La retraite hors du placard

S’il est parfois difficile d’être gai à 20 ans, ça peut l’être encore plus quand vient le temps de la maison de retraite. Mais aux États-Unis, en Europe et même au Québec, de petites révolutions commencent à secouer les préjugés du troisième âge.

Mêmes murets de béton, mêmes maisons de stucco aux toits d’ardoise, mêmes bosquets d’hibiscus fuchsia et, surtout, mêmes têtes grisonnantes. En Floride, les quartiers privés pour retraités se suivent… et se ressemblent. Celui de Palms of Manasota, à Palmetto, sur la côte du golfe du Mexique, ne fait pas exception. Un détail le distingue, cependant: ses résidants sont tous homosexuels. Enfin, presque.

Al Usack et Ed Kobee y coulent des jours paisibles. Ces deux grands-pères aux cheveux blancs, conjoints depuis une vingtaine d’années, ont emménagé à Palms of Manasota il y a huit ans. Ils y vivent leur amour au grand jour, sans crainte d’être montrés du doigt, sans risque d’être ostracisés par des voisins peu amènes. Leur résidence au terrain nickel donne sur un vaste étang où aigrettes et pélicans se chauffent au soleil. Dans leur salon, la bibliothèque croule sous les photos de leurs enfants et petits-enfants respectifs. Et derrière la porte de leur chambre à coucher, un calendrier d’hommes nus marque discrètement le temps qui passe.

Ed, 70 ans, est retraité de la CIA. Al, 75 ans, concevait des armes pour la Navy. Ils ne vivraient ailleurs pour rien au monde. «On peut être tout à fait nous-mêmes, se balader main dans la main et s’embrasser à l’extérieur de la maison», dit Ed. Leur voisine, Geraldine Scott, est elle aussi emballée par ce quartier de retraités. «J’ai trouvé ici une nouvelle famille. C’est important pour moi. Imaginez: je suis lesbienne, célibataire, handicapée et je vis seule, dit cette femme de 68 ans qui souffre de sclérose en plaques. J’ai besoin d’être bien entourée!»

En Amérique du Nord, Palms of Manasota est le plus ancien des quartiers privés pour gais et lesbiennes retraités. Les premiers résidants s’y sont installés en 1998. Depuis, d’autres quartiers du genre ont poussé dans quelques États américains, notamment en Californie, en Arizona, au Nouveau-Mexique et en Ohio. Les gais d’Espagne, de Suède, de France, d’Allemagne et des Pays-Bas ont aussi les leurs.

Au Québec, toujours rien. Du moins jusqu’à maintenant. Mais la première génération d’hommes et de femmes ouvertement homosexuels y a désormais atteint l’âge de la retraite. Et le moment d’emménager dans un foyer pour personnes âgées est arrivé. Pour beaucoup, cela signifie s’emmurer dans le silence. «La solitude frappe durement les doyens de notre communauté», constate Laurent McCutcheon, fondateur de Gai Écoute (ligne téléphonique de soutien psychologique pour homosexuels en détresse). «Nous recevons de plus en plus d’appels de gais âgés vivant complètement isolés. La plupart d’entre nous n’ont pas d’enfants pour les accompagner dans la vieillesse.»

C’est afin d’éviter de vieillir seul que l’agent immobilier Bill Laing a imaginé Palms of Manasota, au début des années 1990. Il a acheté 10 hectares de terrain boisé – l’équivalent de 20 terrains de football – et a lancé la construction des premières résidences. Il est mort peu de temps avant qu’elles soient terminées.

Passer inaperçu dans ce village caché derrière un muret de béton et blotti sous les palmiers et les orangers relève de l’exploit. Comme dans tous les quartiers privés. Parce que tout le monde se connaît et que des caméras observent les allées et venues de tout un chacun. À peine y avais-je mis les pieds qu’un résidant m’a interpellé: «La vente itinérante est interdite ici! C’est votre voiture qui est garée là-bas?» Avec de pareils voisins, pas besoin de système d’alarme! «Les caméras ont surtout un effet dissuasif», dit Al Usack.

Le quartier accueille une cinquantaine de gais et de lesbiennes, dans 35 bungalows ou maisons jumelées. Dans les prochaines années, on construira une résidence pour personnes âgées gaies en perte d’autonomie. L’été prochain, le quartier sera doté d’un centre communautaire et d’une piscine creusée, laquelle, sans doute, soutiendra difficilement la comparaison avec la mer émeraude et les plages de sable blanc qui se trouvent tout près.

