La résistance n’est pas futile

Les grands noms du numérique ont un avenir radieux devant eux. Et les maux de tête créés par leur position dominante iront également croissant si on reste les bras croisés.

Photo : Daphné Caron

Tandis que l’on regarde les courbes de contagion de la COVID-19 grimper toujours plus haut, un autre type de courbe devrait aussi nous préoccuper. La valeur boursière des géants du Web atteint de nouveaux records, signe incontestable qu’ils vont émerger de la pandémie dans une position de domination encore plus dommageable pour nos vies, nos économies et nos démocraties.

On s’inquiétait déjà de la puissance démesurée des Google, Apple, Facebook, Amazon et autres, qui grandissaient sans que l’on puisse faire quoi que ce soit pour les arrêter. Et en ce moment, la pandémie leur donne un formidable coup d’accélérateur. 

Ces géants du Web nous rendent bien sûr de fiers services. C’est grâce à leurs innovations que nous avons pu si rapidement nous confiner tout en continuant nos activités autrement pour faire échec au virus. Télétravail, éducation à distance, achats en ligne, films et séries télé à volonté : des pans encore plus larges de nos vies reposent aujourd’hui sur la stabilité de notre connexion Internet. 

On aurait tort de croire qu’une fois la pandémie maîtrisée, tout va redevenir comme avant. Notre consommation plus gourmande de services numériques va se poursuivre, car la plupart nous permettent de mener notre existence de façon plus pratique et agréable.

C’est d’ailleurs pour cette raison que la valeur boursière des GAFA explose. Le prix d’une action ne reflète pas les succès actuels d’une entreprise, mais plutôt la croissance prévue de ses profits à long terme. Et de ce côté, l’avis des investisseurs est unanime : les grands noms du numérique ont un avenir radieux devant eux. Ce qui signifie que les maux de tête créés par leur position dominante iront également croissant.

Ces problèmes sont multiples. Les géants du Web ont acquis un quasi-monopole qui leur permet d’écraser la concurrence. Ils profitent aussi d’énormes avantages fiscaux parce que nos gouvernements n’ont pas su, ou voulu, adapter nos lois à la fulgurante montée de l’économie numérique. 

Sur le plan social, les dégâts ne sont pas moindres. Les GAFA encouragent par tous les moyens possibles la dépendance aux écrans afin que nous consommions sans retenue leurs produits, au détriment de notre santé mentale et physique — à ce sujet, profitez de votre abonnement à Netflix pour regarder le documentaire Derrière nos écrans de fumée, où l’on montre avec grande clarté les mécanismes de manipulation psychologique perfectionnés par les petits génies de la Silicon Valley. Il faut aussi reconnaître l’effet profondément toxique de Facebook sur la démocratie, le réseau social étant devenu une terrifiante machine à propager la désinformation et à polariser nos sociétés.

Bref, ça n’allait pas bien avant la pandémie, et ça ira encore moins bien après si on reste les bras croisés, comme le prônent les apôtres aveugles du libre marché. Il faut cesser de se conter des sornettes. L’apparition de toute nouvelle technologie, que ce soit le téléphone, l’automobile ou le chemin de fer, a toujours été suivie par un encadrement de l’État pour parer aux dérives. 

C’est pourquoi il faut saluer la croisade du ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault, qui entend déposer plusieurs projets de loi à Ottawa dans la prochaine année pour forcer les géants du Web à rendre des comptes de façon minimale sur leurs activités. Et les obliger à contribuer davantage au financement des écosystèmes culturels et démocratiques qu’ils sont en train de piller en toute impunité. 

Le Canada n’est pas seul dans sa bataille pour affirmer sa souveraineté numérique. D’autres pays, dont ceux de l’Union européenne, cherchent des solutions, certes imparfaites et incertaines. 

La domination des empereurs du Web n’a rien d’une fatalité, sauf si nous continuons de croire que la résistance est futile.

Laisser un commentaire

Ne serait-il pas une quelconque de contradiction entre « quasi-monopole » et « libre marché » ? En principe l’un et l’autre devraient être incompatibles.

La question que je me pose est la suivante : Pourquoi est-ce que nous avons perdu le contrôle ?

La seconde question que je me pose : Est-ce que la réglementation des États est-elle vraiment susceptible de nous rendre ce contrôle ?

La troisième question que je me pose : Pourquoi ne voyons nous pas tout cela comme des opportunités ?

La quatrième question que je me pose est la suivante : « Que vaudraient les GAFAM, s’il n’y avait pas en arrière plan la puissance industrielle des Chinois ? »

Ma question ultime est la suivante : « À quand une vallée du Saint-Laurent pour concurrencer les géants Californiens ou pour les apprivoiser ? »

Quand il était dans l’opposition le premier ministre Legault rêvait de cette vallée. Alors prenons le au mot. Mettons tout en œuvre pour que cela soit fait.

Pour apprendre à résister il faut apprendre à ouvrir sa conscience. Cet exercice n’est pas si simple en effet. Mais il y a un début à tout.

Répondre
Les plus populaires