La liste de mes émotions covidiennes

Cette année, dépossédée de la moindre maîtrise de mon agenda, de l’air du temps, je m’incline devant les sentiments mêlés qui m’agitent. En voici un aperçu.

Photo : Daphné Caron

Les airs de Noël sont maintenant partout, à la radio, dans la publicité, dans ma maison. Un temps suspendu commencera bientôt, malgré la pandémie.

Avec la mi-décembre vient le temps des bilans. Je le fais habituellement de façon rationnelle, en mesurant les avancées et les reculs, personnels comme collectifs. Mais cette année hors-norme appelle pour moi un regard bien plus émotif. Dépossédée de la moindre maîtrise de mon agenda, de l’air du temps, je m’incline devant les sentiments mêlés qui m’agitent.

Je m’ennuie des restaurants illuminés et des lunchs prolongés des jours précédant Noël, lorsqu’une petite neige joyeuse emmitoufle la ville et qu’on rigole avec un bon ami. Je m’ennuie du monde qu’on refait bruyamment, des confidences feutrées au-dessus d’un verre de vin. Je m’ennuie de l’amabilité de Marc-André et Chantal, de la folie en salle chez Charles-Antoine, de l’affabilité de Robert, des maîtres d’hôtel discrets, des salles heureuses, des verres qui tintent, des convives contents. Je m’ennuie de ces lieux d’échange, d’amitié, de socialisation.

Je suis tannée des délinquants qui, sous prétexte de libre arbitre et de saine insoumission, s’organisent des partys dans des centres commerciaux, magasinent en collant les autres clients comme si le virus n’existait pas et nous mènent directement vers un reconfinement. Je suis tannée des sarcastiques qui ont toujours le bon mot pour rire du monde ordinaire, du gouvernement, des initiatives modestes, de la simplicité, de l’espoir, des lumières de Noël, des craintes fondées des petits commerçants, de la gentillesse.

Je suis agacée par les chialeux médiatiques, les « opinionneurs » surpayés et blasés, les gérants d’estrade qui traitent de haut ceux qui se décarcassent. Ils mêlent les faits, empruntent des pentes glissantes, usent de sophismes et pérorent comme s’ils étaient au-dessus de la société et des citoyens ordinaires, comme si les espoirs nourris par la population et les efforts des dirigeants étaient choses risibles…

Je suis anéantie par l’abandon des personnes âgées, condamnées à ne voir qu’un proche, qui régressent silencieusement, qui perdent l’appétit, leur motricité et leur soif de vivre, mais qui ne se plaignent pas parce qu’elles sont chanceuses d’être encore en vie. Je suis anéantie par les larmes silencieuses qui roulent sur leurs joues lorsque nous tournons le coin du corridor et qu’elles ne savent pas qu’on le sait.

J’ai peur d’un nouveau confinement, peur pour la santé mentale de certains amis et collègues, pour des inconnus. J’ai peur que des couples se séparent, que des familles se fracassent, coincés dans la quotidienneté angoissante. J’ai peur la nuit quand l’anxiété sale et grise me happe. J’ai peur qu’il n’y ait pas assez de vaccins, pas assez rapidement. J’ai peur pour nos hôpitaux, pour les malades dont les traitements sont suspendus, peur des délestages tueurs. J’ai peur que bientôt on doive choisir QUI on soigne, et à quel âge on ne donne pas le vaccin.

J’ai beaucoup de tolérance pour nos gouvernants, pour les virologues, les épidémiologistes, ceux et celles qui décident au jour le jour, sans réel modèle, par science, par politique, par intuition, par bon sens, de ce vers quoi nous allons collectivement, pendant que les chialeux les remettent en question à chaque geste.

Je m’ennuie de la vie d’avant, pas tout le temps, pas sous tous ses aspects, mais certainement de sa nonchalance, sa bienheureuse insouciance, ses rassemblements, la chaleur humaine.

Je suis émue par la résistance, l’inventivité, la gentillesse de plein d’individus, des commerçants bienveillants, des voisins qui illuminent leur façade, par ceux et celles qui, modestement, silencieusement, ont décidé de faire société et d’ajouter du beau et du bon dans ces temps incertains. Certains jours, les gestes gratuits et précieux me tirent des larmes. Et plus j’y pense, plus je suis en beau calvaire contre les faux insoumis vrais imbéciles qui retardent le groupe et obligent au délestage du système de santé, pénalisant l’ensemble des Québécois.

Nous sommes du bon monde, mais du monde tanné. 2020 aura été rude pour les nerfs, fertile en rebondissements, éprouvante pour le lien social. Nous n’avons pas fini d’en mesurer les conséquences, sur tous les fronts, et ce, même lorsque le vaccin sera distribué. Reconnectons-nous aux émotions ; elles ont parfois raison…

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Merci pour ce texte , ça m’a permis de reconnaître toutes ces émotions qui m’habitent et que je n’ose pas laisser monter parce qu’il y a trop de moins chanceux….

