La nostalgie ne sera plus ce qu’elle était

Parmi toutes les choses qui auront été ravies à nos enfants pendant cette pandémie, celle dont la perte les fera le plus souffrir est cette insouciance qui leur est normalement naturelle.

Photo : Daphné Caron

Je repensais à l’été.

Nous venions de passer au code rouge. L’école de ma fille était tombée sous le coup de l’effet domino du tristement célèbre karaoké du bar Kirouac, à Québec : après un dépistage massif, le deuxième cycle du secondaire avait été entièrement mis en quarantaine préventive pour une durée de deux semaines.

Le froid nous gagnait. Je m’étais acheté des skis dans la journée. Le lendemain, j’irais rouler dans le bois. Il ne restait qu’une semaine ou deux avant que celui-ci ne vire au gris et au brun. Ses parures dorées, jonchant le sol, commençaient à se décomposer en même temps que l’espoir d’un hiver plus ou moins normal.

Je repensais à l’été que nous avions vécu. Un moment de soulagement entre deux crises, malgré les festivals annulés, les fêtes sans embrassades ni étreintes, les visites des parents à deux mètres de distance. Il était arrivé comme une bouffée d’air, mais s’était achevé sans qu’on ait pu tirer de cette saison notre dose de ce qui lui confère sa magie. C’est souvent là, durant cette pause de nos vies ordinaires, que nous renouons avec cette chose précieuse, cultivée pendant la jeunesse : l’insouciance.

Vous revenez d’un spectacle, d’un souper. Vous roulez à vélo dans la moiteur nocturne et vous ne sentez plus rien d’autre que le vent sur votre peau, là, maintenant. Les gens que vous croisez paraissent dans le même état d’esprit (c’est de la projection, évidemment). Et vous pédalez en enlevant vos mains du guidon. Parce que l’insouciance rime au propre comme au figuré avec l’imprudence.

Pour les adultes que nous sommes, cet état d’esprit est un glitch. Une inconsistance du temps et de l’humeur. Comme quand votre chanson favorite débute alors même que vous mettez le contact dans la voiture. C’est le versant positif de la nostalgie : la capacité de revivre un état d’esprit antérieur parfait. (Son versant négatif serait de s’enfermer dans l’idéalisation du passé en se disant que ni le présent ni le futur ne recèlent quoi que ce soit de bon.)

Le monde de l’enfance et de l’adolescence nous est ainsi ramené dans cette faille qui s’ouvre, pendant un instant. L’univers d’avant le crédit et la plomberie. Avant le travail, les enfants, les parents vieillissants et les mille et une obligations qui composent la vie d’adulte.

Je repensais donc à l’été. Et je me disais que parmi toutes les choses qui auront été ravies à nos enfants, celle dont la perte les fera le plus souffrir est cette insouciance qui leur est normalement naturelle.

Déjà que cette génération, rongée par l’anxiété rampante, y a si peu accès…

Voilà ces jeunes forcés d’éviter leurs amis et de fuir les contacts, obligés de vivre dans un état d’hypervigilance poussée à un degré intenable — une hypervigilance qu’ils vivaient déjà sous injonction parentale et qui était sans doute déjà en partie responsable du fait que la génération la plus choyée de l’histoire de l’humanité en est venue à se manger l’intérieur des joues comme si c’était la guerre dehors.

Pour être sans souci, il faut un horizon lointain. Or, c’est justement de cela que nous prive cette crise. Elle n’est qu’une série de dates butoirs. De statistiques qui cultivent l’inquiétude. Et personne ne sait quand le prochain couperet tombera sur nos libertés. Comme celle d’avancer dans la vie en ayant droit à l’erreur. En faisant des conneries.

Enfermés, privés de la possibilité de se chamailler, d’embrasser, de se passer une bière à boire au goulot et que sais-je encore, nos jeunes n’ont pas accès au minimum de risque qui permet de se sentir vivant.

C’est la magie de l’enfance et plus encore de l’adolescence. Un morceau d’immortalité. L’idée que rien n’est grave (surtout ce qui l’est), mais qu’en même temps, tout est catastrophique (surtout ce qui ne l’est pas).

