La pensée grognon

La planète est secouée par trois révolutions qui annoncent une nouvelle ère. Où trouver les clés de ce monde en changement?

Je n’ai pas inventé l’expression « la pensée grognon ». Mais je l’aime bien. Alors je l’emprunte à son créateur, le journaliste et écrivain français Jean-Claude Guillebaud.

Dans son dernier essai, il raconte que trois révolutions sont en cours sur la planète. Ensemble, elles marquent la fin du monde de la « première modernité ». Et annoncent une nouvelle ère. Encore indéchiffrable. Et souvent inquiétante.

Ces trois révolutions sont d’ordre économique (avec la mondialisation), numérique (avec l’apparition du cyberespace) et génétique.

Devant ces bouleversements, nous serions nombreux à avoir le réflexe de nous réfugier dans la nostalgie de « l’ancien temps » ou de nous enfermer dans la « pensée grognon ». Vous vous reconnaissez ? Moi, oui. Classez-moi parmi les grognons.

Ce ne sont pas les dépassements de coûts de l’UQAM qui me font grogner. Ils m’irritent et m’indignent. Mais les solutions sont connues. Je grogne devant d’autres difficultés. Plus complexes et justement liées aux révolutions dont parle Jean-Claude Guillebaud.

Prenons la génétique, qui offre la capacité de contrôler le vivant. Dans des régions entières de la Chine, il y a déjà un tel déficit en femmes — à cause des avortements de fœtus féminins — que des centaines de milliers de jeunes hommes seront incapables de fonder une famille et représenteront une sérieuse menace pour la paix. Toutes les études l’ont montré : les jeunes hommes privés des moyens d’assurer leur descendance déclenchent généralement des guerres. La capacité de manipuler le vivant aura des répercussions encore plus grandes grâce à la génétique. Quelles en seront les conséquences sociales ?

Les réseaux de communication modernes sont tout aussi puissants. Mais à quoi sert cette puissance ? Le fait que des millions de gens s’envoient des messages textes ou mènent une vie parallèle dans Second Life ou MySpace ne contribue en rien à faire reculer l’ignorance !

Il faut lire le texte de Nicholas Schmidle, « Des mollahs à l’école de l’Occident », pour prendre la mesure du fossé d’incompréhension qui sépare Pakistanais et Afghans des soldats de Valcartier qui débarqueront en juillet dans la fournaise de Kandahar.

Si les Québécois ignorent tout, ou presque, du Waziristan, du code d’honneur des Waziris et des Pachtoun, de ces zones appauvries d’où émergent les jeunes qui attaquent les forces de l’OTAN en Afghanistan… les djihadistes n’en savent pas plus sur l’Occident ! Ils n’ont accès qu’à la propagande que leur distillent les enseignants des écoles coraniques.

Ces enseignants, Nicholas Schmidle nous les fait rencontrer. Certains craignent de prendre un ascenseur, car ils risqueraient d’y entendre de la musique, interdite selon leur interprétation rigoriste de l’islam ! La puissance d’Internet n’y changera rien. Seul un contact humain le fera.

Toutes les promesses de la mondialisation du commerce — qui a permis à des millions de gens de sortir de la misère — ne peuvent en faire oublier les victimes. Comment civiliser ce grand mouvement ? Préserver les identités culturelles ? Au nom de quel principe ?

Pour ne pas capituler devant les défis de ce monde en construction, Jean-Claude Guillebaud, journaliste incroyant, vétéran de nombreuses crises internationales, a pris un chemin inattendu. Il est parti à la recherche des principes révolutionnaires qui ont fondé la chrétienté, se demandant s’il n’y avait pas là des trésors négligés.

Adepte de la raison et de la science, Guillebaud n’excuse rien. Il ne gomme aucune des erreurs criminelles passées et présentes de l’Église, mais se demande si les fondements chrétiens n’offrent pas des solutions subversives aux défis de notre temps. Son essai ne guérit pas de la pensée grognon. Mais on y repense longtemps après l’avoir refermé.

POUR EN SAVOIR PLUS
Histoire du christianisme, sous la direction d’Alain Corbin, Seuil, 2007.
Les sources du moi, par Charles Taylor, Seuil, 1998.
Comment je suis redevenu chrétien, par Jean-Claude Guillebaud, Albin Michel, 2007.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie