« La relance ne se fera pas sans les villes »

On ne peut pas faire partie de la grande région métropolitaine juste quand tout va bien, affirme Suzanne Roy, présidente de l’Union des municipalités du Québec.

Crédit : L'actualité

 

Suzanne Roy, mairesse de Sainte-Julie depuis 2005, est présidente de l’Union des municipalités du Québec (UMQ) depuis le 20 mai dernier.

En réalité, celle qui a dirigé l’organisme il y a quatre ans (de 2014 à 2016) est revenue aux commandes depuis novembre 2019 pour remplacer Alexandre Cusson. L’ancien maire de Drummondville avait quitté son poste dans sa tentative malheureuse pour se faire élire chef du Parti libéral du Québec.

L’UMQ regroupe 390 municipalités membres représentant 85 % de la population québécoise, et Suzanne Roy a été aux premières loges de la crise sanitaire depuis le jour 1.

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Les Québécois vous ont découverte en octobre 2019, lorsque votre municipalité a été la première à reporter l’Halloween pour cause de météo. Quels sont les pouvoirs d’un maire en temps de crise ?

Dès le début des mesures de confinement, les municipalités ont dû soutenir leurs banques alimentaires et mettre en place des services d’appels pour les aînés. La santé n’est pas dans nos prérogatives habituelles ; il nous a donc fallu travailler en dehors des cadres et de manière extrêmement rapide. En temps normal, on nous aurait donné six mois pour mettre en place le télétravail, et on n’y serait pas arrivé. On l’a fait en deux jours. La crise sanitaire nous a donné une agilité qu’on ne se connaissait pas nous-mêmes.

Vous êtes mairesse depuis 15 ans. Vous avez eu à gérer bien des crises. Qu’est-ce que la COVID a de spécial ?

De mémoire de mairesse, et je suis une vieille élue, on n’a jamais vécu une crise où tout le monde est en crise. Habituellement, une crise va toucher un quartier, une ville ou une région. Lors du verglas en 1998, par exemple, ça n’a pas pris 24 heures pour que Mont-Laurier nous envoie un plein camion de bois de chauffage. Quand il y a eu les inondations sur le Richelieu en 2008, c’est Sainte-Julie qui est allée aider Saint-Jean. Là, on est tous dans la même situation. Le Québec au complet est en crise. Il n’y a personne pour venir nous sauver.

Habituellement, les municipalités sont dans l’action physique, immédiate — inondation, verglas, feu. Mais là, mais on est dans une crise lente, immobile, qui produit beaucoup d’anxiété. Dans notre cartable « gestion de crise », la section pandémie était anecdotique. En ce moment, on rajoute des pages tous les jours.

C’est vraiment un cartable ?

Plus maintenant. En fait, c’est un fichier informatique qui établit la procédure : qui on appelle, qui on alerte, qui va constituer le comité de crise, qui fait quoi, comment on décide.

À l’UMQ, notre conseil d’administration compte 52 membres. C’est gros. Exceptionnellement, on tient une réunion du conseil d’administration par semaine, mais ce qui est encore plus spécial, c’est que le taux de participation est de 100 %. Tout le monde vient. Tout le monde veut pouvoir poser des questions, faire des suivis, vérifier auprès des ministères.

Bien des maires de régions ont dit qu’ils ne voulaient pas voir de Montréalais chez eux. Vous répondez quoi à cela ?

À la suite de cela, l’UMQ a produit une déclaration de solidarité à la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM). Toutes les régions du Québec sont interdépendantes. On ne peut pas penser faire une relance cohérente autrement. À Sainte-Julie, nos gens travaillent autant à Saint-Hyacinthe qu’à Montréal. Les gens de Chaudière-Appalaches travaillent à Québec. On ne peut pas penser qu’il va y avoir une saison touristique juste pour les gens de l’est du Québec. Ça ne suffira pas pour faire vivre l’économie de ces régions-là. Les entreprises vont mourir. Donc, notre déclaration affirme que toutes les régions sont interdépendantes à tout point de vue. Les régions ne sont pas dos à dos, mais coude à coude.

On ne peut pas faire partie de la grande région métropolitaine juste quand tout va bien. On en fait aussi partie quand il y a une pandémie.

Sainte-Julie est quand même moins affectée que Montréal. Vos citoyens en pensent quoi ?

C’est notre rôle d’élu d’expliquer les choses. On ne peut pas faire partie de la grande région métropolitaine juste quand tout va bien. On en fait aussi partie quand il y a une pandémie. Pour certains, il peut paraître illogique que les commerces du dernier village de la CMM soient fermés alors que tout est ouvert dans le village voisin, qui est en dehors de la CMM. Mais on ne peut pas changer les délimitations quand ça fait notre affaire. Il y a toujours un dernier village et un premier village. Il faut être cohérent. L’UMQ aussi a un rôle pédagogique là-dedans.