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Bonjour!
Je partage pleinement vo émotions covidiennes! Je me surprends à défendre bec et ongle le gouvernement, la santé publique, les élus lorsque jugés par les chialeux. Facile être un gérant d’estrade… qui se garde une petite distance et qui ne prend la responsabilité pour rien.

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Merci.
Vous résumez bien ce que je ressens et j’ai le goût de partager ce message avec tous les miens qui n’ont pas la chance de vous lire dans L’Actualité

Je ne suis pas toujours d’accord avec vous, mais ce matin vous me touchez au plus profond de mon cœur.

Merci encore et je vous souhaite un beau temps des Fêtes.
Grand maman de 79 ans, qui s’ennuie de ses petits enfants.

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Belle réflexion dépourvue de l’agressivité hargneuse qui inonde l’agora numérique. Je veux comme vous croire que les humains sont, pour la plupart, du « bon monde » et Dieu sait que cette idée là a été mise à rude épreuve en 2020. Merci.

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C’est le plus beau texte que j’ai lu depuis longtemps….qui me rejoint complètement….j’en suis ému. Merci pour ce partage plein de vérités et de bon sens!

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Merci pour ces mots qui pointent si bien ce que je ressens, alors que 2020 a été une véritable tempête qui, comme vous l’avez écrit dans un texte précédent, place les gens sur différents bateaux pour l’affronter, plus ou moins solides selon leur classe sociale ou leur état de santé physique et psychologique.
Reprenons notre courage à deux mains pendant ces derniers jours de l’année afin de nous relancer dans la bataille, en 2021!
Joyeux Noël, malgré tout!

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Je suis réconfortée suite à la lecture du texte de Marie-France Bazo , elle exprime les émotions que des milliers de Québécois vivent depuis quelques mois. Surtout la qualité de son écriture. J’espère que ce texte aura des répercutions positives un peu partout au Québec.

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Merci pour tes émotions qui sont aussi les nôtres… nous aussi, on s’ennuie de toi, de ta présence plus fréquente. On t’aime comme tu es. Belle et franche, entière et naturelle.

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Vous m’ avez beaucoup ému ce matin, madama Bazzo.Nos émotions sont jumelles. J’ osclle entre l’ agacement et même la colère devant l’ imbécile prétention des prétendus rebelles et la reconnaissance envers toutes celles et ceux qui tiennent à distance les hyènes virales, toutes celles et ceux qui ,avec simplicité et tendresse,portent attention aux autres.
Quand je pense à mon grand- père Verdi qui ,infirmier militaire durant la Première guerre rentra au pays pour affronter la grippe espagnole et ,10 ans plus tard, subit de plein fouet la crise économique avant de voir,encore 10 ans plus tard, éclater une autre guerre qui broya un de ses neveux et d’ autres jeunes gens qu’ il connaissait, quand je pense à lui, je sais que ce que nous traversons n’ est en rien comparable et que les sacrifices qui nous sont demandés sont bien moins douloureux.

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Vous m’enlevez les mots de la bouche, c’est en tout point mon ressenti actuel. Pour chasser cette grisaille je me suis adonné à la confection de tabliers pour mes enfants, petits-enfants et amis-es, en recyclant tous les tissus qui me passaient sous la main puisque nous passons beaucoup de temps à nos chaudrons. Pour me consoler de ne pouvoir recevoir mon petit monde, nous sommes 10 en tout, eh bien, j’ai mijoté le repas de Noël que je partagerai avec mes trois fils et leur famille. Ils auront un peu de moi au souper de Noël. Et à mes petits-enfants, je leur ai préparé un petit conte de Noël, dans lequel je leur décrit la livraison des cadeaux par le Père Noël qui les a laissé devant la porte d’entrée en tribuchant juste au pied de la porte… avec un photo montage. C’est la tradition à chaque année, avant d’ouvrir les cadeaux, je leur livre un message du Père Noël, taquin, qui cache les cadeaux ou qui a m’a donné un mal fou pour les récupérer. Bref, de la magie on en a tous besoin et je leur remettrai un petit livret pour immortaliser ce Noël exceptionnel. Quelle année et Joyeuses Fêtes malgré tout!

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J’ai été émue en lisant votre article. Je suis tellement triste souvent ces temps-ci et vos propos rejoignent ma pensée.
Beaucoup de gens parlent de ce Noël de confinement qui nous fera enfin réfléchir ( surconsommation, gaspille etc etc ) …comme si nous étions tous des inconscients …
Enfin…Je voulais simplement vous remercier … Je peine à décrire toutes les émotions qui me malmènent depuis quelques mois … Vous les avez si bien écrites!

