La guerre dans notre salon

Rivée devant les images du conflit en Ukraine, notre collaboratrice Josée Boileau s’imagine en train de bloquer le passage des tanks, ou de faire ses bagages pour prendre la route de l’exil, et s’interroge : cette compassion de salon, ça rime à quoi ?

Photo : Christian Blais pour L’actualité

Nous suivons maintenant la guerre de notre salon. Ce n’est pas la première fois que de telles scènes sont relayées dans notre intimité. Depuis la guerre du Vietnam dans les années 1960 jusqu’à l’évacuation de l’Afghanistan il y a quelques mois, la télévision nous a conduits au cœur de nombreux conflits.

Mais avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la couverture journalistique est si globale et si constante que nous sommes nombreux à suivre le drame à la minute près, comme si c’était le nôtre, même si nous ne connaissons aucun de ses protagonistes.

Je trouve cela à la fois sain et troublant.

Sain parce qu’il y a là un gage d’humanité de nous voir bouleversés quand des humains qui nous sont inconnus ont mal et ont peur, et qu’ils ont besoin d’un secours immédiat. « Take a kayak », comme plaidait avec émotion Céline Dion lorsque l’ouragan Katrina avait détruit La Nouvelle-Orléans en 2005.

Oui, quand arrive un drame, qu’attendons-nous pour envoyer un kayak, un bateau, un train, un avion (que de scènes déchirantes à l’aéroport de Kaboul en août dernier !), ainsi que des vivres ! Et des armes cette fois-ci, car comment se résoudre à voir des gens sans défense abattus sous nos yeux…

Sain aussi parce que les enjeux géostratégiques sont si énormes que cette guerre voulue par Vladimir Poutine est d’intérêt mondial. Il est donc impératif de s’intéresser à ce moment charnière du siècle ; y rester indifférent n’empêchera pas d’en ressentir les effets.

En revanche, n’y a-t-il pas beaucoup de légèreté quand, je l’avoue, je m’identifie aux Ukrainiens sur le terrain comme s’ils étaient les comédiens d’un téléroman ? Je parle de moi, mais peut-être ne suis-je pas la seule à m’être si facilement réincarnée en Ukrainienne…

Ainsi, quand partir ou rester est devenu un choix fondamental dès les premières minutes de l’invasion, je me suis aussitôt posé la question : et moi, je ferais quoi ?

J’ai vite conclu que je m’accrocherais à mon mari conscrit, à mon confortable logis et son vaste sous-sol où me réfugier, à mon pays adoré, bref, que je ne bougerais pas. Et quand j’ai vu un vieil homme agenouillé devant un tank russe, j’ai trouvé ma vocation : à genoux moi aussi ! Non, l’envahisseur ne passerait pas !

Une semaine plus tard, ça tirait si fort sur les résidences et les civils que je me suis trouvée bien étourdie. Catapultée en 1914, quand les Français avaient cru que la guerre serait courte et remportée en chantant. L’histoire nous a pourtant appris que la bonne volonté ne garantit pas la survie.

En plus, je suis plutôt peureuse. Donc finalement, je partirais…

Alors me revoici devant mon petit écran à tout observer avec attention pour comprendre comment on s’enfuit, avec quoi…

Et comme au spectacle, je commente in petto. Mouais, une valise à roulettes, c’est pas très pratique s’il faut enjamber des obstacles… Est-ce que j’ai ça, moi, un sac à dos ? Tiens, cette dame a l’air de mon âge, mais elle a besoin de soutien pour avancer plus vite… Faudrait que je me remette en forme ! Et les chats, je les traînerais avec moi ou pas ?

Je me vois aussi glisser dans mes bagages des albums photos, ma crème de jour, plusieurs paires de bas, des barres tendres, des bijoux que je pourrais vendre, un fil pour recharger le précieux cellulaire, trop de choses, en fait… Et je me trouve ridicule de faire et défaire une valise imaginaire juste parce que je vois s’enfuir des gens qui vont tout perdre, alors que moi, dans ce Québec choyé, je ne serai jamais menacée ainsi.

Donc, je joue. Je ne peux même pas m’en empêcher, comme si ça me rendait plus solidaire du drame des Ukrainiens, plus en mesure de comprendre leur effroyable détresse. Pourtant, je sais bien que ma réaction découle aussi, surtout même, de l’effet hypnotique des images qui circulent sur les réseaux sociaux, les sites des médias, les chaînes d’information continue… On s’identifie aux héros, et l’Ukraine n’en manque pas.

Alors je me secoue : arrête, les Ukrainiens n’ont rien à faire de ta compassion de cinéma !

Mais que faire d’autre, à part envoyer de l’argent là-bas (et au Yémen en même temps, puisqu’un conflit médiatisé est aussi l’occasion de rappeler que d’autres restent dans l’ombre) ? Le sentiment d’impuissance est si grand. Or, nos sociétés de performance ne nous ont guère appris à accepter l’impuissance. Même la COVID nous a tenus occupés, ne serait-ce qu’en nous obligeant à nous laver les mains.

Cette fois, le virus qui s’en prend au reste du monde a un visage humain, et même son entourage ne sait pas contrer un dirigeant aussi dangereux et implacable que Poutine. Jusqu’où la résistance, dans les villes ukrainiennes assiégées comme dans les manifestations en Russie, pourra-t-elle encore tenir ?

Cette fois, je n’ai pas le cœur à répondre. Encore moins quand je vois des néophytes de la guerre donner leurs conseils stratégiques sur Twitter, se glissant avec assurance dans un rôle d’expert. Chacun sa manière de jouer, mais ils déplacent leurs pions de façon bien trop abstraite ; ça manque de compassion.

