualité

Olivier Niquet a étudié en urbanisme avant de devenir animateur à la radio de Radio-Canada en 2009 dans les émissions Le Sportnographe et La soirée est (encore) jeune. Il est aussi chroniqueur, auteur, conférencier, scénariste et toutes sortes d’autres choses. Il s’intéresse particulièrement aux médias mais se définit comme un expert en polyvalence.

J’ai croisé récemment sur une piste cyclable une voiture. Ce n’est pas aussi commun que des monsieurs qui se promènent les pectoraux à l’air sur des vélos électriques, mais ça arrive. Il s’avère que quelqu’un était derrière le volant de cette voiture. On oublie souvent que des gens conduisent les voitures. Dans les journaux, on lit régulièrement des manchettes comme celles-ci : « Une piétonne happée mortellement par un véhicule à Ottawa » ou « Une fillette de 2 ans en poussette happée mortellement par un véhicule à Montréal-Nord ». Comme si c’était la faute du véhicule et non pas de son conducteur. Je ne suis pas le seul à avoir l’impression qu’on déresponsabilise les humains derrière les volants en présentant les choses sous cet angle. 

Bref, j’ai croisé une personne qui avait stationné son véhicule en plein milieu de la piste cyclable et qui ne se formalisait pas du tout de voir des humains au guidon de leur vélo devoir faire un détour pendant qu’elle discutait de la pluie et du beau temps avec une autre personne sur le siège passager de sa BMW. Je précise la marque de la voiture parce qu’une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences a récemment déterminé que les conducteurs de voitures de luxe étaient beaucoup plus portés que les autres à désobéir au Code de la route. Ils sont notamment plus nombreux à ne pas céder la voie aux gens à pied sur les passages piétons. Il est bien possible que ce soit aussi vrai pour les vélos, même si l’étude n’en parle pas.

C’est comme si pendant des décennies, les automobilistes avaient tellement affermi leur emprise sur la ville qu’ils ont l’impression que tout leur est permis. Des chroniqueurs et certains ministres qualifient parfois de guerre à l’automobile ce qui menace cette mainmise. En mars dernier, le ministre Éric Caire l’évoquait ainsi : « Le maire de Québec dit qu’il ne veut pas faire une guerre à l’automobile, qu’il le prouve et qu’il arrête de polluer l’existence des conducteurs avec des projets comme ça ! » Il parlait du projet de tramway à Québec. Il s’est excusé par la suite pour l’animosité que suscitaient ses propos. Difficile de juger si ces excuses ont été faites « à l’insu de son plein gré ». 

L’occupation de la ville par les automobiles est bien réelle et chaque atteinte à cette réalité est présentée comme une attaque. Pourtant, ce sont les automobiles qui ont envahi les villes au courant du siècle dernier, au détriment des cyclistes et des piétons. Et ce sont les pistes cyclables qui font gagner les élections municipales, comme on a pu le constater dans différentes villes du monde. C’est peut-être aussi ce qui s’est passé à Montréal. On voyait à la télé des gens se plaindre du Réseau express vélo, mais Projet Montréal a été réélu et ces voies attirent de plus en plus de cyclistes.

Mais les médias accordent plus souvent la parole à ceux qui s’opposent à de nouveaux aménagements urbains qu’à ceux qui sont d’accord avec ceux-ci, donnant l’impression que la grogne est généralisée. Au sujet des réactions négatives à l’annonce de nouveaux aménagements cyclables, les Anglais parlent de « bikelash » (je n’ai pas trouvé un aussi bon jeu de mots en français, désolé). 

Le discours ambiant est ainsi propulsé par cette propension à donner la parole aux gens qui abhorrent un projet. Dans le cas de l’automobile, on trouve aussi dans les médias des animateurs ou chroniqueurs qui ont les moyens de s’offrir de belles voitures et qui aimeraient bien ne pas mettre trop de temps à dénicher une place de stationnement lorsqu’ils quittent leur McMansion pour venir en ville. C’est une caricature. Comme les unicyclistes d’hiver en poncho, ces personnes existent, mais elles ne sont pas majoritaires. Malheureusement, on n’entend pas beaucoup les gens entre les deux. L’indignation est toujours plus payante.