À l’UMQ, il n’y a pas de partis politiques. Chaque maire est égal et libre de ses opinions. Comment se règlent les différends entre vous ?

Chacun peut défendre son point de vue, mais chacun a l’obligation de tenir compte de celui de l’autre. Un regroupement comme le nôtre permet de comprendre la réaction du voisin, de la grande ville, du village. On se parle beaucoup. On discute dans la Municipalité régionale de comté (MRC), dans la CMM : « Tu fais quoi ? Tu penses quoi de telle situation ? Comment agir ? » C’est pour ça que le conseil d’administration tient des rencontres hebdomadaires. Cette communication est essentielle entre nous en temps normal et elle est vitale en temps de crise. Il faut pouvoir se parler, s’appeler, se dire les vraies affaires.

L’UMQ s’est toujours plainte du manque d’écoute du gouvernement du Québec. Est-ce que la COVID change quelque chose là-dedans ?

Notre relation avec Québec a changé en 2016 et elle doit continuer d’évoluer. En 2016, le gouvernement du Québec a reconnu les municipalités en tant que « gouvernements de proximité ». Cette reconnaissance était essentielle. Dans les faits, il reste encore beaucoup de travail à faire. Mais force est d’admettre qu’avec cette pandémie, le gouvernement du Québec a montré beaucoup de souplesse et de respect pour ce que nous sommes. La différence est apparue dès le début de la crise sanitaire. Le gouvernement faisait la liste des mesures essentielles pour le Québec, mais au lieu de nous dicter des actions précises, on nous disait qu’on pouvait agir comme on l’entendait à l’intérieur du cadre, selon nos valeurs, nos préférences. C’est un gros changement d’attitude.

Les ratés dans les CHSLD nous ont montré les limites de la centralisation. Est-ce que les municipalités ne sont pas l’exemple d’une décentralisation qui fonctionne ?

Plus il y a d’étages, plus il devient long de prendre des décisions ou de faire tourner la machine. Mais en temps de crise, les municipalités ont créé des liens très rapides, très efficaces avec le gouvernement. On posait des questions, et les réponses venaient très vite. Comme plusieurs lois ordinaires ne s’appliquaient pas en temps de crise, on devait décider ce qu’on devait faire pour le conseil municipal, les consultations publiques, les dérogations mineures. Les réponses arrivent très vite. Espérons que ça restera comme ça jusqu’à la fin.

Comment ça se gère, des centaines de maires qui demandent des réponses au gouvernement ?

Ça s’est vite organisé. Quand un problème était global et touchait l’ensemble des municipalités, ça passait par l’UMQ qui a une relation directe avec les différents ministères. Mais dans chaque région administrative, les maires avaient des rencontres hebdomadaires avec la direction de la santé publique et les ministères concernés. En Montérégie, les préfets de MRC avaient également une rencontre hebdomadaire avec la santé publique.

Quel sera l’effet de la COVID sur les finances municipales ?

Majeur. Nous estimons la perte de revenus pour l’année entre 856 millions et 1,2 milliard de dollars pour l’ensemble des municipalités. Le gros de la perte, à hauteur de 57 %, porte sur le transport collectif, qui marche pratiquement à vide. Mais on perd partout, sur les taxes de mutation, les permis, le stationnement. Dans certaines villes qui exploitent un camping ou un aéroport, les pertes de revenus sont encore plus importantes.

L’impact de la COVID sur nos dépenses va s’étirer au moins jusqu’en 2021.

Ça nous frappe aussi pour les dépenses. Les municipalités ont dû intervenir pour faire observer les règles sanitaires, pour le soutien des organismes. Celles qui ont des pompiers à temps partiel ont dû les prendre à temps plein et les coordonner pour réduire la possibilité que des équipes entières soient contaminées. Ça coûte cher. Savez-vous ce que la population fait quand elle est mise en confinement ? Les gens font le ménage de ce qu’ils accumulent depuis cinq ans. Et ça se retrouve à la rue. Ça représentait des tonnes et des tonnes, et des millions de dollars en dépenses additionnelles. Ce n’est pas fini : les camps de jour vont facilement coûter le double.

L’impact de la COVID sur nos dépenses va s’étirer au moins jusqu’en 2021. La taxe foncière représente 70 % des revenus municipaux. Or, ce n’est pas une taxe juste, elle ne tient pas compte de la situation immédiate, en particulier de l’activité économique. On espère que Québec et Ottawa seront au rendez-vous. La relance ne se fera pas sans les villes.

Quelles seront les priorités après la crise de la COVID ?

Les mêmes qu’avant : la lutte au changement climatique, l’aménagement du territoire, le transport collectif, les finances municipales. J’espère que le gouvernement va continuer de bien répondre. Si on a pu être aussi efficaces en pleine crise, je ne peux pas croire qu’on ne pourra pas continuer de l’être après.

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