La revanche des tatoués

Longtemps associés aux prisonniers, aux motards et autres marginaux, les tatouages se sont hissés au rang d’œuvre d’art. Au Québec, les adeptes d’art corporel n’hésitent plus s’afficher, même au travail !

La revanche des tatoués
Photos : Joannie Lafrenière

Comme dans la chanson de Diane Dufresne, Justine Rousseau voulait passer « toute sa vie à flyer » ; c’est pour ça qu’elle a « fait une hôtesse de l’air ». « On dit « agent de bord » ! » s’offusque gentiment cette employée d’Air Transat.

L’image stéréotypée de l’ingénue en minijupe n’a pas sa place à bord des Airbus qui mènent la jeune agente vers l’Europe en été et vers le Sud en hiver. Avec ses cheveux striés de mèches tirant sur le mauve, ses perçages dans le visage et ses tatouages sur le corps, la Montréalaise de 29 ans affiche fièrement sa personnalité. « Les temps ont changé, la mentalité des passagers aussi, thank God ! »

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Justine n’aurait jamais pu pratiquer son métier il y a une quarantaine d’années. Elle aurait été trop vieille – l’âge maximal était fixé à 26 ans. Trop petite – il lui manque quelques poussières pour atteindre le 1,57 m exigé à l’époque. Et dans un documentaire diffusé sur les ondes de Radio-Canada en 1965, intitulé Devenir hôtesse de l’air, on apprend que les recrues devaient « avoir un physique agréable et discret, mais sans provocation, car les beautés-chocs dérangent plus qu’elles ne rassurent les voyageurs aériens ».

Or, si le physique de Justine est certainement agréable, il n’est pas exactement discret. Des bijoux métalliques transpercent le dessus de sa lèvre supérieure, son nez et le cartilage d’une de ses oreilles. Un barbell (tige munie d’une boule à chaque extrémité) traverse sa langue.

Derrière son oreille droite, trois étoiles de couleur (représentant sa mère, son père et sa sœur) sont mises en valeur lorsqu’elle attache ses cheveux. Et le dragon qu’elle porte sur le mollet est clairement visible à travers ses bas de nylon. C’est sans parler des énormes ailes de faucon qui tapissent son dos, mais restent dissimulées sous son uniforme.

Autrefois associés aux prisonniers, aux motards ou autres marginaux, les tatouages et les perçages sont sortis de l’ombre au cours des 20 dernières années. Ils gagnent maintenant la faveur des adolescents bon chic bon genre… et même des comptables et des avocats.

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« Il y a souvent des clients qui me félicitent d’avoir pu garder mon
style. Et mes
boss savent que mon entregent compte plus que
mon
look. »
Justine Rousseau, agente de bord

 

Déjà, en 2002, 18 % des Canadiens portaient un tatouage, un bijou corporel (autre que sur le lobe de l’oreille) ou les deux, selon un sondage mené par la Presse Canadienne et Léger Marketing. Parmi les adeptes, 31 % étaient âgés de 18 à 34 ans. « La tendance ne se dément pas », constate Diane Pacom, professeure de sociologie à l’Université d’Ottawa, qui s’intéresse aux jeunes et aux contre-cultures depuis 30 ans, et qui a fait des salons de tatouage son laboratoire.

Des vedettes comme Angelina Jolie ont fait basculer le tatouage de la culture underground vers la culture populaire, dit-elle. Les perçages ont suivi peu après. « Les jeunes qui embarquent dans le mouvement veulent montrer que leur corps leur appartient et qu’ils ne sont pas soumis aux diktats de la société. Pour eux, les employeurs doivent les accepter tels qu’ils sont. Autrement, tant pis, ils iront travailler ailleurs. »

Justine Rousseau n’est pas la seule à afficher ses couleurs. « Parmi mes collègues, il y a au moins une fille et un garçon qui ont une « manche » [tatouage qui couvre le bras, de l’épaule au poignet]. Ils portent généralement des vêtements à manches longues, mais on voit bien leur tatouage quand ils étirent le bras. »

Ni les patrons ni les passagers ne semblent s’en offenser. « Il y a souvent des clients qui me félicitent d’avoir su garder mon style », raconte celle qui a récemment été promue directrice de vol adjointe. Et ses collègues se font parfois demander des nouvelles de « la fille aux étoiles, celle qui est tellement « fine » ». Il faut dire que la jeune femme a de l’entregent à revendre. « Mes boss savent que ça compte plus que mon look. »

Tous les employeurs ne sont pas aussi ouverts d’esprit. Le code vestimentaire d’Air Canada stipule notamment que les employés qui portent un uniforme ne peuvent avoir de tatouages et de perçages visibles.