Détrompez-vous toutefois. Je ne suis pas contre les voitures, au contraire. Je viens d’une famille de concessionnaires automobiles (c’est mon moment « je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir »). Je suis moi-même automobiliste. J’en ai seulement contre le discours médiatique autour de la voiture. Ce langage belliqueux où l’on met sur le dos de la guerre chaque initiative, même si elle ne vise qu’une meilleure cohabitation, un meilleur équilibre.

Il est très difficile de changer ce paradigme (oui, j’ai écrit « paradigme »). De faire évoluer le message pour calmer les esprits et pour que les gens qui écoutent un chroniqueur parler de guerre à l’automobile pendant qu’ils sont pris dans la congestion aient moins envie d’aller se stationner sur une piste cyclable. Respirons un peu, et si possible, loin des pots d’échappement.

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« Avec une autre personne sur le siège passager de sa BMW », avec juste après une étude ridicule comme quoi les conducteurs de voitures de luxe respectent moins le code de la route, blablabla.
Propager la haine sans raison est bien pire que de s’arrêter sur une piste cyclable. De toute façon elles sont constamment vides. Comme cet article.

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Citer une étude ne signifie pas propager de la haine. Même si les conclusions de cette étude ne satisfont pas votre vision du monde. Et se stationner sur une piste cyclable met en danger des humains à vélo, ce que la citation d’une étude ne fait pas.

Vous devriez lire l’étude scientifique avant de la qualifier de ridicule. Puis profitez-en ce week-end pour faire un tour à Montréal pour vous constater que les pistes cyclables sont tout sauf vides. De préférence, privilégiez le stationnement incitatif pour garer votre véhicule luxueux.
– Conducteur d’une modeste sous-compacte, piéton et cycliste

Évidement, le mec pas capable de mettre son vrai nom pis il vient nous faire un commentaire sur la crédibilité. Messemble qu’on censure pour moins que ça.

Avec l’envahissement des réseaux cyclables par des VAE, qui peuvent atteindre des vitesses de + de 30 km/h, il faudrait penser à la sécurité des piétons et des cyclistes ! Limiter et contrôler la vitesse sur les pistes cyclables. C’est un défi risqué de traverser les pistes cyclables à Mtl !!!

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@ Martine Fourcaudot… Vous soulevez un point intéressant. Effectivement, les VAE sont situés dans une zone grise juridique: pas tout à fait un vélo et pas tout à fait un véhicule à moteur au sens défini par la SAAQ. Une modification ou adaptation des réglementations en vigueur pourrait éviter des problèmes de cohabitation, puisque la popularité de ses véhicules est augmentation. Ça ne semble pas être un sujet prioritaire pour la SAAQ, mais heureusement, c’est quelque chose qui peut se régler au niveau municipal. Il faudrait juste en parler au conseiller d’arrondissement.

Entièrement d’accord avec ce texte. Je suis un cycliste et un automobiliste. En tant que cycliste, je me fais souvent klaxonner lorsque que je suis sur la route ou je me fais dire de prendre les pistes cyclables (même lorsqu’il n’y en a pas). Par contre, il n’y a pas une journée sans qu’il n’y ai un véhicule de stationné sur mon parcours, sur la piste cyclable. Malheureusement, je n’ai pas de Klaxon sur mon vélo!

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Il faudrait que La SAQ ultime.ie les pubs pour inciter les automobiliste s à respecter les passages piétons, et ce sur la route, les rue et les stationnement des centres commerciaux.

