La rectitude se tire dans le pied

Nous en sommes là : à revenir dans le temps pour faire le procès de personnalités publiques en imposant à leurs comportements d’hier le filtre moral d’aujourd’hui.

Photo : Daphné Caron

Parlons du blackface de Justin Trudeau. Ou plutôt n’en parlons pas : j’en fais simplement un prétexte afin d’explorer le climat de rectitude rétroactive et les garde-fous moraux qui prennent une ampleur déraisonnable dans le discours public. Jusqu’à provoquer de dommageables contrecoups.

Parce que nous en sommes là : à revenir dans le temps pour faire le procès de personnalités publiques en imposant à leurs comportements d’hier le filtre moral d’aujourd’hui.

Comme si le contexte culturel et social ne comptait pour rien. Comme si l’évolution des mœurs était un détail insignifiant, qui ne nous permettrait plus de racheter des fautes que l’on ignorait commettre en faisant ce qui paraît inconcevable aux yeux des gardiens de la bienséance : évoluer au fil du temps.

Ce qui ne signifie pas que tout est pardonnable ; il n’existe aucun contexte qui rendrait la violence ou le harcèlement sexuel acceptables. Mais un déguisement, datant de nombreuses années, alors qu’il ne causait pas le moindre émoi au moment d’être revêtu ? Pour ce truc comme pour tant d’autres, on nage en plein délire, provoqué par une meute de commentateurs qui imposent les rapides fluctuations de l’acceptabilité sociale en conjuguant celle-ci au plus-que-parfait du subjectif.

Ces bouffées d’indignation nous font néanmoins évoluer en nous obligeant à faire preuve d’empathie pour les personnes blessées par les gestes dénoncés. Elles éveillent nos consciences. Je l’ai d’ailleurs souvent écrit ici : je trouve souhaitables ces remises en question qui nous forcent à chausser les souliers des moins privilégiés de la société ou à nous interroger, plus largement, sur la portée de nos actions.

Mais dans un monde nourri par le dualisme qu’alimentent les réseaux sociaux, l’intransigeante conscientisation des justiciers moraux fabrique aussi son contraire. Soit un commerce de la « non-rectitude politique », qui s’abreuve aux dérives de la gauche pour mieux ridiculiser l’ensemble de ses positions. Ou, pire encore, pour valider la pérennité de comportements qui ont pourtant atteint leur date de péremption.

Dans ce monde en noir et blanc, toute forme de nuance est exclue. Et chaque camp manufacture ses scandales. Or, la réalité est autrement complexe, les gens s’avèrent rarement unidimensionnels, et la morale est souvent truffée d’ambiguïtés.

Évidemment, la censure m’inquiète, tout comme les safe spaces (NDLR : lieux physiques ou virtuels exempts de discrimination envers les minorités) et les trigger warnings (NDLR : avertissements prévenant de la diffusion d’un contenu susceptible de provoquer ou de réveiller un traumatisme). Sous prétexte d’épargner les sensibilités de quelques personnes, on évacue des pans entiers de débats sur l’art, la société, la politique. On met des œuvres à l’index de programmes universitaires. On javellise la langue.

Mais la réaction inverse me paraît aussi démesurée que scandaleuse. Ainsi, maquillant leur opportunisme pour le faire passer pour de la diversité d’opinions, nombre de médias empruntent le traitement binaire de la prise de position des réseaux sociaux afin de mieux courtiser l’auditoire.

Se posant en victimes, animateurs, chroniqueurs et autres parangons de conservatisme social nous expliquent qu’on ne peut plus rien dire, alors qu’ils disposent eux-mêmes d’une myriade de tribunes pour s’exprimer. Mais à la différence des justiciers de la gauche qui pour la plupart croient bien faire, et dont la maladresse confine parfois à l’intransigeance, les nouvelles figures réactionnaires, elles, sont au centre d’un business.

Ici comme ailleurs en Occident, ces gens se présentent comme des rebelles, et leur posture est donc le plus souvent celle d’un miroir : toujours à l’envers du discours progressiste afin de valider le statu quo. Leur propos est une validation pour celles et ceux qui craignent le changement. Et ça doit être drôlement lucratif, puisqu’ils sont partout : en ligne, dans les journaux, à la radio. En politique, aussi.

Populistes ou prétendus intellectuels, ils enchaînent les débats stériles et produisent de l’opinion comme Tim Hortons cuisine les beignes. C’est gras, c’est sucré, c’est réconfortant. Une recette simple qui plaît.

Pour paraphraser l’humoriste et animateur américain Bill Maher, parfois, une opinion est politiquement incorrecte, mais valide ; d’autres fois, elle va contre l’esprit des bien-pensants, mais elle est aussi parfaitement stupide.

Le business des réactionnaires semble faire peu de cas de cette distinction. L’important, c’est de générer des clics. Et tant pis pour le climat social.

Malgré ses intentions louables, la gauche déchaînée aurait intérêt à se calmer un peu. L’intolérance en manufacture une autre. Et parfois, les tenants d’un impossible angélisme contribuent à faire naître les démons qui peuplent leurs propres cauchemars.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

Commentaires
Laisser un commentaire