La quiétude québécoise

Le Québec, habitué à la tranquillité, perd tous ses moyens devant l’adversité. Il doit apprendre à mieux réagir.

Photo : Daphné Caron

Ça m’a frappée comme une tonne de briques pendant un apéro Zoom du temps des Fêtes. Mon amie Marianne a lancé : « Je n’en reviens pas de comment cette pandémie nous aura révélé des choses sur notre rapport à la quiétude. »

Notre rapport à la quiétude ? Alors que nos vies, celles des enfants, des soignants, des aînés, des jeunes, de nos dirigeants, de tous, sont cul par-dessus tête depuis près d’un an ? Nous sommes dans l’inouï, l’expérimental extrême, et elle évoque la quiétude ?

La nuit suivante, j’ai fait de l’insomnie, comme toutes les nuits entre 2 h et 4 h. L’angoisse covidienne et l’anxiété quant à l’avenir m’ont encore tenue éveillée. Là, j’ai commencé à comprendre ce que Marianne voulait dire. Je suis privilégiée, en santé, et malgré tout, je réagis salement à la situation. J’essaie bien de relativiser les choses. Nous allons vers le mieux, la vaccination progresse, le filet social fonctionne en général, la majorité d’entre nous vivent décemment. Nous nous en sortirons. Mes insomnies et mes angoisses faciles sont un first world problem Et pourtant, elles existent. 

Une connaissance me parlait de sa fille de 14 mois qui, depuis sa naissance, n’a pratiquement vu, outre ses parents, que des adultes masqués. Cette jeune femme était révoltée. « On va former une génération angoissée ! » Son enfant est brimée, marquée pour toujours. La situation est certes triste, mais pas dramatique. Comme mon insomnie.

Je ne veux pas tomber dans le sophisme et la comparaison oiseuse. Or, en ce moment, des enfants syriens traversent la Méditerranée, s’entassent dans des camps à Lampedusa, traumatisés, et continuent à vivre. En Chine, des Ouïgours sont traités en esclaves. Des gens meurent sous les balles en Arménie, au Niger, au Yémen. Et nous, nous invoquons la désobéissance civile parce que les gyms ferment ? Nous manifestons contre le masque que nous portons pour la plupart moins de 60 minutes par jour ? Bien sûr que je compare l’incomparable, mais bon sang que nous avons le seuil de tolérance bas, la quiétude fragile. Sous l’Occupation, nous aurions capitulé rapidement, moi la première. Voilà une des choses que la COVID-19 révèle, me disais-je, grugée sans motif valable pendant mes heures sans sommeil.

Nous avons la chance infinie de vivre dans un endroit paisible. Le Québec est tranquille, même quand il fait sa révolution. Nos standards sont modérés dans tous les domaines. Nous chérissons la facilité, nous évitons les débats. Nous avons usé à la corde celui sur l’indépendance, transformé en habitude désuète. Nous sommes à l’abri des guerres, des soubresauts de l’histoire. C’est un avantage que de vivre dans une société sans extrêmes, consensuelle. C’est aussi un pli qui se prend : celui de la méfiance envers l’autre, de la susceptibilité, de l’absence de remise en question.

Évidemment, on ne regrettera pas une seconde d’être épargnés par les affres déchirantes des conflits ou l’inégalité à l’américaine. Mais se pourrait-il qu’il y ait un envers à toute cette mollesse capitonnée ? Par exemple, qu’on ne sache pas comment réagir lorsque l’époque est aux fractures sociales, aux clivages idéologiques et aux vociférations dans l’espace public ?

Le Québec se distingue par sa quiétude. C’est une société sans grands écarts, pondérée. Ordinaire. J’ai l’air de m’en moquer, mais il n’en est rien. Ce sont, pour une nation, de pas pires qualités collectives. Vivre ici a cependant un prix : ça engourdit. Quand une menace inédite survient, nous réagissons à outrance, peu habitués que nous sommes à l’adversité. Et l’époque dans laquelle nous sommes entrés est virulente, bipolaire, survoltée. Elle bouscule la douce société québécoise. Ça nous déstabilise individuellement autant que collectivement.

