La recette du colonel

À Buckingham, Léo Marleau, ex-militaire, a pris en main une école à problèmes et lui a fait faire un saut de 215 marches au palmarès. Sans un dollar de plus et sans faire de sélection!

Lorsque l’ex-lieutenant-colonel Léo Marleau a hérité de la direction d’Hormisdas-Gamelin, il y a trois ans, cette école secondaire de l’Outaouais avait des allures de terrain miné. Élèves, profs et parents avaient combattu la commission scolaire, qui avait chassé le précédent directeur en lui reprochant son attitude, qui suscitait des conflits. Les taux de décrochage et de diplomation étaient désolants. Mais depuis, le vent a tourné. Au point qu’on vient maintenant de Joliette ou de Québec chercher des trucs à Buckingham (maintenant fusionnée à Gatineau)! Même un incendie, survenu en décembre 2004, s’est finalement révélé une bénédiction… bien qu’il ait ravagé les deux cinquièmes de l’école.

Dans les couloirs tranquilles, Léo Marleau, tiré à quatre épingles, nous guide d’un pas rapide et assuré, qu’on devine hérité de ses années dans la réserve des Forces armées – lors de sa dernière mission, en 1990, il commandait le régiment de Hull.

Ici, avant le feu, explique-t-il avec force gestes, s’élevait l’amphithéâtre délabré. Il a été remis à neuf et on s’apprête à l’équiper d’installations électriques dignes du Centre national des Arts, à Ottawa. Le ministère de l’Éducation n’ayant pas les moyens de financer l’équipement scénique, on a conclu un partenariat avec la Ville de Gatineau et des producteurs de la région.

On en a profité pour déplacer la cafétéria, si sombre que des profs avaient peur d’y faire de la surveillance. Elle est aujourd’hui plus lumineuse et plus vaste. Un salon pour les élèves, une salle de danse et même une salle de musculation ont également émergé des cendres.

Le sinistre, accidentel, n’a pas seulement permis à Léo Marleau de commander aux architectes des concepts répondant aux besoins d’aujourd’hui. Il lui a aussi fourni l’occasion de donner une nouvelle dimension au spectaculaire redressement auquel il a présidé, avec son équipe. «Le feu est devenu un agent mobilisateur», dit-il. Tellement que des gens soutiennent pour blaguer que c’est lui qui l’a provoqué, raconte-t-il en riant.

Sous son commandement, grâce à beaucoup d’audace et de créativité, l’école a fait un bond au palmarès des écoles secondaires, passant du 392e rang en 2001 au 177e cette année. Elle est l’une des écoles ayant le plus progressé depuis cinq ans. La cote globale, alors de 4,7, est maintenant de 6,4. Le taux d’échec, lui, est passé de un élève sur quatre à un sur cinq! Et le pourcentage de décrocheurs au 2e cycle, de 12,3% en 2003, est maintenant de 5,2%.

Le plus étonnant, c’est que toutes ces victoires n’ont pas été une affaire de budget. Le directeur précédent avait défié la commission scolaire pour obtenir plus de ressources. Son successeur était prévenu: il n’aurait pas un sou, pas un prof de plus. Hormisdas-Gamelin comptait 92 enseignants et 1 400 élèves en 2003; elle compte toujours 92 profs, mais… 1 700 élèves! «Je me suis très bien accommodé des ressources que la commission scolaire m’a données, mais on les a utilisées différemment», dit Léo Marleau.

«Chaos total, école dysfonctionnelle»… L’homme de 1,83 m ne manque pas de mots pour donner la mesure du défi qui l’attendait lorsque, en avril 2003, il a quitté son poste de directeur adjoint à Grande-Rivière, une autre école secondaire de la région, pour prendre en main Hormisdas-Gamelin. Elle était en queue de liste des écoles publiques du Québec, avec un taux de décrochage deux fois plus élevé que la moyenne au 2e cycle et un retard de 24% sur le taux provincial de diplomation. Une déroute que n’expliquait aucune donnée socioéconomique, les revenus des parents se situant dans la moyenne québécoise.

Le roulement du personnel cadre était infernal. L’absentéisme des élèves était en hausse, tout comme la violence et la consommation de drogue. «De septembre à novembre 2002, il y avait eu 19 arrestations d’élèves.» Tout ça dans un contexte de forte croissance des effectifs (le développement de la région, au début des années 1990, avait mené à la construction d’écoles primaires, dont les élèves ont récemment accédé au secondaire). Et au moment où la commission scolaire, en déficit, ne pouvait investir davantage.

«Le défaitisme était remarquable, poursuit Léo Marleau. Les employés étaient très préoccupés par le manque de ressources. « Une école de BS »: j’ai dû entendre ça cent fois dans les corridors.»

