La « naissance » du français

Pour se comprendre, les locuteurs de différents dialectes adoptent d’instinct une langue commune. C’est ainsi qu’est apparu le « françoys ».

Nastya Tsy / Getty Images / montage : L’actualité

Je suis allé à Jersey pour réaliser une petite expérience linguistique, il y a de cela quelques années. Cette île anglo-normande, une dépendance autonome de la Couronne britannique, est située dans la Manche, à une dizaine de kilomètres au large de la France, plus précisément de la Normandie. J’y ai passé quatre jours en 2004 en compagnie des gens de la Société jersiaise, du nom du dialecte normand que pratiquent toujours environ 1 700 des 108 000 insulaires, dont la grande majorité parle anglais.

Le jersiais est une des 10 variétés du normand actuel, une langue à part entière très proche du français. La variété de Jersey fait un large usage du th : « frère, père, mère, souris » se disent « fraithe, paithe, maithe, souôthie » (il ne s’agit pas d’une tournure anglaise, mais bien d’une caractéristique ancienne). Le jersiais, comme la plupart des autres variétés du normand, inverse les ch et les c. « Crevette » se dit « chevrette », mais « château» et « chaud » vont se dire « câteau » et « caud ». On entend également beaucoup de sons en dj et en tch : « Dieu », c’est « Djeu ». Et « qu’est-ce que c’est » se dit « tch’est qu’est ». Le système de conjugaison est aussi différent. « Quel temps fait-il ? » se dit « Tchi temps qu’j’avons ? ».

On s’habitue très vite aux différences. C’est d’ailleurs ce qui m’avait amené à Jersey : je faisais de la recherche pour mon livre sur l’histoire du français, et je voulais voir comment des locuteurs de langues voisines établissaient une sorte de zone linguistique mitoyenne.

J’ai donc passé quatre jours avec ces Jersiais à converser de tout, matin, midi et soir. Eux en normand et moi dans mon français québécois (en ne faisant aucun effort pour parler pointu, à la française). Et j’ai pu constater qu’effectivement, au bout d’un petit moment, tout le monde se plaçait spontanément dans la zone mitoyenne. Eux évitaient la plupart des éléments de leur langue qui posaient problème pour moi. Et je faisais de même de mon côté. Fait intéressant : la manière de signaler que l’on comprenait l’autre consistait à adopter certaines de ses tournures. C’était une sorte de transaction linguistique absolument fascinante.

Cet exercice transactionnel de la parole est d’autant plus intéressant que c’est de cette manière que le français est apparu. Cela s’est passé autour de Paris entre le IXe et le XIIe siècle.

Le français apparaît

Contrairement à ce que l’on croit généralement, le français ne vient pas directement du latin. Il vient en fait du contact entre plusieurs langues romanes apparentées, le normand, le picard, le champenois et l’orléanais, qui se parlaient autour de Paris au Moyen-Âge. Ces langues romanes avaient pour caractéristiques communes d’être toutes issues du latin et d’avoir toutes été fortement influencées par les langues germaniques, surtout le francique, la langue des Francs. À l’époque, on parlait très différemment d’un village à l’autre et tout le monde avait l’habitude de ces variations, si bien qu’elles étaient mutuellement intelligibles.

Les Français ont longtemps étiqueté ces langues comme des « patois », autrement dit des manières de parler dégradées. De nos jours, on dit plutôt « langues régionales ». Certaines ont été auréolées d’un grand prestige : plusieurs grands textes qui illustrent l’histoire du français sont en réalité écrits en normand, dont La chanson de Roland et Le roman de Brut, signé par un certain Wace, ou Guace, qui était un Jersiais.

Au Moyen-Âge, donc, les gens établissaient le contact avec les locuteurs des autres dialectes en se plaçant dans une zone mitoyenne distincte de leur langue, mais pas complètement dans celle de l’autre. Exactement comme nous l’avons fait, les gens de la Société jersiaise et moi. Cela crée un espace de communication commun, que les linguistes appellent une koinè, un terme issu du grec qui signifie justement « langue commune ».

Toujours est-il qu’aux environs de Paris, on a développé une koinè que l’on a commencé à étiqueter comme du « françoys » pour la simple raison que la « France », c’était le territoire des Francs, une ancienne tribu germanique. Cette France correspondait à peu près à la région parisienne, appelée Île-de-France de nos jours. Le terme « françoys » nommait d’abord une région. Il était assez imprécis pour que les gens du sud désignent comme « françoys » tous les parlers du nord du pays, dont le picard, le normand et le champenois. C’était à ce point confus.

D’ailleurs, le françoys du XIIe siècle était si différent du français actuel que, pour vous et moi, ce français ancien ressemble à une langue étrangère, plus éloignée du français moderne que peuvent l’être l’espagnol ou l’italien. Seuls les linguistes y reconnaissent de l’ancien français.

Autour du XIIe siècle, la place du françoys dans les écrits s’est mise à augmenter, notamment dans les créations littéraires, les actes notariés et les documents officiels. C’était aussi une koinè dans la conversation, certainement dans le commerce et dans presque tous les échanges. Les écrits laissés par des poètes comme Chrétien de Troyes — à qui l’on doit l’invention du Graal et du personnage de Lancelot, entre autres — témoignent que le françoys faisait son chemin dans les cercles cultivés.