Éric Major, 32 ans, croit qu’il faut être deux fois plus compétent pour faire ses preuves auprès d’un employeur lorsqu’on arbore des tatouages et des perçages. « Il y en a encore qui pensent que ça rend méchant », rigole-t-il. Si c’était le cas, il serait un véritable tueur en série ! En plus du fer à cheval qui pend entre ses narines et de ses plugs aux oreilles (bouchons insérés dans les lobes et qui remplissent des trous gros comme des 25 cents), Éric collectionne les tatouages comme d’autres les cartes postales.

 

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« Quand tu te fais tatouer, tu acceptes de faire partie d’une minorité
visible. C’est comme un gai qui fait son
coming out. »
– Éric Major, ébéniste

 

Sa « manche » et sa main gauches comprennent un Lucky 19 (en l’honneur de son filleul, Lucas, né un 19 juin), une Vierge Marie (en hommage à sa mère), des partitions de musique, un squelette qui joue de la contrebasse et des dizaines d’autres images mesurant près de 10 cm chacune. Sur une cuisse, on découvre une femme barbue ! Ailleurs, un poisson japonais ou une licorne à la corne brisée. Son torse est décoré d’un poignard planté dans une rose. La poignée, surmontée d’une tête de mort, dépasse du col de son t-shirt et chatouille sa pomme d’Adam.

Sur les jointures, Éric s’est fait tatouer, en lettres bleues, « STAY TRUE » (reste vrai). Mais lorsqu’il se pointe à une entrevue avec un employeur potentiel, il triche un peu. « J’incline la main pour présenter la paume et cacher le tatouage, dit-il. Parfois, je dépose mon manteau sur mon bras pour dissimuler ma manche. J’enlève mon fer à cheval, mais je garde mes plugs. »

Depuis trois ans, il travaille chez un ébéniste industriel, à Lavaltrie. Les clients sont parfois craintifs quand il se présente à leur domicile pour installer leurs placards de cuisine. Ça ne dure jamais longtemps. « Ils me demandent si ça fait mal, ce que signifie chaque tatouage, raconte Éric. Je les gagne avec mon sens de l’humour… et en faisant un travail impeccable. »

Dans un café de Québec, on a déjà refusé de les servir, lui et sa blonde, Karine, une artiste tatoueuse. Pas querelleur, le couple est parti, blessé. « Quand tu te fais tatouer, tu acceptes de faire partie d’une minorité visible et d’en assumer les conséquences, dit Éric. C’est comme un gai qui fait son coming out. Mes tatouages font partie de moi. Les cacher, c’est un peu mentir sur ce que l’on est vraiment. »

Le slogan du salon de tatouage Imago, véritable repaire des connaisseurs, est d’ailleurs « Deviens ce que tu es ». En biologie, un imago est la forme achevée d’un insecte, explique Safwan, artiste tatoueur qui a ouvert ce salon rue Prince-Arthur, à Montréal, en 1997. « L’imago d’une chenille, c’est le papillon. En psychologie, on utilise le même mot pour désigner l’image idéalisée qu’on a de soi. Pour nos clients, le tatouage permet de s’approcher de cet idéal. »

Avec des salons tels qu’Imago, Glamort ou MTL Tattoo, Montréal est connue comme une capitale nord-américaine de l’art corporel. « C’est une ville qui mise sur la création pour se développer, poursuit Safwan. Dans les milieux comme le cinéma ou la publicité, c’est bien vu d’être tatoué. Ça témoigne d’une certaine audace. »

Au studio de création de jeux vidéo d’Ubisoft, dans le quartier Mile End, les tatouages et les perçages sont aussi banals qu’une barbichette ou des lunettes. Le Français Damien Galipot, directeur du level design (il conçoit des situations de jeu pour la série Splinter Cell), a fait de son corps un journal de bord. Ses tatouages rappellent les endroits où il a travaillé. De Shanghai, il a rapporté un dragon sur son épaule, qui s’étire jusque sur son torse. De San Francisco, un second dragon, sur la clavicule. De la France, un démon dans le dos, qui remonte sur son cou. « Je réfléchis encore à mon projet pour Montréal », dit ce créateur de 33 ans, dont le sourcil droit est orné d’un petit anneau et la langue d’un barbell.