Au début de 2003, la commission scolaire démet de ses fonctions le prédécesseur de Léo Marleau. «Profs et élèves manifestaient pour appuyer le directeur. On se réunissait jusqu’à minuit. C’était l’enfer», raconte Marie-France D’Aoust, alors présidente de l’école et représentante des élèves au conseil d’établissement.

Vu par le conseil d’établissement comme «l’homme de la commission scolaire», Léo Marleau obtient d’extrême justesse le feu vert pour sa «réorganisation pédagogique». Sans compter qu’il y a des obstacles syndicaux à certaines de ses initiatives.

L’histoire de Marie-France D’Aoust témoigne bien de l’effet de cette «réorganisation pédagogique». Épuisée par la saga entourant l’ancien directeur, la jeune fille n’a pu terminer son année scolaire 2002-2003. Cela ne l’a pas empêchée de revenir l’année suivante et, en 2005, de passer directement de la 5e secondaire à l’Université d’Ottawa, en biochimie, grâce à une moyenne générale supérieure à 90%. (Elle vient d’entrer cette année en biopharmaceutique.) Une bonne partie du mérite est attribuable au virage pédagogique, croit-elle. «Le contenu est beaucoup plus approfondi. Les profs s’impliquent beaucoup.»

C’est dans la voie scientifique que s’est épanouie Marie-France D’Aoust. Car au cœur de la réorganisation se trouvent les parcours spécialisés – les «voies» -, qui ont, dit-on, beaucoup à voir dans la réduction du décrochage.

Ces voies donnent une «saveur» à toutes les matières. Ainsi, en maths, les élèves de la voie sports feront des statistiques de hockey et ceux de la voie arts plastiques se pencheront sur la géométrie des toiles de grands maîtres. Dans le monde selon Hormisdas-Gamelin, un même projet peut amener les élèves de la voie scientifique à dessiner des vêtements de la préhistoire dans le cours d’arts plastiques, à décrire le mode de vie de cette époque en français et en anglais, et à calculer la densité de la population des premiers hommes en maths. «Une amie qui allait dans la meilleure école privée de la région me disait qu’on était plus avancés qu’eux», dit fièrement Marie-France D’Aoust.

Les premières voies avaient été mises en place avant la crise de 2003, mais le programme n’était pas universel. «J’avais une éducation à deux vitesses, dit Léo Marleau. Des privilégiés et des négligés. Les classes ordinaires héritaient des élèves avec des problèmes de comportement, de tous les enfants dont les profs ne voulaient pas.»

Aujourd’hui, tout le monde choisit une voie: citoyenneté-environnement-arts plastiques, sports, arts de la scène, sciences et technologie, exploration professionnelle. Seul le programme d’études internationales, offert depuis septembre 2002, sélectionne ses élèves – 312 cette année.

Des frais sont exigés en début d’année pour les sorties, l’embauche d’entraîneurs, etc. Ils vont de 60 dollars par an à plus de 2 000 dollars pour une discipline comme l’équitation. Mais l’école peut accepter d’étaler le paiement, de le diminuer ou même de l’annuler pour ceux qui ont du mal à payer.

Ce système de voies reposant sur l’intégration des matières a sorti les profs de leur «bulle», se réjouit Micheline Maillé, qui fait partie des 14 chefs de groupe – des enseignants d’expérience libérés d’une partie de leur tâche pour conseiller leurs collègues. La formule de chefs de groupe, inspirée de l’école Grande-Rivière, a été intégrée à la convention collective cette année. «Dans la réforme, on enseigne aux élèves à travailler en équipe, dit Micheline Maillé. Il nous faut aussi acquérir cette compétence en tant qu’enseignants.»

Hormisdas-Gamelin cartonne en outre là où nombre d’écoles échouent: il n’y a presque pas d’écart entre la réussite des garçons et celle des filles. Pour y arriver, les professeurs y ont mis… du Tigre.

Vendredi après-midi. Les élèves ont congé pour le dernier cours, comme c’est le cas trois fois l’an. Par centaines, ils convergent vers la cour, où les Tigres, l’équipe de football de l’école, disputent dans leur uniforme orangé un match de la ligue scolaire. Pendant les temps d’arrêt, la radio de l’école crache des succès hip-hop. Comme un père de famille veillant sur les siens, Léo Marleau, cravate au cou et casquette sur la tête, regarde la partie.

