La nouvelle bataille du citoyen Khadr

Omar Khadr a beau être de retour à la «maison», ses déboires judiciaires sont loin d’être terminés.

Omar Khadr «a plus de sens moral que beaucoup d'entre nous», soutient son avocat, Dennis Edney, qui héberge cet ancien prisonnier de Guantanamo depuis sa libération sous caution l'an dernier.
Omar Khadr «a plus de sens moral que beaucoup d’entre nous», soutient son avocat, Dennis Edney, qui héberge cet ancien prisonnier de Guantanamo depuis sa libération sous caution l’an dernier. (Photo: C. Perkel/La Presse Canadienne)

Le gouvernement libéral de Justin Trudeau a laissé tomber, en février, l’appel entamé par l’ancien gouvernement Harper, qui s’opposait à la libération sous caution d’Omar Khadr, le plus jeune et le dernier prisonnier occidental incarcéré à Guantánamo. Mais la saga judiciaire n’est pas terminée pour autant. «Vous devriez l’inscrire en gros titre dans votre magazine!» me lance l’avocat Dennis Edney, un Albertain aux fières racines écossaises qui défend Omar Khadr depuis déjà 12 ans.

Aux yeux des États-Unis, ce jeune Canadien était un combattant terroriste, fils d’un conseiller intime d’Oussama Ben Laden, qui a tué un soldat américain en lançant une grenade. Pour ses défenseurs, dont Edney, il était plutôt un enfant soldat qui ne faisait qu’obéir aux ordres, avant d’être capturé à 15 ans par les forces américaines en Afghanistan, puis torturé à de nombreuses reprises.

Armé de son «indignation» et de sa «combativité d’Écossais», Dennis Edney a remporté une longue série de batailles judiciaires, toutes payées de sa poche. Cet avocat au parcours atypique — il a été joueur de soccer professionnel puis entrepreneur en construction avant d’entamer des études de droit à 35 ans — a fini par obtenir le retour de Khadr au Canada, en 2012. En mai dernier, il a obtenu sa libération sous caution. Depuis, l’avocat, qui pratique le droit dans son propre cabinet, héberge l’homme de 29 ans chez lui, à Edmonton, avec sa famille.

«Omar est un jeune homme ordinaire, à l’exception qu’il a probablement plus de sens moral que beaucoup d’entre nous», dit Dennis Edney. Sa prochaine bataille : faire reconnaître au gouvernement les torts subis par Khadr.

L’actualité l’a rencontré à Montréal.

Omar Khadr vit à Edmonton chez son avocat, Dennis Edney, et sa femme Patricia, avec leurs deux fils et la conjointe de l'un d'eux. (Photo: M. Shephard / Toronto Star / Getty Images)
Omar Khadr vit à Edmonton chez son avocat, Dennis Edney, et sa femme Patricia, avec leurs deux fils et la conjointe de l’un d’eux. (Photo: M. Shephard/Toronto Star/Getty Images)

Pourquoi continuez-vous à vous battre pour Omar Khadr?

Parce que c’est important! L’histoire d’Omar Khadr n’est pas simplement celle d’un enfant enfermé dans une prison infernale à Guantánamo. C’est un rappel inquiétant de la façon dont nous permettons à la peur de nous submerger.

L’histoire d’Omar, c’est celle de vous et moi. Ça témoigne du type de monde dans lequel nous voulons vivre. À quel point sommes-nous désireux de nous lever pour défendre nos propres valeurs? Ce n’est pas normal d’avoir permis à nos voisins, au sud de la frontière, d’enfermer un de nos citoyens sans rien dire, sachant très bien que depuis 2002, Amnis­tie internationale, Human Rights Watch et la Croix-Rouge dénonçaient déjà les actes de torture, les viols et les meur­tres à Guantánamo. Nous n’avons rien fait. Nous sommes donc complices.

Les Canadiens auraient dû, selon vous, se mobiliser pour défendre Khadr?

L’apathie du citoyen ordinaire, dans la rue, m’inquiète beaucoup moins que le silence des institutions qui devraient nous protéger, vous et moi, contre les abus. Or, ces institutions ont échoué au test. Pendant toutes ces années, je n’ai jamais reçu un seul appel d’un député fédéral. Je n’ai jamais été invité dans une église pour parler de mon combat. Les prê­tres, pourtant remplis de compassion pour l’humanité, n’ont jamais voulu m’entendre. Amnistie internationale a mis des années avant de s’engager. Le Barreau canadien ne m’a écrit qu’une mince lettre de soutien.

Défendre Khadr a été un long voyage en solitaire. Quand j’ai quitté pour la première fois Guan­tánamo, j’étais bouleversé. Je ne croyais jamais, à mon époque, voir un centre de torture. J’avais vu un jeune homme brisé, enchaîné au sol dans une cellule sans fenêtre d’une prison secrète. C’était une scène tirée du Moyen Âge. Je savais qu’au même moment mes enfants dormaient dans un lit confortable à la maison. J’ai téléphoné à un collègue avocat à Edmonton. Quand je lui ai dit pourquoi je devais m’impliquer encore plus dans cette cause, il a ri. C’était un bon gars, mais il ne comprenait pas. Au fil des ans, j’ai rencontré cette même incompréhension chez des amis, des proches, des collègues avocats. C’est inquiétant.

