La religion s’invite sur TikTok

Le mot-clic #islam compte près de 79 milliards de visionnements sur TikTok, et #jesus, 52 milliards… Certains applaudissent, d’autres pas.

BiZkettE1 / Freepik / montage : L’actualité

Cheveux bruns, yeux verts, barbe soignée, le Québécois Redazere fait un tabac sur les réseaux sociaux, particulièrement sur TikTok, où il compte plus de 1,8 million d’abonnés. L’homme dans la mi-vingtaine maîtrise parfaitement les codes de ces nouveaux médias : vidéos courtes, montages dynamiques, humour, jeu-questionnaire, proximité avec sa communauté qu’il nomme affectueusement « la famille ». Son sujet de prédilection : l’islam. 

Chaque jour, il propose des rappels aux croyants : la bonne manière d’effectuer son ablution des pieds ou quoi faire lorsqu’on est déconcentré pendant son recueillement. Il parle de pardon et d’entraide, sollicite ses abonnés à venir au secours de ceux dans le besoin. Redazere présente aussi des facettes plus traditionnelles de sa religion : les normes strictes qui régissent les relations hommes-femmes, l’obligation de porter le voile, les raisons pour lesquelles on ne devrait pas écouter de musique ou décorer sa maison pour Noël… 

TikTok est d’abord connu comme un réseau axé sur le divertissement qui attire les 13-29 ans. Or, les religions y font de plus en plus leur nid : des mots-clics tels que #islam ou #jesus comptent respectivement 78,9 et 51,5 milliards de visionnements. Ils n’en totalisaient que 1 milliard et 85 millions respectivement en 2019, selon des articles des sites Insider et The Daily Beast. Parmi les comptes les plus populaires à parler de l’islam : Ilhan St, Comprends ton dine, Savoir islam et Hicham R2F, chacun suivi par des centaines de milliers d’abonnés. Du côté de la religion catholique : Nouhatie, Lionel Veh et Olivier Zeytooun, mais surtout Père Matthieu, un jeune prêtre de la région de l’Yonne, en France. Celui-ci s’est fait connaître, entre autres, grâce à une vidéo où il affirmait qu’il n’était écrit nulle part, ni dans la Bible ni dans le catéchisme, que l’homosexualité était un péché, ce qui avait soulevé l’ire de certains membres du clergé français. Il compte aujourd’hui près de 900 000 abonnés. Même le satanisme trouve sa place sur TikTok, avec la jeune xxdevilishdollxx, suivie par plus de 92 000 personnes.

Au début de l’année, le quotidien français La Croix, dans un reportage sur la montée des influenceurs musulmans francophones, a classé Redazere comme l’un des plus importants. Dans la foulée, des voix se sont inquiétées en France de cette hausse d’intérêt. Claude Askolovitch, journaliste chargé de la revue de presse à la radio publique France Inter, s’est dit préoccupé par le fait que certains aient réussi à adapter l’intégrisme aux codes de TikTok. Dans le site d’actualités d’extrême droite Boulevard Voltaire, le journaliste Renaud de Bourleuf a affirmé que l’islam « recrute » et « endoctrine » sur ce réseau social « dangereux ». On redoute la propagation de « superstitions » et d’une idéologie religieuse encourageant la séparation des croyants du reste de la population. Surtout, on s’alarme pour cette jeunesse friande de clips guillerets, dont l’esprit critique ne serait pas assez affûté pour distinguer le bon grain de l’ivraie.

Redazere, qui se tient loin des journalistes, a ignoré les nombreuses demandes d’entrevue de L’actualité. Plusieurs démarches auprès d’une demi-douzaine d’autorités religieuses et universitaires sont restées lettre morte ou ont été refusées. Seule Solange Lefebvre, professeure et titulaire de la Chaire en gestion de la diversité culturelle et religieuse de l’Université de Montréal, a accepté de discuter de ce sujet.

L’intérêt pour les sujets religieux sur TikTok n’a rien de très surprenant pour Solange Lefebvre. « Lorsqu’on est âgé de 15 à 25 ans, on est dans une période où, normalement, on se pose de grandes questions », dit-elle. Dans cette quête de construction de soi, on se trouve souvent à la recherche d’une spiritualité, de repères et de règles de vie, ce qu’une doctrine peut fournir.

La religion passe par ailleurs un mauvais quart d’heure dans la sphère publique francophone depuis plusieurs années. L’adoption de lois sur la laïcité en France comme au Québec et les attaques du 11 septembre 2001 en ont fait un sujet épineux. « Il y a ce récit sur la religion qui veut qu’on n’en parle que de manière critique et qu’on chasse le sujet des écoles. Bien voilà, il va ressurgir. Ça va créer un tabou, les gens n’oseront plus en discuter et ils vont se tourner vers ces sources [Internet et les réseaux sociaux] », poursuit-elle.

Or, si le « continent numérique » se prête particulièrement bien à cette recherche de sens, il n’est pas un terrain familier pour les autorités religieuses. Leurs rapports aux médias sociaux commencent à peine à se former, forcés par la pandémie. « Certaines congrégations n’avaient même pas les adresses courriel de leurs membres », dit la professeure. Si Redazere et le père Matthieu montrent une grande maîtrise du langage de ces réseaux, cette compétence demeure rare au sein des groupes religieux plus traditionnels, ajoute-t-elle.

Sur ses comptes TikTok, Instagram et YouTube, Redazere affirme qu’il a failli être banni du réseau à plusieurs reprises. Il répète qu’il n’est pas un imam et qu’il offre simplement des rappels religieux à ses abonnés. Aux médias français qui s’inquiètent de sa popularité, il a répondu sur Instagram. Déçu d’être dépeint comme un prédicateur potentiellement dangereux, il affirme ne représenter aucun mouvement à tendance sectaire. Il souhaite prôner la liberté, la coexistence et, surtout, la paix.

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Danger. Je ne suis pas anti islam, mais je suis inquiète pour ceux qui sont vulnérables et qui trouveront tout cela bien beau.

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