La Québécoise en trois temps

Voit-on le monde de la même façon quand on a 25 ans et 65 ans ? Voici les portraits-robots de trois générations de femmes et les réflexions de Jean-François Lisée.


Photo de Marie-Reine Mattera

Je les connais toutes les trois. Enfin ! aussi bien qu’un homme peut connaître les femmes. Québécoises ou autres. Les hommes ne savent presque rien d’elles. Ils avancent dans l’univers féminin comme dans un champ de mines. Et lorsqu’ils s’y aventurent, ils affichent parfois un air assuré pour mieux cacher le syndrome, bien masculin, d’être des imposteurs.

J’ai donc hésité avant d’accepter d’écrire cet essai. D’autant que le savoir partiel que les hommes croient détenir sur les femmes est d’une solidité douteuse. Car elles se prêtent peu aux généralités. Encore moins aux comparaisons internationales. En fait, on ne peut témoigner que des femmes que l’on a connues. Et encore, que de leur empreinte sur notre vie. C’est donc avec la pleine conscience du risque que je lance avec témérité ma première généralisation — non pas sur les femmes, mais sur les traces qu’ont laissées dans ma vie les femmes québécoises qui ont peuplé mon premier demi-siècle. Et je l’affirme : elles sont insoumises.

Mes oncles étaient incapables de faire changer d’avis ma grand-mère Germaine. D’abord, disait-elle, c’était certain, le capitaine du Titanic avait vu l’iceberg et avait donné l’ordre de foncer dessus, car il croyait son navire capable de le traverser. Première indépendantiste de la famille, elle l’était parce que lorsque son cousin Jean-Maurice s’était engagé dans la Première Guerre mondiale avec son cheval pour briller dans la cavalerie britannique, les Anglais avaient confisqué l’animal et avaient fait de Jean-Maurice un fantassin, mort dans les tranchées. Lui dire que les Britanniques, non les Canadiens, étaient responsables n’ébranlait pas Germaine, un roc.

Ma mère, Andrée ? Tout son parcours est résumé dans cette anecdote de 1982. Nous étions assis à une terrasse. Mon père, Dieu ait son âme, avait fini sa bière. Il regarde son épouse et lui dit d’un ton ferme : « Va demander au garçon qu’il m’en apporte une autre ! » Bref moment de silence. Puis rires généralisés. C’était la première fois que ce grand farceur faisait devant moi une blague sur ce sujet délicat : sa compagne était son égale, pas sa servante. Ça n’avait pas toujours été évident. Pour les femmes de cette génération, sortir du modèle de soumission inculqué par l’Église et la société était un combat domestique quotidien. Pour les hommes de la génération de mon père, la prise d’autonomie de leurs femmes était une révolution, une perte de repères, l’effondrement de certitudes. Ils se sont adaptés.

Vous voyez que je n’ai connu que des insoumises. Mon premier amour, par exemple, était cinématographique. Je ne veux pas dire que j’étais amoureux de Marilyn — enfin oui, quoique j’étais plutôt Jacqueline Bisset. Mais mon premier amour en chair et en os était une actrice. Le film-culte Mon oncle Antoine fut tourné près de chez moi, à Black Lake. La jeune actrice qui éveillait les sens du jeune Benoît, notamment dans une scène où — émoi ! — elle manœuvrait pour qu’il lui touche un sein… Où en étais-je ? Ah oui ! cette fille-là étudiait à ma polyvalente. Elle avait décidé que je serais son compagnon. Elle avait 16 ans, j’en avais 14. C’était quelqu’un. Elle savait ce qu’elle voulait. Pas moi. Ce fut bref et déchirant.

Alors comprenez qu’aujourd’hui je craque quand je vois Isabelle Blais, fragile et mordante, au jeu digne d’un Oscar, dans Borderline ; que je pleure à son poignant adieu à son « papounet » dans Les invasions barbares ; que je ressens le trouble grandissant de Marie-Josée Croze, l’orthophoniste empathique du Scaphandre et le papillon, lorsqu’elle comprend, une lettre de l’alphabet à la fois, que son patient veut mourir ; que je succombe au regard hypnotique de Pascale Bussières dans Blanche ; bref, que je trouve nos actrices formidables dans leurs insoumissions.