Omar Khadr est coupable d’avoir commis un acte terroriste. ­N’est- il pas normal qu’une partie du public s’inquiète de sa ­libération?

Le problème, c’est que sa con­dam­nation est fondée sur un mensonge. Quand ils ont su la vraie nature de Guantánamo, tous les pays occidentaux ont demandé que leurs citoyens enfermés là-bas soient rapatriés. L’exception est le Canada, qui n’a rien fait pour Omar Khadr. À Guantánamo, même les geôliers me demandaient pourquoi ! Il était perçu comme un enfant sympathique. Tous ceux qui ont passé du temps avec lui au fil des ans le dépeignaient ainsi, même le Dr Stephen Xenakis, brigadier-général à la retraite et psychologue américain, qui a passé des centaines d’heures à l’évaluer. Il a écrit qu’il ne représentait aucun risque.

Le gouvernement fédéral sait que son procès a été une farce, puisqu’il avait des représentants sur place. L’un des témoins de la poursuite était un militaire condamné pour avoir tué un autre détenu après avoir utilisé les mêmes méthodes d’interrogation que celles subies par Omar Khadr. Les soi-disant aveux de Khadr ont été faits sous la torture, ce qui ne vaut rien en droit. Pourtant, notre gouvernement n’a rien dit!

La vérité, c’est qu’on a tous eu peur de déplaire à l’empereur américain. Après tout, George W. Bush a dit: «Vous êtes avec nous ou avec les terroristes.» Le Canada, d’abord sous les libéraux, puis sous Harper, s’est impliqué dans la guerre contre la terreur en abandonnant ses valeurs.

Vous avez qualifié le gouvernement Harper d’intolérant et de sectaire. Comment percevez-vous le gouvernement Trudeau?

Nous verrons. Je suis comme beaucoup de Canadiens, je prie pour que Trudeau soit à la hauteur, qu’il restaure la réputation du Canada. Mais je reste prudent. Je revenais de Guantánamo quand Barack Obama est devenu officiellement président, en janvier 2009. Des millions de personnes étaient descendues dans la rue près de la Maison-Blanche. Toutes croyaient qu’Obama tournerait une page sombre de l’histoire des États-Unis. George W. Bush avait pris des pouvoirs dic­tatoriaux, espionné ses propres citoyens. Obama aurait pu changer ça. Il ne l’a pas fait. Il n’a même pas changé les conditions de détention des prisonniers de Guantánamo!

Pour revenir à Trudeau, va-t-il reconnaître les torts subis par Omar Khadr? Je n’ai rien entendu de sa part à ce sujet.

Omar Khadr est en liberté. Il vit dans votre maison. La saga judiciaire tire-t-elle à sa fin?

Pas du tout! Il reste beaucoup à faire. J’ai interjeté appel de sa condamnation devant les tribunaux militaires américains. Ce jugement n’était pas conforme aux lois de la guerre reconnues mondialement. Depuis, quatre autres détenus ont invoqué les mêmes raisons et ont eu gain de cause. J’ai confiance de gagner, je n’ai perdu aucun procès contre les autorités.

Je poursuis aussi au civil le gouvernement canadien, qui a délibérément choisi de ne rien faire pour aider Omar.

Omar doit obtenir réparation pour ce qu’il a vécu. Je veux aussi qu’Ottawa établisse une commission d’enquête sur cette affaire. Pourquoi le Canada a-t-il violé son obligation de défendre un de ses citoyens en difficulté ? Selon la Cour suprême, des employés du SCRS et du ministère des Affaires étrangères ont été complices de la torture de Khadr. C’est une infraction selon notre Code criminel. Quelles ont été les conséquences pour ces gens? Aucune.

J’ai ramené Omar à la maison. Maintenant, je veux que les responsables de son calvaire soient tenus de s’expliquer. On ne peut tolérer que nos dirigeants s’appro­prient des pouvoirs sans contrepoids.

Vous utilisez vos économies personnelles pour défendre Khadr. Comment décririez-vous votre relation avec lui?

Il y a une relation père-fils. Et une relation juridique. C’est un conflit, bien sûr… Ce n’est pas dans mes habitudes d’emmener des clients à la maison. Mais j’ai décidé d’aider ce jeune homme. Je n’avais pas d’autre choix, sinon, il n’aurait pas pu sortir. Quand j’ai entrepris les démar­ches pour le faire libérer sous caution, personne ne voulait l’héberger! C’est un privilège de lui avoir permis de sortir de Guantánamo et de l’aider à se bâtir une nouvelle vie.

