La mémoire du vagin

Depuis le mouvement #MeToo, s’il y a bien un truc que l’on sait, c’est qu’il faut parler. Peu importe si la personne est quelqu’un ou non.

Photo : L'actualité

Je frissonne. Je n’ai pas envie d’écrire ce papier. Le sujet me dégoûte. Parler de viol, d’agressions sexuelles quand on est une femme nous fait toujours frissonner. De la même manière, j’imagine, qu’un homme se contracte lorsqu’il voit quelqu’un se prendre un coup dans les couilles. Ce coup, ce dégoût, visqueux, nous sommes beaucoup trop à le ressentir. Comme j’aimerais qu’il existe une distance entre moi et les autres femmes, comme j’aimerais qu’il me soit impossible de me mettre à la place de la présumée victime de Gilbert Rozon, mais je ne peux pas. Ce qu’elle raconte, nous sommes si nombreuses à l’avoir déjà vu. Cette manipulation, ce plan, cette stratégie pour finir dans nos culottes. Et, pour les moins chanceuses, cette entrée forcée. Non demandée. Non consentie.

Je déteste écrire sur ça, mais je le fais parce que, depuis le mouvement #MeToo, s’il y a bien un truc que l’on sait, c’est qu’il faut parler. Cette femme dans la soixantaine qui témoigne avec aplomb devant une cour de justice et un homme puissant qui n’hésite pas à poursuivre en diffamation lorsqu’on s’en prend à lui ou à son nom, cette scène pourrait-elle exister aussi fortement si les vagues #MeToo n’avaient pas eu lieu ? Je me questionne. Le silence des femmes était si épais. Elle-même, cette dame qui témoigne, nous parle de la honte. De se trouver « nounoune » de ne pas avoir réussi à empêcher son présumé agresseur de la prendre. Et puis cette phrase qu’elle a prononcée et que je ne peux passer sous silence : « La seule façon d’en sortir, c’est de le laisser faire. » 

Combien ? Combien de femmes connaissent cet affreux sentiment ? Des millions ? Des milliards ? Combien sommes-nous à l’avoir vécu ? Non sans un dégoût profond, mais par survie ? Laisser l’autre se servir de nous. Comme d’un vase. Ça n’intéresse pas la plupart des hommes, qui ont plus de respect pour eux-mêmes et pour nous, mais ça doit être un phénomène planétaire. Parfois, je me demande même si ça n’est pas cette énergie qui fait tourner la Terre. « La seule façon d’en sortir, c’est de le laisser faire. » Combien de femmes le vivent quotidiennement, sexuellement, intimement ou même professionnellement ? Combien veulent prendre la parole, avoir un poste, une place, exister, mais se heurtent à cette réalité : par survie, tant pis, je vais juste le laisser faire.

C’est ça qui doit changer. Et cette dame qui témoigne dit que c’est pour sa fille de 18 ans qu’elle parle. Parce qu’elle ne veut pas que sa fille grandisse dans un monde où les hommes peuvent décider de nous avoir comme on décide de prendre une barre de chocolat. C’est ça qui doit changer. Cette impunité du puissant qui va souvent avec un désir de possession sexuelle. Tout est à moi. Même les gens. « I don’t even wait », comme dirait l’autre. 

« C’est qui ça, maman ? » Elle a six ans, elle est couchée contre moi pendant que je lis le journal sur mon ordinateur. « C’est personne, ma chouette, absolument personne. »

Elle vient de me pointer Gilbert Rozon, elle n’a pas besoin de connaître son nom. Lui qui tient tant à son nom. Plus tard, je lui dirai comme elle est précieuse. Comme elle a en elle quelque chose que des hommes paieraient pour avoir, qui rendra fou les plus faibles et réveillera en certains ce besoin de la posséder. De l’avoir. Pour oublier cet effet troublant qu’elle aura sur eux. Je voudrai qu’elle le sache. Qu’elle comprenne aussi son pouvoir. Que certains ne supporteront pas qu’elle l’ait et voudront l’amoindrir. Elle le vivra sûrement, mais je lui apprendrai à dire « non » et à ne pas se taire. À savoir que les hommes peuvent être merveilleux, incroyables, drôles, intelligents, séduisants, charmeurs, que les hommes, si elle les aime, feront battre son cœur et seront parfois tout son univers. Mais que certains d’entre eux sont dangereux et qu’il faut apprendre à les reconnaître. À savoir qui ils sont et à ne pas tenir notre langue s’ils nous blessent. Ça ne sera jamais ta faute ma fille, personne ne peut te prendre si tu ne le veux pas. Et souviens-toi de te méfier surtout de ceux qui, au fond, sont personne.

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Wow, merci d’en parler, c’est le principal sujet qui pousse à enseigner la sexualité dans les écoles je présume, semble que ce soit commun dans la communauté noire, malheureusement, et de multiples autres, on doit continuer d’en parler haut et fort, ça concerne les filles et aussi les copins-(es), merci pour votre grande solidarité, bravo encore!!