À cette époque, la langue commune est devenue « langue maternelle », c’est-à-dire qu’on s’est mis à élever les enfants dans cette langue. En d’autres termes, avant cette période qu’on ne peut dater avec précision, la langue maternelle des gens était leur dialecte, qui pouvait être le normand, le picard, l’orléanais, et ils s’exprimaient en françoys dans leurs activités publiques de commerce. Et puis cette langue publique a gagné peu à peu les foyers. Ce processus est le même que celui qu’a décrit le sociolinguiste Calvin Veltman, de l’UQAM, quant à la façon dont les immigrants du Québec se francisent : le français s’installe d’abord comme langue publique assez rapidement, puis il progresse dans les foyers sur une, deux ou trois générations. 

Au même moment, par le jeu des batailles et des alliances, la Couronne de France a élargi de manière spectaculaire son domaine royal, qui était jusque-là minuscule. Et bientôt le françoys allait être présent un peu partout sur le territoire de la France actuelle, en premier lieu comme langue administrative.

Une langue ne naît pas

Vous remarquerez que jusqu’à présent, je n’ai pas parlé de naissance du français. J’aurais pu, pour faire un clin d’œil au linguiste québécois Philippe Barbaud. Car avant que je l’interviewe pour son livre L’instinct du sens : Essai sur la préhistoire de la parole (AMH Communication, 2021), lui et moi avions eu un échange à la suite d’une autre chronique où j’avais évoqué la naissance des langues, ce qu’il m’avait reproché, à juste titre.

Parce que parler de naissance du français est une fiction. Aucune langue ne « naît », ce qui voudrait dire qu’elle vient au monde d’un seul coup, du jour au lendemain. Au lieu de naissance, il serait plus juste de parler d’apparition. Ce qui est arrivé au français du XIIe siècle, c’est qu’un système social et administratif a commencé à fixer cette langue autour de certaines conventions. 

La notion de naissance est problématique pour une autre raison : elle suppose que la langue est engendrée, que cet embryon grandit, arrive à maturité, atteint son âge d’or, décline, puis meurt. Or, il n’y a jamais d’embryon de langue. Son code phonologique, syntaxique, grammatical et morphologique est toujours entier, même s’il n’est consigné dans aucune grammaire écrite ni aucun écrit, ne serait-ce qu’une liste d’épicerie.

Une langue ne « meurt » pas non plus : elle disparaît plutôt, le plus souvent par un oubli progressif. La plupart se fondent alors dans d’autres langues, en laissant bien souvent des traces reconnaissables. Grâce aux écrits, aux noms de lieux et aux patronymes, par exemple, les linguistes ont pu reconstituer des parcelles d’une langue dite « indo-européenne », vieille de 10 000 ans, qui serait entre autres à l’origine du latin, du grec et du germanique.

Bref, toutes les langues, y compris le français, s’inscrivent dans un continuum itératif : une suite sans fin de microvariations. Et c’est la somme de toutes ces fluctuations qui fait, à chaque moment, une langue. C’est ainsi que le « françoys » est apparu, qu’il s’est transformé, et que nous tous, parfois inconsciemment, parfois sciemment, ajoutons notre touche à ce processus constant qui mènera à autre chose.

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Absolument fascinant votre article. Avec l’actuelle préoccupation de l’ usage du français au Québec, surtout à Montréal où il est intéressant d’imaginer ce ‘franglais’ comme une microvariation un peu forcée qui, comme vous dites, inconsciemment transforme la langue?

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Merci pour l’excellent article. Parce que la langue a évolué au cours des siècles ça ne veut pas dire qu’il faut continuer à la changer, avec, par exemple le français dit « inclusif » – ouache!

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Je suis pour les variations qui la font progresser (ajouts lexicaux, régionaux, etc.), et contre celles qui la font régresser (comme la simplification de l’orthographe, de l’accord du participe passé, la disparition du subjonctif, l’écriture inclusive… tout ce que prône l’auteur de cet article). Quand les linguistes ne savent plus comment justifier leur profession, ils se mettent à dérailler…

Mille remerciements, M.Nadeau.
Passionnée depuis toujours par les langues, toutes.
Infiniment passionnée, tant et si bien que j’en ai fait ma profession.
Pendant 40 ans j’ai transmis celle de mes ascendants.
Actuellement retraitée, j’étudie avec
volupté l’arabe, langue que mes plus
lointains ancêtres parlaient vraisemblablement avant mes proches aïeux.
Merci à vous, merci pour votre très intéressant article.
Cordialement,
Mercedes MOLINA

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À la lecture de cet article, je me rappelle ma première visite dans une épicerie à Paspébiac en Gaspésie, lors de laquelle j’ai eu de la difficulté à comprendre ce que les paspéyas, dignes descendants jersiais, me disaient. Mais on a fini par se comprendre !

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Je suis de l’est de la France, zone où l’on parle l’alsacien.
En lisant les serments de Strasbourg, je comprends mieux le « tudesque », la partie germanique du texte que la partie française.

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