Je suis d’ailleurs tout aussi déçue quand des experts — des vrais, ceux-là — plaident de ne pas se laisser prendre par les émotions. Que de froideur dans l’analyse ! Mais même les plus attentifs à la souffrance actuelle finissent par se diviser, et leur match nul me laisse déroutée. J’en suis venue à souhaiter que Volodymyr Zelensky n’ait pas trop de conseillers autour de lui, car devant tant de contradictions, c’est l’inaction assurée. Or, présentement, il y n’y a que l’action qui compte… ce qui accentue mon désarroi.

Alors je repars dans ma tête : si j’étais polonaise, j’irais aider à la frontière, si j’étais russe, je ferais circuler des infos… Est-ce que jouer est une façon de me faire croire que ça ne va pas vraiment empirer ?

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Quels mots pour nous faire réfléchir davantage. Je vous écoute aussi ailleurs. Continuez.

C’est une réflexion intéressante et nécessaire. Dans ce monde virtuel où on voit les «gamers» jouer à la guerre sans conséquences, on se demande où tracer la ligne entre le virtuel et le réel. D’autre part, croire que le Québec ne serait jamais menacé est un peu jovialiste et on ne devrait pas prendre notre relative sécurité pour acquis.

Ce conflit nous touche beaucoup plus parce qu’il implique directement l’Occident dans l’esprit paranoïaque du dictateur Poutine. Le Québec ne serait pas épargné si le conflit dégénérait en guerre nucléaire, ne serait-ce que par les conséquences des destructions massives qui se produiraient dans plusieurs endroits de la planète. Tout ça dans un contexte où même la nature n’en peut plus des humains et est en train de faire le dos rond.

On ne peut qu’avoir de l’empathie pour les civils ukrainiens car ce qui leur arrive pourrait aussi nous arriver et c’est une autre des leçons de l’Histoire, des leçons que les humains refusent d’apprendre quand on pense aux conflits mondiaux du XXe siècle. Si jamais nous nous retrouvions dans la même situation que les Ukrainiens, nous aimerions certainement recevoir de l’empathie des autres humains de cette planète Terre.

Un grand merci pour votre témoignage. C’est une tragédie horrible, l’aboutissement du rêve machiavélique longuement mûri et préparé d’un despote dont toute la carrière s’est orientée à cette fin. Son contrôle de l’information et surtout de la désinformation auprès du peuple russe lui assure, pour le moment du moins, suffisamment d’appui pour continuer cette invasion innommable. Moi aussi je me pose les mêmes questions que vous vous posez quand je suis devant le téléviseur que que j’assiste pantois à cette épouvantable télé-réalité. Le pire est peut-être à venir, mais souhaitons quand même que la situation ne s’envenime pas davantage.

La conclusion qui nous est offerte par Josée Boileau reflète mes propres préoccupations. Cela va-t-il, cela pourrait-il empirer ? La forme médiatique actuelle qui nous est servie ne nous prépare-t-elle pas à pire ?

Je sais qu’il est actuellement très « main stream » de pointer d’un doigt accusateur « la main invisible du Kremlin ». Si ce n’est qu’on ne s’engage pas dans une guerre sur un simple coup de tête ou sur un simple coup de folie. Il y a derrière tout cela toute une logistique, il y a des indices et des « petites phases » dites par les uns ou les autres. Bref, il y a un contexte.

Il y a le fait qu’on dénonce avec raison la censure russe, tandis que nous semblons oublier notre propre exercice d’autocensure, comme notre propension à limiter les accès aux médias populaires russes. Pourtant bon nombre d’articles de RT citent leurs sources et leurs références.

Ce que je remarque, c’est que la plupart des gens réagissent à l’évènement ; bien peu l’analysent. Cela fait plus de quinze ans que je suis la situation en Ukraine. Je m’efforce de comprendre et d’apprendre.

S’il devait exister des menaces dans ce pays, ce serait plutôt ses élites économiques, politiques, son système administratif corrompu avec ses gouverneurs nommés par Kiev, dignes de l’ancienne Russie impériale, qui dirigent les régions sans la moindre consultation de la population.

Ce sont ces maffieux violents et cruels qui arrachent d’honnêtes femmes de leur famille, sous prétexte de travail bien rémunéré en Europe, lesquelles se retrouvent du jour au lendemain prostituées, sans le sou et dépourvues du passeport qu’on leur a confisqué.

Ce sont ces milices lourdement armées parfaitement légales dans ce pays, qui vouent en toute impunité un culte à des doctrines héritées de l’Allemagne nazi. Lesquelles bien qu’engagées dans les combats, ne sont pas tenues de respecter les cessez-le-feu. Officiellement ce ne sont pas des belligérants.

Quand Josée Boileau écrit ceci : « J’en suis venue à souhaiter que Volodymyr Zelensky n’ait pas trop de conseillers autour de lui, car devant tant de contradictions, c’est l’inaction assurée. » Elle ne nous trompe pas. Le président Zelensky n’est pas un politicien de métier, il est entouré de conseillers dont un certain nombre sympathisent avec l’extrême droite. Lesquels exercent le pouvoir en sous-main.

Quelle pourrait-être la suite ? Eh bien Justin Trudeau nous l’a dit évoquant — lors de sa visite en Europe -, l’application de l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord. Ce traité est public et parfaitement accessible via Internet. Cela nous renseigne sur ce qui pourrait bien nous attendre collectivement dans un épisode prochain.

Vous êtes dans ma tête. Malheureusement les guerres n’auront rien apprisse à l’homme.