Ceux qui me connaissent bien se demanderont de quel droit je parle des Québécoises, moi qui fut « défloré » par une Ontarienne (elle apprenait le français), qui ai choisi à Paris la mère de mes enfants et qui suis depuis deux ans soutenu et supporté — dans le vrai sens de ces deux termes — par une femme qui a grandi à l’ombre de la cathédrale de Chartres avant d’aller interviewer au fond de l’Ouganda des ravisseurs d’enfants soldats. Mais ne vous y trompez pas. J’ai presque eu une surdose de Québécoises. En 1re secondaire, je me suis retrouvé seul garçon dans une classe de musique de 30 élèves. Un hasard. Puis, en 5e, la direction avait regroupé dans une classe « avancée » de chimie les 30 meilleurs élèves de mathématiques de l’année précédente : 29 filles et moi. Lorsque je lis, dans les textes de ce dossier et dans le sondage, que les filles sont moins compétitives que les garçons, je ne veux faire de peine ni aux sondeurs ni aux statisticiens, mais cela décrit très imparfaitement la situation observée dans la classe de chimie 540 de la polyvalente de Thetford-Mines, en 1973. Je crois que le prof (un homme) faisait exprès de me donner de bonnes notes. À chaque remise de copies, les cinq meilleures filles de la classe se jetaient sur mon pupitre pour voir si j’avais une note supérieure aux leurs. Lorsque cela arrivait, la mauvaise humeur régnait. La preuve ? Aucune n’a voulu sortir avec moi.

Ce déséquilibre s’est reproduit à la maîtrise, lorsque j’ai choisi le cours « Féminisme et communication ». Normal, je me définis comme féministe. Au premier cours, nous étions quatre jeunes hommes. Au troisième, mes condisciples masculins m’avaient abandonné. L’atmosphère était lourde. C’était l’année où Marc Lépine avait tué 13 étudiantes à Polytechnique. La culpabilisation portée sur la moitié du genre humain pesait lourd. Et comme j’étais, dans la classe, le seul représentant de mon espèce… Pour prouver que j’avais bien intégré les notions d’aliénation des femmes et de victimisation, je décidai de faire mon travail sur « l’aliénation des hommes dans les sociétés matriarcales ». Cet exercice en miroir fut diversement apprécié par mes deux professeures. Mais toutes mes femmes m’avaient transmis deux choses essentielles : l’insoumission et l’appréciation des femmes fortes.

Adolescent, puis jeune adulte, je jouais en boucle dans ma tête « I’m looking for a hard-headed woman », de Cat Stevens. Elles n’étaient pas difficiles à trouver. Elles n’étaient pas toujours faciles à approcher. Je me suis inscrit à l’équipe de ballon-balai pour aborder Véra, une rousse déterminée. Mes chances se sont évanouies lorsque, voulant lui faire la passe qui lui aurait donné le but vainqueur, j’ai failli lui rompre le tibia avec mon balai. Jacinthe, la nageuse fumeuse qui hantait mes nuits, pensait-elle m’apaiser en m’offrant un baiser mouillé, un de mes premiers ? Mon sommeil a encore plus souffert.

Elles m’ont résisté, séduit, bousculé, engueulé — ah ça oui ! elles savent engueuler. Surtout la fougueuse scénariste-coach-sorcière qui m’écrivait des messages « putschistes », mais qui a sauvé mon ego alors souffrant. Militant étudiant, j’avais des femmes pour chefs. Il y avait Édith. Danielle. Et surtout Maryse. Un petit bout de femme résolue, pétrie de ses certitudes marxistes, faisant la révolution, un cégep à la fois. Debout avant nous, organisatrice-née, elle nous motivait, nous disciplinait. Je n’en suis devenu que plus épris lorsque j’ai su qu’elle quittait parfois nos réunions ou manifestations pour aller pleurer dans les bras de son conjoint ses incertitudes et son syndrome, bien féminin, de l’imposteur. La mort, en faucheuse immonde, nous l’a prise dans la fleur de l’âge. Puis, il y a eu cette future avocate, bénévole à son comptoir alimentaire, puis la jeune ingénieure qui avait eu 100 % à son examen sur le béton précontraint. Du solide, vous dis-je. Aujourd’hui, d’ailleurs, mon patron à L’actualité s’appelle Carole et mes collaborateurs au centre de recherche de l’Université de Montréal sont presque tous des collaboratrices : Michelle, Lise, Amélie.

