La langue française n’a pas dit son dernier mot

Le français est une langue très mondialisée et très multiculturelle, comme l’anglais. Cela veut dire qu’il vit un peu plus dangereusement que les autres, mais que son potentiel est plus grand, avec 500 millions de locuteurs possibles.

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Le 20 mars, nous célébrerons les 50 ans de l’Organisation internationale de la Francophonie, mais selon moi, la chose à célébrer, c’est l’état du français comme langue internationale. Contrairement à ce qu’en disent les esprits chagrins, le français est pétant de santé. Car non seulement y a-t-il toujours plus de francophones, mais le français se pratique dans toutes les sphères de l’activité humaine, ce qui est loin d’être le cas de toutes les langues ! 

Il est d’autant plus nécessaire de le dire que les Québécois ont une vision déformée de la situation. Sur le continent, le français a longtemps été poussé à la marginalisation, mais presque partout ailleurs, la langue française est un instrument de promotion sociale qui assure une demande constante. 

Commençons par quelques chiffres. Il y a 300 millions de francophones dans le monde. Ces chiffres sont solides : ils émanent de l’Observatoire de la langue française (OLF), qui travaille sur ce sujet de près avec l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone, du professeur Richard Marcoux, à l’Université Laval. L’OLF publie un annuaire détaillé et c’est là-dedans que je pioche. 

Le noyau dur du monde francophone est constitué d’une trentaine de pays où le français a le statut de langue officielle, en plus des trois États du Maghreb où il demeure une importante langue d’enseignement même s’il n’y a pas de statut officiel. Quand on additionne ces populations, cela donne un potentiel de près de 500 millions d’habitants globalement francisés à 45 %, quoique les variations sont grandes d’un pays à l’autre — 97 % en France, 75 % en Belgique, 59 % au Congo, 52 % au Burundi, 38 % au Liban, 33 % en Algérie, 29 % au Canada, 26 % au Sénégal, 8 % au Burundi, alouette ! 

Donc, oui, l’anglais a monté comme langue internationale, mais le français n’a jamais reculé. De par le monde, on parle plus le français maintenant qu’il y a 20 ans. Et on le parlera encore davantage en 2060 — les projections dépassent 700 millions de francophones. Le français est même la langue internationale qui a le plus fort potentiel de croissance sur 50 ans !

En Afrique subsaharienne, 44 % de tous les Africains parlent français. C’est beaucoup. Le deuxième point d’appui du français est l’Europe. Le tiers des Européens, un peu plus de 136 millions, parlent français. Ce dernier chiffre mérite qu’on s’y arrête, car il s’explique par le fait que le français est un gros succès d’exportation depuis 1 000 ans. 

Si on considère l’histoire du français, cette langue a été la première langue européenne à s’exporter en dehors de son domaine d’origine dans le nord de la France. Cela remonte à plusieurs siècles avant l’époque coloniale, alors que le français n’avait même pas pris forme parmi les multiples dialectes dont il est issu. Au Moyen Âge, il s’est fortement implanté du côté de l’Allemagne, vers la Hollande, l’Angleterre, dans les péninsules italienne et ibérique. Et aujourd’hui, son implantation demeure solide dans l’ouest de l’Europe : 25 % des Portugais parlent français, 19 % des Néerlandais et des Italiens, 16 % des Britanniques, 15 % des Allemands, 12 % des Espagnols et des Irlandais. Et, bien sûr, 75 % des Belges et 67 % des Suisses. C’est pas mal plus gros que Monaco, Andorre et le Luxembourg, ça. 

L’indice Nadeau

Le mot « francophone », mis à la mode dans les années 1960, traduit l’émergence d’une conscience nouvelle chez les « parlants-français » : celle que le français est par essence multiculturel. J’y faisais allusion dans une chronique précédente, mais cette affirmation n’est pas idéologique : elle se base sur la réalité géographique, mais aussi sur sa démographie. 

Considérez ce tableau du petit club des dix principales langues internationales (plus de 100 millions de locuteurs). Il présente chaque langue selon le nombre de locuteurs de langue maternelle (les L1) et de langue seconde (L2).


Dans ce tableau, le français arrive sixième pour le nombre total de locuteurs (L1 + L2). Mais le plus intéressant, selon moi, est la dernière colonne, qui fait le rapport entre les L2 et les L1. Je l’appelle « indice Nadeau » parce que, apparemment, j’ai été le premier à le faire.

J’utilise les données du professeur Kai L. Chan, auteur du Power Language Index, même si elles comportent quelques problèmes. L’allemand et l’anglais me paraissent sous-évalués quant au nombre de locuteurs L2 et les chiffres sur le français sont en retard d’une étude.

Ici, le français fait très, très bonne figure avec un indice de 2,44. Cela veut dire que pour chaque locuteur de langue maternelle française, il y a deux locuteurs et demi de langue seconde. Seul l’anglais a un profil similaire. Le russe et l’arabe se trouvent sous le rapport d’un pour un (ces deux langues ont pour point commun d’avoir été véhiculées par une idéologie). Toutes les autres sont largement cantonnées « langues maternelles ». Un indice de 0,19 pour l’espagnol signifie qu’il est dominé par les locuteurs de langue maternelle dans un rapport de cinq pour un — comme le mandarin, le portugais et le japonais. 

Le français est donc une langue très mondialisée et très multiculturelle, comme l’anglais. Cela veut dire qu’il vit un peu plus dangereusement que les autres, mais que son potentiel est plus grand. Cela veut aussi dire qu’il est très enseigné partout et qu’on va trouver dans n’importe quel pays des francophones capables de faire le relais linguistique. Parmi les 6 000, 7 000 langues de la planète, c’est un phénomène très rare — même dans le petit club des principales langues internationales.

L’indice Nadeau est une manière de considérer la question, mais il y en a d’autres, comme le nombre de pays où une langue a le statut de langue officielle. Ici, l’anglais est la langue officielle dans 45 à 63 pays (dépendamment de la façon dont on les compte). Le français est deuxième ici, entre 32 et 36 pays. On tombe très vite à 20 pour l’espagnol, 21 pour l’arabe, 8 pour le portugais. Puis, cinq pays chacun pour l’allemand et le russe, trois pour le mandarin, deux pour l’hindi et un pour le japonais.

Il existe une demi-douzaine d’études qui comparent les principales langues internationales. La plupart se basent sur 6, 10, 11 et même jusqu’à 20 critères différents. En voici la liste :

TOUTES arrivent à la même conclusion : le français est toujours la deuxième ou la troisième langue internationale la plus influente. Et notez que parmi toutes ces études, une seule est réalisée par un Français. Si les autres sont biaisés, ce serait plutôt contre le français. 

Alors bonne fête, la Francophonie !

4 commentaires
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Je veux bien croire que le français, en général, se porte assez bien à l’international, mais ça n’empêche en rien le fait qu’il soit mis au ballottage ici au Québec.
Ce n’est pas en se drapant de cette queue de paon que nous allons remettre le français au goût du jour dans notre pays du Québec ! Nous sommes ici sur une voie des plus glissante et il est plus que temps de redresser la situation, sinon, il y aura un état de plus qui aura perdu la bataille de la langue et que le français disparaîtra à jamais des Amériques.

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M. d’Anjou, ne perdez pas espoir! Pour ma part, je perçois dans la conjoncture décrite ci-dessus matière à réjouissance parce que ça signifie que le français conservera (voire amplifiera) toute sa pertinence à l’avenir. Il y a là de quoi réjouir n’importe quel francophile, tant au Canada qu’à l’étranger. On peut ainsi détromper (et mieux combattre) tous ceux qui, au Canada ou ailleurs, prétendent que le français est une langue désuète et que son apprentissage ne sert à rien. De fait, je prédis que c’est en Afrique que l’essor du français sera le plus marqué, une fois que la classe moyenne prendra de l’ampleur chez les populations des anciennes colonies françaises.

Monsieur Yann, j’aimerais partager votre optimisme qui me fait dire que vous devez être assez jeune. J’ai personnellement 70 ans, j’ai connu l’ère de la langue ¨joual¨ au Québec. De cette ère, nous sommes passés à celle du ¨bon parler¨ dans les années 60-70 pour ensuite retomber dans une autre ¨joual-franglais-slang¨ et pis encore, celui du texto. Autrement dit, nous avons volontairement détérioré notre langue, et malgré le fait que le français peut croître favorablement en Afrique française, cela ne lui donnera pas automatiquement la vigueur de se reprendre ici au Québec. C’est pourquoi il est impératif que nos gouvernements et institutions d’enseignement (primaire, secondaire et Cégep) donnent un sérieux coup de collier pour redresser la situation. Il serait également très utile que nos médias (radio, télé, journaux et internet) mettent l’épaule à la roue, car très souvent, le mauvais exemple provient de ces sources de renseignement (et d’enseignement).
Je souhaite que bien des jeunes comme vous (si je ne me trompe pas trop sur votre âge que je dirais peut-être entre 25-40 ans) s’impliquent sérieusement et avec coeur pour accomplir cette grande et belle tâche.

M. d’Anjou, vous soulevez de bons points dans votre dernière intervention (j’ajouterais que les parents ont aussi un rôle à jouer quant à la langue de leur progéniture), mais si la langue française redevient prestigieuse à l’échelle internationale, l’effet se fera forcément sentir au Québec, car nous ne vivons pas en vase clos (l’actualité – hélas! – le montre ces jours-ci…)

Pour ma part, j’attache au quotidien une importance résolue à la qualité du français au Québec. Nul besoin de descendre dans la rue, pancarte à la main, pour ce faire : il s’agit de bien s’exprimer et, ma foi, c’est souvent contagieux chez mes interlocuteurs.

Ai-je globalement raison ou tort? Qui vivra verra! D’ici là, je me nourris d’optimisme… ne serait-ce que pour redonner ensuite espoir à certains septuagénaires ;-).