La quête d’un chez-soi

Un chez-soi, c’est d’abord un milieu de vie, que les jeunes familles n’arrivent cependant plus à choisir, contraintes de s’établir là où elles ne le souhaitaient pas.

Photo : Christian Blais pour L’actualité

Il suffit de voir les Ukrainiens fuir par millions pour comprendre l’immense détresse que provoque la perte de son chez-soi. C’est une image concentrée de ce que vivent les victimes de tant d’autres catastrophes sur cette planète.

Selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés, 1 % de la population mondiale est déracinée. Mais l’organisation estime que 73 % des personnes qui se sont réfugiées à l’étranger se limitent aux pays contigus à leur terre natale, tant l’espoir d’y retourner est tenace.

Les humains sont attachés à leurs paysages, leur voisinage, leurs repères. Même ceux qui tiennent à l’anonymat des grandes villes, saluant à peine leurs voisins, ont leurs habitudes, qu’il s’agisse d’un commerce du coin ou d’un bar pas loin. Perdre son logis, c’est donc bien plus que de laisser des murs derrière soi.

On ne vit pas ici, tant s’en faut, une situation aussi dramatique qu’en Ukraine. Néanmoins, j’ai une pensée pour tous ces gens qui, alors que le 1er juillet approche, entrent dans la haute saison de la quête d’un logement parce qu’ils sont chassés du leur.

On parle de loyers hors de prix, même dans de petites villes ; de résidences pour personnes âgées qui changent subitement de vocation ; de « rénovictions » où la rénovation se traduit par un bail si élevé que les locataires ne peuvent plus rester…

Mais où aller quand les rares appartements disponibles sont si courus que la surenchère fait loi ? Les organismes de défense des locataires plaident pour plus d’investissements dans les logements sociaux. Certes, mais cela ne répond qu’à certains besoins. Un couple qui a de bons revenus ne se qualifie pas pour ces habitations, sans pour autant souhaiter verser près de 2 000 dollars par mois pour un cinq et demie, comme ça se voit à Montréal.

La déception causée par l’obligation de quitter « son » quartier est cantonnée au drame privé. Comme si l’habitation ne tenait qu’à quelques murs…

Acheter alors ? Il faut encore plus d’argent, tant le marché s’est emballé ! Quand je constate la valeur actuelle de mon bel appartement, je me pince deux fois. D’abord parce que je n’aurais jamais les moyens de le racheter ; ensuite parce que si je le vendais, je me buterais aux prix démesurés d’une nouvelle demeure à trouver. Je ne suis donc pas à la veille de quitter mon nid, en dépit des appels incessants de courtiers immobiliers qui m’offrent leurs services !

Au moins, je suis indélogeable, privilège que les locataires n’ont pas.

Les propriétaires ne sont pas pour autant à l’abri des soubresauts, soumis à la hausse des taux d’intérêt, des impôts fonciers et des frais, particulièrement s’ils habitent un condo. Dans ce cas, de nouvelles dispositions obligent maintenant le syndic à mieux garnir le fonds de prévoyance de la copropriété afin de voir venir les travaux d’entretien pour… 25 ans, voire davantage ! À bien des endroits, les frais mensuels ont donc grimpé en flèche.

En raison des sommes dorénavant exigées et des tensions que cela a créées entre les copropriétaires, un de mes amis a même décidé de vendre son condo… et de revenir à la location pour un an ou deux, histoire de prendre du recul.

Et c’est un nouveau choc : bien qu’il ait souvent déménagé dans sa vie, il s’étonne des prix demandés pour des logements dans un état pas très reluisant ! Mais, célibataire et sans enfants, il peut allonger ce qu’il faut pour rester « en ville ».

Bien des familles locataires n’ont pas cette marge de manœuvre ; elles se tournent donc vers la banlieue, imitant les ménages qui ne peuvent plus acheter une demeure sur le territoire des villes de Montréal, de Gatineau ou de Sherbrooke — là où le prix moyen d’une maison a le plus augmenté au Québec l’an dernier. Ces déplacements, qui s’accentuent depuis cinq ans, consolident l’étalement urbain.

Les régions éloignées ont aussi vu leur population gonfler à la faveur de la pandémie, mais il ne faut pas s’y tromper : la plupart des ménages qui sortent des grandes villes s’installent sur leurs pourtours.

Ainsi, l’Institut de la statistique du Québec révèle que ce sont surtout les gens de 30 à 44 ans et les moins de 10 ans — donc les jeunes familles — qui ont quitté Montréal l’an dernier, pour s’établir principalement… de l’autre côté du fleuve, en Montérégie. Dans l’espoir de retourner dans la métropole quand ils s’y sentiront à nouveau les bienvenus ?

Or, tout ce grand brassage se vit dans une étonnante apathie politique. Les mesures pour contrer la dévitalisation des villes, la pénurie de logements et l’explosion des coûts sont bien limitées. La déception causée par l’obligation de quitter « son » quartier est cantonnée quant à elle au drame privé. Comme si l’habitation ne tenait qu’à quelques murs… alors que c’est plutôt le fondement de la création des collectivités.

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Il s’agit d’une mesure qui coûtera très cher et qui ratera sa cible, car une bonne partie des gens (et vous en faites probablement partie) n’en a pas besoin. Contrairement à ce que vous dites, c’est une mesure populiste et électoraliste.

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Je suis totalement d’accord avec vous. Nous sommes tous dans le même bateau et devons tous nous rajuster. Ce 500$ va aider que la personne fasse 40 ou 70 000$ Et si quelqu’un peut se permettre de le donner au prochain tant mieux !!!

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Ceci est un portrait, à mon sens, assez juste de la situation. Cependant il ne date pas d’hier et la pandémie n’a fait qu’empirer les choses.

Les biens tangibles que sont les propriétés immobilières, offrant une certaine forme de protection contre l’inflation, ne sont désormais accessible qu’aux gens les plus aisés et tendent à demeurer entre leurs mains… combien de ses dites personnes ont profités de l’effet de levier pour acheter une deuxième propriété uniquement à des fins d’investissement, diminuant encore plus l’offre?

Parallèlement, les municipalités ont raté une belle occasion en matière de zonage et d’aménagement du territoire: elles auraient dû saisir l’occasion pour repenser l’espace urbain et légiférer pour favoriser la construction de logements en mesure d’accueillir et de retenir les familles en milieu urbain: depuis au moins dix ans, les constructions d’unité de logements neuves n’offre que de petits logements ne visant que les retraités et les premiers acheteurs en plus de ne favoriser que les condos, laissant le marché locatif de côté… pas étonnant que les familles ne se sentent plus la bienvenue en ville. Les municipalités ont choisi l’argent des taxes plutôt que la vitalité des arrondissements.

Ce problème est complexe. Il n’est jamais trop tard pour rectifier le tir, mais plus on attendra, plus se sera long avant de voir les résultats de l’application de mesures correctives.

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Un très bon article ! Il met en évidence l’inégalité, l’injustice et l’ineptie, qui résulte de l’idéologie à la base de l’hyper-capitalisme dans lequel nous sommes obligés de vivre. Nos politiciens, qui priment une croissance économique débridée pour répondre au lobbys des multinationales, nous ont entrainés dans l’hyper-consommation, qui favorise le système économique crée par des insatiables du pouvoir de l’argent au dépend du bien commun. Il en résulte des crises comme celle du logement, du climat… Il est minuit moins une. Le Titanic vas s’écraser. Au lieu de changer le paradigme, on nous propose un tunnel double.

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