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Marie-France Bazzo montre avec verve et discernement que vivre nos émotions nous connecte avec ce que nous sommes vraiment. Je dois dire que je partage sont « anéantissement », c’est probablement un des aspects de cette pandémie qui m’a mis le plus mal à l’aise. Cela me fait mal physiquement et moralement par bien des aspects.

Pour moi, cette période aura été riche en réminiscences passées. Il y a plein de souvenirs qui me remontent en mémoire et que je croyais avoir complètement oubliés. Ce sont parfois des souvenirs tristes ou pénibles, mais aussi des souvenirs heureux.

Souvent je pensais que je n’avais pas eu trop de chance dans la vie, pourtant ces réminiscences passées m’indiquent le contraire. J’ai eu de très bons moments, de très belles chances que je n’étais pas capable d’apprécier pleinement.

Alors ces émotions « covidiennes » devraient nous inciter à toujours mieux apprécier les instants de bonheur que nous offre encore le moment présent.

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Ouf !!! Un texte que je relirai à l’approche de la nouvelle année, dans l’espoir de voir tout ça derrière nous la prochaine fois…

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Superbe article qui reflète ce que pense la plus part des gens!Merci à toi qui a la plume que j’aimerais avoir pour exprimer mes sentiments!
Marlen Duguay

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Quel texte tout à fait vrai, qui résume tellement bien mes sentiments aussi. Gardons espoir, supportons nos commerces locaux comme nous le pouvons et créons un Noël différent, mais tout de même heureux. Cultivons la bienveillance et adoptons des comportements responsables. Surtout, faisons preuve de compréhension pour ceux qui doivent nous diriger dans cette période sans précédent… ça doit être très difficile pour eux d’avoir à prendre des décisions déchirantes…
Merci d’avoir partagé ce texte!

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Ça ressemble beaucoup à ce que je ressens. Je suis tellement d’accord avec vos propos dans votre article :
La liste de mes émotions covidiennes
Merci

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Oui je suis aussi avec vous, surtout lorsque vous écrivez « je suis en beau calvaire contre les faux insoumis vrais imbéciles qui retardent le groupe et obligent au délestage du système de santé, pénalisant l’ensemble des Québécois ». Moi aussi je suis en beau calvaire car j’habite en Estrie dans une zone qui fut longtemps orange jusqu’à ce que la horde de gens de la métropole vienne nous envahir les weekends parce que nos restos, bistros, hôtels etc. étaient encore ouverts et malgré la demande expresse du Premier Ministre Legault de rester chez eux dans les zones rouges. Est arrivé ce qui devait arrivé, nous sommes tombés en zone rouge. La même chose vient d’arriver aux Laurentides, pour les mêmes raisons.

Des vrais imbéciles il y en a des tonnes qui n’ont aucun respect pour leurs concitoyens et qui n’hésitent pas à défier les directives de la santé publique. On est tous là-dedans mais on dirait qu’il y a un groupe assez gros qui essaie de nous traîner vers le bas, pour taxer encore plus nos services de santé, surtout en région où ils sont plus rapidement saturés.

J’aimerais bien être optimiste pour 2021 mais si le passé est garant de l’avenir, je donne pas cher de notre peau avec tous ces idiots qui rendent service au virus. Coudonc, en tant que peuple est-ce qu’on pourrait pour une fois faire preuve de solidarité et combattre ensemble ce virus, pas les uns contre les autres?

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Bravo et merci pour ces émotions covidiennes. En quelques mots, si bien tournés, vous exposez les sentiments qui habitent la majorité des Quebecois(es) en ces temps incertains.

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Merci, merci, merci de dire tout haut ce que beaucoup de gens pensent tout bas. Merci de faire contrepoids à tous ces chialeux chroniques, ces complotistes et ces récalcitrants. Ça fait un bien fou. Un beau cadeau.

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Bonjour Madame
Votre message représente exactement le fond de ma pensée. J’ai exactement la même opinion sur nos gouvernements qui gèrent une crise inédite avec courage en faisant du mieux qu’ils peuvent dans les circonstances. Cimme vous je n’en peux plus des médias qui ne cessent de les critiquer, même chose pour les partis d’opposition qui profitent de chaque opportunité pour briser la confiance établie entre le peuple et le Premier Ministre. Je dirige une entreprise qui est considérée essentielle et qui est demeurée ouverte depuis mars. Et sincèrement, prendre des décisions au quotidien en temps de pandémie, surfer entre santé et économie, employés et clients c’est tout un défi. On fait aussi de notre mieux, mais on navigue à l’aveugle sans trop savoir le temps qu’il faudra pour traverser la tempête. Je rêve d’une province dont tous les acteurs râment dans la même direction en s’encourageant, se motivant plutôt que se critiquer et chercher chaque petite bibitte.

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