Pour les homophobes qui voudraient casser du gai, Palms of Manasota est une cible facile. Imaginez, 50 homosexuels âgés – dont certains à la santé précaire – rassemblés dans un même lieu… Pourtant, les gestes violents sont rarissimes, assure John Dorr, 76 ans, prêtre de l’Église épiscopale et l’un des premiers résidants du secteur. «Quelques adolescents viennent parfois nous traiter de tapettes, mais sans plus.»

Les divas Madonna et Britney Spears ont beau s’embrasser à pleine bouche à la télé et les cowboys de Brokeback Mountain tomber amoureux l’un de l’autre au cinéma, tout n’est pas rose pour les gais au pays de l’Oncle Sam. «Que vous soyez gai, noir ou même canadien, dit Bruce Wagener, conjoint de John Dorr, il y aura toujours quelqu’un, quelque part, pour vous haïr.»

Selon des extrémistes religieux, par exemple, la mort des G.I. en Irak est la punition que Dieu inflige aux États-Unis pour leur trop grande tolérance envers les homosexuels… Ces fanatiques perturbent régulièrement les funérailles des soldats tués en service.

Au Québec, Dieu n’est pas aussi cruel. N’empêche. La vie des gais et des lesbiennes du troisième âge se transforme parfois en calvaire. Et ce n’est que les pieds devant que beaucoup sortiront du placard, où ils s’enferment à double tour.

Ainsi, pour Albert Tremblay (nom fictif), 84 ans, l’heure du retour à la clandestinité a sonné il y a trois ans. Cet homme d’allure soignée, retraité de l’enseignement, a emménagé dans une résidence pour personnes âgées de Montréal et, du coup, a occulté tout un pan de sa vie. Jadis actif dans la communauté gaie – il a fondé un groupe social pour les 40ans et plus -, il n’ose plus afficher son homosexualité. «Si mes voisins savaient, cela créerait des conflits, dit-il. Les gens de ma génération qui acceptent les gais sont l’exception.»

Ce n’est pas qu’une question d’acceptation, croient Al Usack et Ed Kobee. «Bon nombre de personnes âgées n’ont même pas conscience que l’homosexualité existe», dit Ed, sans lever les yeux de son assiette de crevettes. Il y a une dizaine d’années, alors que Al et lui visitaient une résidence où ils pensaient s’installer, quelques vieilles dames les observaient de loin. «Vous avez une épouse?» leur a demandé l’une d’elles en s’approchant. «Non, Ed et moi sommes « partenaires de vie »», lui a répondu Al. «Super! s’est-elle écriée en se tournant vers ses amies. Ils sont célibataires!» Les deux conjoints ont pris leurs jambes à leur cou.

Laurent McCutcheon, de Gai Écoute, lui-même dans la soixantaine, les comprend. «Nous avons besoin de nous retirer en compagnie de gens avec qui nous avons des choses en commun, qui partagent avec nous des souvenirs communs, qui ont une expérience de vie semblable à la nôtre», dit-il. De la même façon, en fait, qu’un vieil hétérosexuel passionné de hockey serait malheureux de vivre entouré de femmes âgées qui ne parlent que de tricot…

À Montréal, les gais âgés s’organisent pour vieillir entre eux. En avril dernier, sur les 90 répondants à un sondage Internet annoncé dans le mensuel gai Fugues, environ 80 homosexuels âgés de 50 ans et plus ont affirmé qu’ils iraient volontiers vivre dans une résidence conçue pour eux. Près de la moitié souhaitent même pouvoir le faire d’ici cinq ans.

L’idée qu’on construise une résidence pour retraités gais à Montréal sourit à Albert Tremblay. Mais y emménager? Pas question, tranche-t-il, l’air sévère. «J’irai y faire un tour, de temps en temps. Mais je ne veux pas y vivre. Je suis trop vieux pour déménager.» La vérité, me confie un de ses amis, qui assiste à l’entrevue, c’est qu’il ne voudrait pas habiter une résidence ouvertement gaie. «Il aurait peur d’être étiqueté. Et il ne pourrait pas y recevoir sa famille, qui ignore son homosexualité.»

Du côté des lesbiennes, un projet de foyer pour personnes âgées est sur les rails. Et le train file à vive allure. Si tout va comme prévu, les premières locataires pourraient s’y installer dans deux ans. L’endroit comptera 24 logements, en location. La construction coûtera deux millions de dollars et sera financée en majeure partie – jusqu’à 85% – par les fonds publics. «Nous n’en sommes qu’aux premiers balbutiements, mais le dossier avance bien», dit Robert Dion, agent de développement en logement social au Groupe de ressources techniques, organisme sans but lucratif voué à la promotion de l’habitation communautaire. «Nous cherchons en ce moment un terrain où construire la résidence.»