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Je vous cite: « L’indignation est toujours plus payante. » Voilà la clé de la question, la raison pour laquelle nos débats publics dérapent de plus en plus souvent. L’indignation pousse le gens à agir (voter), tandis que le bonheur et l’ennui les laisse à la maison regarder la télé le jour du scrutin. Puis l’indignation engendre ces clics et contenus dont les réseaux sociaux et leurs propriétaire raffolent. On est pogné dans cette dynamique malsaine.
Concernant les vélos et la guerre contre les automobilistes, allez demander à l’ancien maire du Plateau, qui a dit qu’on devrait faire la vie difficile aux automobilistes. Après, essayez d’aller en voiture au Plateau pour être bon citoyen et consommer dans des magasins locaux. Bonne chance pour trouver un stationnement sans rouler une demi-heure. Bref, c’est la faute aux politiciens de tous les côtés, pro-vélo et pro-auto.
En tant que piéton j’ai souvent plus peur des cyclistes imprévisibles qui brûlent des feux de circulation et des arrêts que des autos. Je crois qu’ils devraient même passer un cours de conduite et contribuer à la SAAQ pour continuer à rouler. Mais aucun politicien va se mettre tous les cyclistes au dos…

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… les cyclistes devraient contribuer la SAAQ… argumentaire archi-faux. La majorité des cyclistes sont aussi automobilistes et payeurs de taxes et impôts qui contribuent à la SAAQ.

En parlant de pistes cyclables, j’aimerais en savoir sur les nouvelles voies pour cyclistes et piétons sur la rue Saint-Denis. Je suis à Québec et j’entends parler en bien des changements faits sur la rue Saint-Denis. J’aimerais en savoir plus. Merci.

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C’est vrai que de nos jours, l’indignation et les indignés ont la cote et ça étouffe le dialogue. Je me suis longtemps déplacée à bicyclette et ce n’est qu’à l’arrivée d’un premier enfant que je me suis résignée à acheter une voiture. Mais ce que j’aimerais voir encore plus que des voies et des pistes cyclables ce sont des transports en commun assez accessibles et efficaces pour qu’on puisse se passer de voiture, hiver comme été. Voilà 40 ans qu’on nous parle d’un train rapide sur l’axe Québec-Toronto, et en Outaouais, je mets une heure en autobus pour franchir les 12 km qui me séparent d’Ottawa.

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Non seulement l’indignation est payante et tend à biaiser les débats, mais il ne faut pas oublier que les nouvelles habitudes prennent du temps à s’installer. « On est bien dans nos vieilles pantoufles », comme dirait l’autre. Pendant plus de 50 ans, on a développé les banlieues et pensé l’aménagement des villes en prenant en compte que la plupart des gens vont s’installer en banlieue et qu’ils vont utiliser leur voiture. L’utilisation de la voiture est donc ancrée profondément dans nos habitudes et ce n’est pas étonnant que certaines personnes voient comme une « guerre » les changements que les municipalités et arrondissements font pour faciliter l’utilisation des moyens de transport alternatifs; et, bien sûr, ça fait réagir. Mais ces changements sont comme le reste: il faut juste s’y habituer.

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Les automobiles et leurs conducteurs sont objectivement en guerre contre les habitants des villes (a la campagne le probleme est très different) .

– Elles nous tuent (pietons, cyclistes, personnes avec des maladies respiratoires) ici et ailleurs (avez vous la moindre idée des souffrances que l’accés au pétrole engendre: guerre pour les ressources, pollutions de terres autochtones, conflits pour sécuriser les détroits)
-Elles occupent l’espace qui commence à devenir rare dans les villes.
– Elles détournent des centaines de milliards de dollars dans l’économie qui seraient mieux utilisés ailleurs (écoles, systemes de santé mentale et preventive, transports en commun, LOGEMENTS SOCIAUX)

Si je devait résumer pourquoi le monde va mal aujourd’hui je pense qu’avec deux objets on resume la moitié du probléme: la télévision et la voiture.

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