Au fil des ans, j’ai souvent pensé à ne plus défendre Omar. Mais comment aurais-je pu vivre avec moi-même? J’ai passé ma vie à me battre pour les cas désespérés. Je crois en la justice. Si je m’étais dit: quelqu’un d’autre s’en occupera, il serait encore à Guantánamo. En revenant au pays, je pensais que plein de gens viendraient m’épauler. Ça n’a pas été le cas. Quand je marche avec Omar dans les rues d’Edmonton, des gens le reconnaissent et lui souhaitent bonne chance. C’est cet aspect du Canada que j’attendais de voir depuis si longtemps.

Parmi ses conditions de libération, Omar Khadr n’a pas le droit de contacter sans supervision sa mère et sa sœur, qui ont déjà fait l’apologie du djihad (guerre sainte). Ne pourrait-il pas retour­ner sa veste?

L’avez-vous entendu parler en conférence de presse, quand il est sorti de prison? Il est brillant, plein de compassion. Pendant toutes ces années, je ne l’ai jamais entendu parler en mal de qui que ce soit.

Justement, après tout ce qu’il a vécu, certains pensent que c’est trop beau pour être vrai…

Il arrive souvent aux victimes de torture de ne pas ressentir de haine. Omar dit qu’il aimerait être technicien ambulancier, pour s’assurer que personne ne sera victime d’abus comme ce fut le cas pour lui. Il a été évalué par des psychologues. Omar est un jeune homme ordinaire, à l’exception qu’il a probablement plus de sens moral que beaucoup d’entre nous.

Omar Khadr aimerait devenir un «Canadien ordinaire». Est-ce possible?

Pourquoi pas ? Il est connu mondialement. Mais il veut juste, désespérément, disparaître du regard public. J’aimerais qu’il parle publiquement. Dans ce monde sans pitié, où éclatent chaque jour des batailles sectaires au Moyen-Orient et ailleurs, personne ne semble prêt à pardonner. Omar Khadr est le genre de personne dont on aurait besoin dans les écoles, les églises, pour parler. J’aimerais qu’il le fasse. Mais il tente, pour l’instant, de se guérir, de s’occuper de sa propre vie. Ce serait irréaliste de lui demander autre chose. Il veut simplement se fondre dans la société.

Trois affaires en cour

• Appel à la Cour de révision de la commission militaire, à Washington, pour annuler toutes les condamnations d’Omar Khadr à Guantánamo.

• Poursuite au civil de 20 millions de dollars contre le gouvernement canadien pour complicité dans sa détention arbitraire et son traitement par les militaires américains.

• Suivis sur les 134 millions de dollars en dommages accordés après un jugement par défaut contre Omar Khadr. La poursuite a été déposée aux noms de deux soldats, l’un décédé, l’autre blessé par une grenade prétendument lancée par Khadr. L’avocat américain tenterait de faire appliquer ce jugement au Canada.

Que sait-on des sévices à Guantánamo?

Selon le comité de l’ONU contre la torture, des techniques d’interrogation ont «eu pour résultat la mort de certains détenus durant les interrogatoires». Combien au juste? Le rapport ne le précise pas.

La Commission des droits de l’homme de l’ONU a aussi dénoncé des actes «équivalant à de la torture» et des gestes d’«humiliation sexuelle».

• Omar Khadr vit à Edmonton chez son avocat, Dennis Edney, et sa femme, Patricia, avec leurs deux fils et la conjointe de l’un d’eux.

• Il étudie à l’Alberta College of Paramedics dans l’espoir de devenir technicien ambulancier.

• Il apprend à conduire, à skier.

• Il va au musée et au cinéma, il magasine… mais doit respecter un couvre-feu.

Un site pour la défense d’Omar Khadr: PourOmarKhadr.com

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4 commentaires
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Bravo pour cet article. Le combat de Me Edney pour Omar Khadr est admirable. Les questions qu’il soulève (par exemple : des employés du SCRS et du ministère des Affaires étrangères ont été complices de la torture de Khadr. C’est une infraction selon notre Code criminel. Quelles ont été les conséquences pour ces gens?) sont essentielles. Par contre, il trouve qu’Amnistie a mis des années à intervenir ? Nous avons écrit au ministre de la défense nationale dès octobre 2002, et nous n’avons pas cessé depuis, dans nos interventions publiques comme dans nos campagnes, d’intervenir en faveur des droits d’Omar Khadr.

J’ai beaucoup d’admiration pour cet homme, Dennis Edney. Je crois que Omar Khadr n’était qu’un enfant-soldat et devrait être protéger par la convention de Genève. Qu’en est-il des américains ou des autres pays qui bombardent la Syrie et tuent des civils. Personne n’est mis en accusation.

Qu’en est-il de l’État islamique qui tue , viole sans vergogne et qui démolit des peuples entiers!! Une guerre aura toujours des dommages collatéraux!!

Pour ce qui est de Omar Khadr je pense comme la très grande majorité des Canadiens dont je suis; je suis septique et il n’ y a pas de fumée sans feu!! Combien de jeunes de son âge qui sont devenus des terroristes? Et que dire de la valse des millions réclamés par la défense ! Un instant là ! C’ est déjà beau qu’ il soit en liberté; n’ en demander pas trop !!