Pour Diane Heffernan, coordonnatrice du Réseau des lesbiennes du Québec, il n’y a pas une minute à perdre. Les lesbiennes dans les immeubles pour personnes âgées hétérosexuelles craignent qu’on apprenne leur secret. Au point que les auteurs d’une étude universitaire sur les besoins résidentiels des lesbiennes âgées ont été incapables d’en dénicher une seule dans les résidences de Montréal!

Comment pourrait-on les blâmer de rester cachées? demande Diane Heffernan. «Ce sont souvent des femmes que leur famille a reniées, qui ont été rejetées par l’Église et traînées chez les psychiatres, où elles ont parfois subi une lobotomie. Mais notre génération ne retournera jamais dans le placard», ajoute-t-elle.

Pas si sûr, rétorque Laurent McCutcheon. «Le jour où je serai dépendant des gens qui m’entourent, je vais mesurer les risques. Il suffit d’une seule personne pour vous rendre la vie infernale et vous laisser traîner trois jours la couche pleine…»

Bill Ryan, homosexuel et professeur de service social à l’Université McGill, refuse lui aussi de blâmer les gais qui retournent dans le placard dès qu’ils emménagent dans une résidence pour personnes âgées. «Avoir 80 ans et être gai aujourd’hui, c’est avoir vécu la moitié de sa vie dans la criminalité ou la maladie mentale.» L’homosexualité n’a été décriminalisée qu’en 1969 et a été considérée comme une maladie mentale jusqu’en 1973.

Le professeur de 49 ans ne prévoit pas cacher un jour son orientation sexuelle. «J’ai payé des impôts toute ma vie. J’ai le droit d’être accueilli dans les résidences publiques de façon équitable et respectueuse. Sans discrimination.» Et il est prêt à livrer bataille aux côtés des pionniers du mouvement d’affirmation des gais, qui ont aujourd’hui 65 ou 70 ans.

Dans une société sans préjugés ni discrimination, la question de l’hébergement des personnes âgées gaies ne se poserait même pas, estime Laurent McCutcheon. «On n’aurait besoin ni de jeux gais, ni du défilé de la Fierté gaie, ni même de village gai, dit-il. Mais nous n’en sommes pas là.»

La discrimination s’exerce également entre gais et lesbiennes. Ainsi, pas question pour Diane Heffernan, 64 ans, d’accepter des hommes dans le futur foyer pour lesbiennes. «Mon intimité est lesbienne, mes amies sont lesbiennes. Quand je serai vieille, je veux raconter mes histoires à des lesbiennes», dit-elle, le regard moqueur derrière ses lunettes rondes. Puis, plus sérieusement: «Les gais ne nous incluent pas toujours dans leur mouvement d’affirmation. Comme on n’existe pas pour eux, on ne veut pas travailler avec eux.»

Un discours qui horripile Geraldine Scott, de Palms of Manasota, en Floride. «J’ai toujours vécu entourée d’hommes et je comprends mal comment on peut décider de s’en couper complètement.» Cette lesbienne de 68 ans, mère de trois enfants, pense entre autres au village de retraite lesbien de Pagoda, dans le sud de l’État, où même les plombiers doivent être des plombières…

Au Québec, explique François Gaumond, directeur des communications de la Société d’habitation du Québec (dont la mission est de faciliter l’accès à des conditions adéquates de logement pour les Québécois), «toute discrimination, qu’elle soit positive ou négative, est interdite. Si un hétéro veut aller vivre dans un foyer gai, il peut le faire.»

Robert Dion, responsable du projet de résidence pour lesbiennes, nuance. «On a le droit de réserver un immeuble à un groupe précis, si on peut prouver que celui-ci a des besoins particuliers. Dans le cas des lesbiennes, c’est chose faite.»

Au village de retraités de Palms of Manasota, les hétérosexuels sont aussi les bienvenus. Mais se font rares. Sur les 50 résidants, 4 sont hétéros, dont James Dodrill, 80 ans. «Ce n’est qu’au moment de signer l’acte de vente que l’agent immobilier nous a informés, mon épouse et moi, que tous nos voisins seraient homosexuels», précise ce vétéran de la Deuxième Guerre mondiale et de la guerre du Viêt Nam. «Nous avons acheté la maison quand même.»

Les Dodrill ne l’ont jamais regretté. «Nous participons à toutes les activités – soirées de cartes, rencontres sociales. Et non, voir deux hommes se balader main dans la main ne nous dérange pas», ajoute-t-il en soupirant. Je ne lui avais pourtant pas posé la question…

 

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