En temps normal, les adolescents flottent dans l’éther, à un autre niveau de conscience que le nôtre, mariant l’inconscience, le sens du tragique et la naïveté. Ils ont la certitude d’avoir la vie devant eux. Que le seul temps véritablement libre de leur existence, c’est maintenant.

Ce qui leur fait commettre des bêtises, dont les conséquences, même improbables, finissent par avoir raison de cet état d’esprit : le temps et les cicatrices convoquent toujours un peu plus de prudence. On gagne ainsi en expérience, en sagesse. Vous le savez. Je le sais. Mais la jeune génération actuelle, le saura-t-elle?

Je ne remets pas en question les directives de la santé publique. Je n’en possède pas les moyens intellectuels et je comprends qu’on agit ici, depuis des mois, pour le bien commun. Je constate seulement que parmi toutes les choses dont nous devrons prendre acte au terme de cette crise, il y aura le fait qu’elle aura, pendant un long moment, privé la jeunesse de ce qui la constitue, de sa substantifique moelle.

Si bien que, devenus adultes, moins capables que nous de puiser de providentielles microdoses d’insouciance dans leur passé, nos enfants pourront dire sans rire que la nostalgie n’est plus ce qu’elle était.

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Cet après-midi, me suis-je reposé du Net. En me rabattant sur des numéros papier de l’Actualité.

D’abord, ce bref article, en avril, « Anéantir le dogme d’Internet ». Ça commençait et tombait bien…

Puis, ensuite, cette fameuse « nostalgie [qui] ne sera plus ce qu’elle était » (ici), dans le numéro de janvier-février. Où est fait prendre conscience que ce ne sont p’t’être bien pas d’abord les plus âgé.e.s les plus éprouvé.e.s par la pandémie, mais plutôt les plus jeunes? – ne pouvant s’adonner à leur âge, avec l’insouciance le caractérisant; et ne pouvant, donc, engranger de précieux, bons, beaux ou forts souvenirs s’y rattachant (devant avoir été vécus ‘là’).

Par quoi, me vois-je tout de suite rappeler – et quelque chose lu aussi près qu’hier, à propos de ma célébrissime ex-voisine*, et quelque chose d’autre à propos de la belle ministre sympa du Sag-Lac, qui disait l’été dernier compter parmi ses plus chouettes souvenirs d’antan de ‘doux’ moments passés avec ses trois soeurs : « Être là et ne rien faire »…

*Julie Payette, elle, avait plus tôt opiné tout semblablement que les enfants, oui, leur faut-il apprendre à… apprendre, à travailler; mais oui, aussi, doivent-il pouvoir « paresser » [sic]. ‘Impressionnant’, n’est-ce pas, entendre dire cela par quelqu’une dans l’eau chaude aujourd’hui, parce que, imagine-t-on, devait-elle en demander beaucoup (trop) à des gens autour d’elle.

Si bien que, songé-je ensuite : « ouais, je ne suis pas mais vraiment pas ‘chanceux’ avec ou par rapport à mes voisines-célébrités. Anciennes ou actuelles. En ayant une en ce moment agissant comme jamais n’ai-je pu voir quelque ministre que ce fût agir de la sorte en plusieurs décennies…

Cela m’amenant ensuite à ce célèbre autre ex-voisin, fort lointainement dans le temps, celui-là, J. Charest. Habitant alors à moins d’une minute de marche de chez moi. Sans que je n’en sache rien, ni lui non plus. Ah, comme, ensuite, aura-t-il toujours été ‘idolâtré’ par ma mère, ai-je réussi cette année à le faire appeler celle-ci peu avant Noël.

Conclusion? Bien, quoique tel appel constituât, certes, une joyeusissime surprise pour ma mère; ce n’est pas quelque chose dont elle va se souvenir avec sublime délice ou délectation durant ‘toute sa vie’ 😉 Il se pourrait même qu’elle l’ait déjà oublié!… Alors que les bons ou forts souvenirs d’enfance ou d’adolescence…

Dostoïevski faisait dire à l’un de ses personnages qu’en la vie, « il n’est rien de plus utile, de plus nécessaire, de plus précieux qu’un bon souvenir ». Point nécessaire de s’échiner à essayer de vous en convaincre, n’est-ce pas?…