Voici ce qui me frappe chez nos trois Québécoises types et chez presque toutes celles que j’ai rencontrées : la force de caractère, l’indépendance d’esprit, la volonté d’affirmer leurs goûts et leurs valeurs, sans inhibition. La réponse qu’elles donnent sur le refus d’être un homme, ne serait-ce que 48 heures, n’est-elle pas l’expression achevée du sentiment qu’elles n’ont rien à nous envier ? Pas même notre ambition parfois échevelée et notre compétitivité souvent maladive. J’ai le sentiment très fort que les Québécoises sont en train de réformer les Québécois. Leur insoumission aux codes masculins ouvre la voie. La popularité des congés parentaux chez les pères en est le témoignage tangible. Les hommes commencent à saisir : il n’est pas obligatoire de mourir à la tâche et de viser toujours le sommet. Du moins pas pendant toute sa vie. Les joies familiales, qui ne relèvent plus désormais du seul domaine féminin, valent la peine qu’on leur consacre espace et temps. Il y a là des plaisirs que nos grands-pères et nos pères ont trop peu connus.

C’est pourquoi je crois que nous sommes au début du siècle des femmes, au Québec en tout cas. D’abord parce que, cohorte après cohorte, celles-ci sont majoritaires dans un grand nombre de professions. Ensuite parce que, dans le futur marché de la pénurie de salarié(e)s, elles auront le pouvoir d’infléchir la façon dont se fabriquent les carrières : celles des hommes et celles des femmes.

Pour y arriver, il faudrait qu’elles commencent à être vues et entendues. Et qu’observons-nous déjà autour de nous ? Le premier employeur privé du Québec, le Mouvement Desjardins, est désormais dirigé par une femme, Monique Leroux. À la tête de la CSN, deuxième grande centrale syndicale, une femme vient d’être reconduite sans coup férir : Claudette Carbonneau. Et la remontée de popularité du gouvernement Charest ne vient-elle pas du fait que la moitié des ministres, des femmes, sont plus vues et entendues que leurs collègues masculins ? Je subodore que l’absence d’une présence féminine forte dans l’équipe de l’ADQ est un des facteurs du désamour dont le parti est maintenant l’objet. Au gouvernement, c’est une femme, Monique Jérôme-Forget, qui tient les cordons de la bourse, cumulant autant de pouvoirs qu’en avait Jacques Parizeau. N’est-elle pas une candidate sérieuse pour succéder un jour à Jean Charest ? Et donc faire face à une femme, Pauline Marois, chef du Parti québécois, dans une course à la fonction de première première ministre du Québec ? Un combat crucial, historique. Car j’ai conclu, depuis 1995, qu’il fallait une femme pour enfanter le pays du Québec. Une audacieuse rassembleuse. Une mère et une gestionnaire. Déterminée et rassurante. Un guide, pas un aventurier. Pauline.

Qui nous racontera les péripéties de ces luttes politiques à venir ? Sophie Thibault, chef d’antenne à TVA. Ou alors Céline Galipeau, chef d’antenne à Radio-Canada. Cela commence à faire beaucoup de femmes. Comme la télégénique Isabelle Hudon, présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, qui a eu le courage de prendre la présidence du C.A. de l’UQAM — signe que lorsqu’un dossier est ingérable, on préfère une femme pour nous sortir du bourbier. Ou sa collègue Françoise Bertrand, qui dirige la Fédération des chambres de commerce du Québec. Toutes des femmes fortes, insoumises.

De mes brèves études féministes, je retiens que l’histoire d’Adam et Ève est destinée à culpabiliser les femmes. Désobéissant à Dieu, Ève a croqué la pomme de l’arbre de la connaissance. Ce faisant, elle et son copain ont su ce qu’étaient le bien et le mal et furent chassés du paradis terrestre. Ils ont incidemment découvert qu’ils étaient nus et ont inventé la sexualité. Ce péché originel — la pomme est une métaphore de l’acte sexuel — retransmis de génération en génération a pour but de rendre les femmes repentantes et soumises.

Mais on n’a rien compris ! D’abord, Ève — la première Québécoise, forcément — n’avait aucune raison d’obéir au despote contrôlant qu’était le Dieu de l’Ancien Testament. Femme forte, curieuse et décidée, elle voulait la connaissance et la sexualité, sources d’épanouissement et de plaisir. Grâce à elle, l’humanité a acquis le libre arbitre, la liberté de construire elle-même sa vie, d’en subir les avanies et d’en goûter les victoires. (Je sais, Adam a l’air un peu niais dans cette version.) La Québécoise d’aujourd’hui est fille d’Ève. Elle ne s’en laisse pas imposer. Elle goûte la vie à sa manière, à son rythme. Elle refuse les diktats de la soumission ou de l’ambition. Elle mange sa pomme et se fiche des pépins. Elle donne au Québec toute sa saveur.

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