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Dieu que j’aime vous lire. L’authenticité, la qualité de la langue, le ton très personnel font que je me sens concerné, interpellé. Vous dénoncez très justement ce « La seule façon d’en sortir, c’est de le laisser faire » mais cette soumission imposée est également présente dans toutes les formes de rapports humains et dans toutes les natures de ces rapports. Tous ces abus de pouvoir imposent la bagarre ou plus souvent une démission, ce que l’on nomme « acheter la paix ». Les rapports humains sont trop souvent en déséquilibre. En parler permet de recalibrer la balance!

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Bravo Léa! Votre article va certainement heurter la susceptibilité de ceux que vous dénoncez, mais il fallait que quelqu’un ait le courage de le dire. Et je vous félicite d’avoir su surmonter votre malaise pour donner la chance aux centaines de millions de vos semblables qui ont subi le traumatisme du viol d’exprimer comment elles se sont senties. Merci pour votre comparaison du coup dans les « schnolles » pour tenter de faire ressentir aux hommes la douleur extrême de ces malheureuses, dont le seul « tort » aura été d’être trop désirables pour le regard de ces déséquilibrés, si ce n’est pas seulement d’être une femme, mais, contrairement aux hommes pour lesquels la douleur finit, tôt ou tard, par s’estomper, les cicatrices psychologiques laissées par le viol peuvent briser toute une vie.

Malheureusement, le phénomène #MeToo ne semble pas encore avoir suffisamment ébranlé la suffisance et l’arrogance des impénitents riches et célèbres comme Gilbert Rozon, qui ont les moyens de déposer des poursuites-bâillons contre leurs victimes. Et comme si la « justice » n’était pas au service des plus riches, comment ne pas être furieux de l’arrêt Jordan pour servir d’échappatoire aux criminels pour lesquels la preuve de leurs graves et complexes délits demande plusieurs années d’enquête et d’analyse. Ce sont de telles aberrations, injustices criantes et abus de pouvoir des agresseurs qui poussent, hélas, trop de femmes victimes de viol à garder le silence.

Votre fille aura beaucoup de courage pour devoir composer avec la réalité qui prévaut, actuellement. C’est pourquoi je ne peux que comprendre et sympathiser avec les femmes qui choisissent d’être lesbiennes plutôt que de courir le risque trop fréquent d’être déçue et même abusée par la gent masculine.

Oui, il y a un très gros travail d’éducation et de sensibilisation à faire, en amont, dès l’enfance et l’adolescence pour promouvoir le respect et l’égalité hommes-femmes. Mais trop de ces prédateurs sexuels continuent à rôder et sévir, partout et dans toutes les couches sociales.

Encore merci, Léa, pour votre excellent travail de réflexion et pour votre courage.

Luc Bertrand

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Oui, c’est certain qu’il y a des hommes qui sont dangereux, certains surtout pour les femmes et les plus faibles, d’autres pour tout le monde, mais la majorité des hommes sont des gens normaux qui ont horreur de la violence. Il y a aussi des femmes violentes mais beaucoup moins que les hommes. Des fois on dirait que les gens violents ont tendance à se rassembler, comme dans l’horrible histoire des pensionnats pour jeunes autochtones où les sévices se suivaient à la queue leu leu.

Donc, pour faire face à cette violence, les hommes ont inventé ce système judiciaire qu’on connaît et où la victime doit étaler son être devant tout le monde et un juge devra décider, sur une preuve hors de tout doute raisonnable, si l’accusé à commis un crime, s’il est coupable. La victime est souvent déshabillée en public, devant tout le monde, avec un contre-interrogatoire qu’on se plait souvent à qualifier de « musclé ». Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que la condamnation est difficile à obtenir car les conséquences sont aussi extraordinaires : la possibilité de l’incarcération et d’une certaine déchéance. S’il n’y a pas de condamnation, la victime repart gros jean comme devant, avec rien et le sentiment de ne pas avoir été crue.

Il me semble qu’on pourrait faire mieux avec une approche moins paternaliste et surtout moins judéo-chrétienne dont le but est de punir le coupable, tout en ignorant le sort des victimes. Est-ce qu’on pourrait au moins regarder ailleurs, avec une approche plus féminine, plus collective, du genre peut-être de la justice réparatrice ? Est-ce qu’on pourrait mettre l’emphase sur la victime et sa guérison plutôt que sur la punition, souvent illusoire, d’un coupable potentiel ?

Je n’aimerais pas être à la place de la juge dans un cas comme celui de Rozon car si la victime gagne, il perd, mais s’il gagne, non seulement elle perd, mais il ne lui reste rien et elle repart avec sa douleur et sa peine. Car c’est justement ça le système judiciaire pénal que nous avons, il y a toujours un gagnant et un perdant alors que la réparation des torts causés et la guérison se retrouvent sur le siège arrière…

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Bravo Léa pour cet article. C’est tellement vrai et transposé sur nos filles ça nous pousse à agir. Je me servirai de votre article pour faire de même et partager cette vérité à ma fille également.

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