Qu’aurons-nous appris de cette année covidienne ? Que nous sommes bien douillets, immobiles depuis très longtemps, assurément peu agiles, émotivement fragiles. Nous étions mous et en paix, mais nous avons connu en moins de cinq ans des mouvements sociaux revendicateurs, la droite radicale, la gauche radicale, Trump, la crise climatique, les complotistes, la pandémie. C’est beaucoup pour une société calme et indolente. Ça nous a inquiétés. Que se passe-t-il, quel est ce bouleversement ? Nous avons réagi selon deux modes : roulés en boule ou vociférants et belliqueux. Nous nous apercevons avec désarroi que, dans l’insécurité, l’instabilité et le doute, nous ne sommes pas les meilleurs. Il nous faudra acquérir de nouvelles compétences transversales.

Car 2020 n’était qu’un prélude. L’insomnie collective ne sera pas une solution. Il va falloir nous endurcir et rendre notre belle quiétude juste un peu moins béate.

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Ceux qui ont la santé,
De grâce profitez de l’insomnie pour vous insurger, pour chercher des solutions pour ceux qui comme moi n’ont rien.
Aider ceux qui ont besoin de vous non pas en les félicitants pour leurs résilience mais en leurs demandant de tenir le coup, parce que vous qui avez TOUT ( santé) Vous pouvez exiger des soins pour nous !
(autre que Covid)Beau texte Madame Bazzo. Vous aurez certainement l’insomnie productive 💜

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C’est bien vu. D’aucuns ont qualifié nos réactions d’immaturité collective. Moi j’y vois surtout la peur, l’ignorance (souvent causée par la désinformation) et le gros chacun pour soi.

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Quiétude dites-vous ? Ça dépend de qui vous êtes. Pour les Autochtones c’est loin d’être une société tranquille et accueillante, bien au contraire. On est bien en famille mais dès que l’autre pointe son nez, on se rebiffe. J’ai vécu dans d’autres provinces et je puis vous dire que la quiétude est plus présente dans certaines d’entre elles et où les grosses nouvelles c’est quand un orignal entre dans un magasin en ville. Le Québec est loin d’être exempt des flots mondiaux et si le passé est garant de l’avenir, on est pas sortis du bois…

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Ce qui m’a interpelé, c’est votre 4e paragraphe où une de vos connaissance ayant une enfant de 14 mois et qui craint que sa fille ne soit à jamais marquée à cause des masques qui cachent le visage des gens qu’elle voit.
Selon moi, un enfant devient marqué par la vie bien plus par le comportement, la réaction, de ses parents que par ce qu’il perçoit lui même. Si le parent est facilement traumatisable, l’enfant en sera tout aussi facilement affecté. Le contraire est aussi vrai. J’en conclue donc que si vous voulez que vos enfants ne deviennent fragilisés, il faudra d’abord que vous même trouviez le moyen de renforcer vos propres bases au lieu de vous laisser aller à la moindre émotion superficielle.
Le monde est ¨catastrophe¨, et la façon de l’affronter, c’est d’y faire face debout, et non à genou.

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Rappelons pour mémoire qu’en toutes choses il existe son contraire. Le contraire de quiétude, c’est l’inquiétude. Notre quiétude ici supposée est encore un puissant facteur d’inquiétude. Rien ne dit que la population Québécoise soit plus souvent inquiète qu’il n’en parait. L’insomnie est souvent révélatrice de conflits intérieurs. L’inquiétude est peut-être plus dominante qu’il n’en parait, la réponse stéréotypée c’est une apparente quiétude de façade.

Ce qui signifie que nous n’entrons pas dans le vif du sujet, que cette chronique ne fait que l’effleurer. Ultimement, j’arguerai qu’il ne faut pas confondre la quiétude avec l’aveuglement volontaire de nos élites dominantes qui refusent tant canadiennes que québécoises de regarder les choses telles qu’elles sont. Un certain regard. D’où cet immobilisme qui nous empêche constamment d’avancer.

Quand on n’avance pas, c’est bien connu, on tire de l’arrière.

Je conçois péniblement que nous puissions vivre la quiétude collectivement lorsqu’il faut faire face à un climat anxiogène constamment. Peut-être conviendrait-il d’emprunter la voie du Tao, c’est en cela que réside la force naturellement.

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