La raison fout le camp

C’était dans un film américain loué l’autre jour : The Ides of March (Les marches du pouvoir). Un truc terrifiant de cynisme, sauf peut-être pour un passage absolument lumineux. George Clooney y interprète un politicien démocrate à qui on demande, en entrevue, s’il est pour ou contre la peine de mort. Puisqu’il est contre, on avance qu’il changerait sans doute d’avis si sa femme était assassinée. Silence. Puis, le politicien avoue qu’il traquerait le meurtrier, qu’il le tuerait de ses mains — mais sans jamais changer d’idée à propos de la peine capitale. Simplement, dit-il, la société devrait s’élever au-dessus des envies de meurtre de l’individu.

Ill : Luc Melanson

Appelez ça un idéal si vous voulez. Je préfère dire que c’est un peu beaucoup ça, la civilisation. Et peu importe comment on désigne la chose, faudrait la faire entrer dans la tête des 40 % de Qué­bécois qui appuient les propos controversés du sénateur Bois­venu concernant cette même peine de mort. Sans parler des conservateurs qui les justifient par l’émo­tion. Vous ne pouvez rien lui reprocher, disent-ils : l’homme est le père d’une victime tombée aux mains d’un récidiviste, il a parlé avec son cœur. Comme si la douleur pouvait l’exempter de la rigueur qui doit accompagner le poste qu’il occupe.

Parce qu’il est là, le problème : aujourd’hui, le cœur et la tête ne font plus qu’un. Et ça commence dans les médias, où l’émotion prend une place démesurée, calquant sa technique de racolage sur celle de la pub. Par exemple, dans une entrevue accordée à La Presse, l’animateur Denis Lévesque raconte que lorsqu’il prépare son émission, il jauge la pertinence de son sujet par l’unique mesure du rire et des larmes. Et dans les téléjournaux, moue d’indignation ou intonation gravissime chargent les reportages d’émotion.

Devant les unes de journaux et les manchettes dans Internet qui rejouent en boucle chaque drame un peu sordide, jusqu’à nous faire croire qu’un violeur, un assassin ou un tueur en série rôdent près de chez nous, de plus en plus de Québécois refusent la réalité au profit de l’émotion. Sinon, pourquoi viendraient-ils dire, comme je l’ai entendu trop souvent, que le sénateur Boisvenu est la voix du peuple en matière de justice, alors qu’il n’est que la voix de sa propre douleur ?

Comment le freiner, ce recul de l’intelligence au profit des sentiments qu’on peut mesurer chaque jour dans le discours des très populaires prophètes de la droite économique et morale ? Com­ment s’opposer à un modèle de probité, comme Boisvenu, qui refuse de croire les données qu’on lui présente parce qu’elles ne reflètent pas ses impressions ? Sur la baisse de la criminalité au Canada, il disait en 2010 : « Quel­qu’un quelque part manipule les chiffres. » Les 40 % de Québécois qui appuient ses paroles concernant les criminels qu’on devrait laisser se pendre ont certai­ne­ment envie de verser dans la même paranoïa.

Car pour eux aussi, c’est l’émotion qui parle, à l’unisson avec la morale. Et contre elle, la vérité n’a aucune chance. Ceux qui tentent de nous la montrer non plus. L’intellectuel sera ainsi rabroué, parce que s’il prend du recul au lieu de céder à la facilité, on l’accusera de ne pas comprendre les préoccupations du peuple. L’artiste subit le même opprobre s’il critique notre manière de vivre, de rire, de pleurer. Parce que les émotions ne se discutent pas. Même les scientifiques y passent, peu importe les preuves patentes. On n’accepte plus l’accident, l’imperfection.

« La justice élève la voix, mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions », écrivait Montesquieu dans ses Lettres persanes.

Peu de choses ont changé. Il y a toujours ce mince fil qui retient l’homme de sombrer dans la barbarie que constitue la vengeance. Et toujours des inconscients qui dansent autour, un couteau entre les dents et des ciseaux dans les mains.

Un beau jour, ils s’approchent un peu trop, et clac ! y passent certains idéaux. Mais moi, je dirais que ce qu’on tue alors, c’est un peu quand même la civilisation.

 

***

Mieux vaut un idéaliste qu’un idéologue. Dans une courte entrevue au Devoir, le professeur de philosophie Thomas De Koninck s’en prend aux dérives de la droite morale et oppose à celle-ci le véritable progrès de nos sociétés, qui repose sur la connaissance et l’éthique.

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