Le football, à Hormisdas-Gamelin, c’est une grosse affaire: 80 joueurs – dont une joueuse -, plus 40 meneuses de claques. Depuis que les enseignants ont eu l’idée d’intégrer les Tigres à la voie sports, le professeur d’éducation physique Carl Élie, 38 ans, entend souvent des joueurs lui confier que, sans l’équipe, ils auraient décroché. «Si l’élève a une seule raison de rester à l’école, dit-il, il va rester. Même s’il n’aime pas ses cours de maths et de français.»

La réussite des gars et la baisse du décrochage reposent en outre sur une idée originale: la voie semestrielle, offerte à partir de la 3e secondaire. Des élèves ayant des échecs dans les matières essentielles à l’obtention du diplôme, souvent le français et les maths, bénéficient d’un accompagnement particulier. Dans de plus petits groupes et avec moins d’enseignants, l’adolescent peut ainsi consacrer la moitié de l’année à reprendre un cours raté l’année précédente, avant de passer, au second semestre, au contenu de l’année courante. «On lui dit: « Tu es rendu là, les autres sont rendus là. Si tu adoptes la formule [de la voie semestrielle], tu peux aller au bal en même temps qu’eux », explique Léo Marleau. En 4 e et en 5 e, on en perdait 50 par an. Maintenant, ils sont presque tous là en fin d’année.»

Grâce à la voie semestrielle, Jayla Bayram a repris le temps perdu en 4e secondaire. Son adolescence était «pas mal rough». Le moral dans les talons, absente plus souvent qu’à son tour, elle avait échoué à plusieurs cours de 3e secondaire. «Je voulais recommencer à zéro. Dans la voie semestrielle, ç’a été plus facile pour moi de me faire des amis, puisqu’on était seulement un groupe d’une vingtaine et qu’on se suivait tout le temps. Tu as trois profs au lieu de huit. Tu les connais, ils te connaissent. Ils sont plus disponibles.» Sans ce modèle, dit aujourd’hui Jayla Bayram, elle n’aurait pas été admise au cégep cette année.

En français aussi, Hormisdas-Gamelin a remonté la pente. Le chef de groupe François Bolduc, 39 ans, les cheveux attachés en queue-de-cheval, se souvient du temps où ses anciens élèves, une fois au cégep, se faisaient narguer par des profs, sous prétexte qu’ils n’étaient pas bons en français.

Il faut dire que le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit de 5e secondaire, en 2003, était de 49%, un triste record provincial. «Ça me faisait mal au cœur. Leur échec, c’était notre échec», dit François Bolduc.

Deux heures de français avaient été ajoutées l’année précédente; depuis 2004, on n’y fait que de la grammaire. Et 15 minutes de chaque classe de français sont consacrées à la lecture d’un roman.

On a également affiné la méthode de correction, en utilisant des couleurs différentes selon le type d’erreur, tout en les adaptant au manuel pédagogique. «Quand on corrigeait au stylo rouge, on retournait à l’élève des copies ensanglantées, rappelle François Bolduc. Il concluait qu’il était pourri en écriture. Avec les couleurs, je peux dire: « Tu n’es pas pourri, mais tu as des difficultés avec les verbes. » Ça dédramatise.» Le taux de réussite à l’examen officiel de français écrit a été de 78% en 2004 et de 92% en 2005. Mais en 2006, signe que la bataille n’est jamais gagnée définitivement, les résultats ont baissé à 63%. La direction cherche activement à comprendre ce qui a pu se passer, puisqu’il n’y a pas eu de changement majeur.

La direction a par ailleurs instauré dans toutes les matières une période hebdomadaire de concertation, après les cours, entre tous les profs des mêmes groupes d’élèves, pour qu’ils discutent des contenus, des projets. La mesure n’a rien coûté. «La convention collective le permet, mais on ne le faisait pas», dit le directeur.

Une première au Québec: Hormisdas-Gamelin a eu l’audace de modifier le sacro-saint horaire du secondaire. Il est toujours conçu sur neuf jours, mais selon une formule qui permet un arrimage avec le monde réel, qui lui fonctionne du lundi au vendredi. La mesure vise à faciliter les partenariats, lesquels permettent d’offrir davantage de services aux élèves sans qu’il en coûte plus à l’école.

Ainsi, les jeunes et les troupes de théâtre de la région profiteront d’installations perfectionnées (avant l’incendie, il fallait arrêter la ventilation pendant les productions à l’amphithéâtre!). Il y a également eu échange de terrains avec la Ville, qui a construit une piscine à côté de l’école. Les élèves peuvent en bénéficier 15 heures par semaine.

Un dernier petit truc: l’école n’a payé que 5 000 dollars les appareils de sa populaire salle de musculation, qui en valent 30 000. Elle les a dénichés… dans une vente defaillite.

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