Même dans un environnement de travail où les tatouages et les perçages sont répandus, Damien dit sentir qu’il est l’objet de certains préjugés. « Au premier abord, on met toujours en doute ton intelligence, ta capacité de t’exprimer. » Il ne s’en fait pas outre mesure. « Mes tatouages me servent de « filtre à cons ». Si les gens sont assez superficiels pour s’arrêter aux apparences, ça ne vaut pas le coup d’apprendre à les connaître. »

Lorsqu’il enseignait l’espagnol dans un collège privé, de 2006 à 2008, Victor Fernandez a dû retirer les plugs de ses oreilles. Ses tatouages, « heureusement », pouvaient être dissimulés sous ses vêtements : deux manches (dont une qui imite la peau d’un léopard), un tatouage sur la poitrine, des motifs sur la majeure partie de son dos et sur ses mollets. Sur l’un de ceux-ci, il a fait tatouer trois « X » – un clin d’œil au mouvement punk alternatif straight edge, ces trois « X » signifiant « pas de drogue, pas d’alcool, pas de cigarette ». « Je trouvais ça ridicule d’enlever mes plugs, mais c’était l’ordre du directeur. »

Aujourd’hui étudiant de doctorat en sociolinguistique, Victor Fernandez est aussi chargé de cours à l’Université de Montréal et il porte librement des manches courtes. « Les étudiants s’en foutent. Ils savent bien que les tatouages ne sont pas incompatibles avec un travail intellectuel. »

Et pourtant ! À titre de recruteur pour la société Robert Half, Jean-François Lucier sélectionne des candidats pour des employeurs à la recherche d’avocats, de professionnels de la finance ou de comptables. En 10 ans de métier, il n’a jamais vu passer un candidat dont les tatouages ou les perçages étaient apparents.

« Ils sont cachés sous leurs vêtements, c’est tout », assure Catherine Bouffard, connue sous le nom de Cat Bijou dans le monde du tatouage. Elle jure qu’il y a autant de professeurs, d’avocats et de médecins que d’artistes ou de camionneurs qui fréquentent le salon où elle travaille, TattooMania, rue Saint-Denis, à Montréal.

Éric Major, lui, assume jusqu’au bout des doigts et rêve déjà à son prochain tatouage : un motif japonais dans le dos. « Il y a peut-être une part de nous qui se veut provocante, concède-t-il. Mais tout ce qu’on cherche à provoquer, c’est un changement de culture, une ouverture d’esprit. »

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ART CORPOREL : ATTENTION !

Pensez-y à deux fois… ou à trois, avant de vous faire tatouer. « Les jeunes croient souvent que, s’ils changent d’avis, ils pourront simplement faire effacer leur tatouage ; ce n’est pas exactement vrai, dit la Dre Danielle Marcoux, dermatologue au CHU Sainte-Justine. L’encre peut pénétrer assez loin dans le derme et on ne peut pas toujours tout enlever, surtout lorsque les tatouages ont été faits par des amateurs. En plus, le laser peut réagir avec la mélanine de la peau et provoquer des taches. »

À ceux qui sont bien décidés, elle conseille de faire affaire avec un salon reconnu, où les aiguilles sont changées ou stérilisées et les encres isolées de toute source de contamination.

Malgré ces précautions, les complications ne sont pas exclues. « Il peut y avoir des réactions allergiques aux encres, mais c’est rare », dit la Dre Marcoux. Dans le rouge, on trouve souvent du cinabre, un dérivé du mercure. Dans le jaune, du cadmium, parfois du curcuma. « J’ai vu une jeune femme qui s’était fait tatouer un dauphin avec un ballon rouge. La peau avait enflé terriblement sous le ballon, qu’il a fallu enlever au laser. »

La prudence s’impose aussi avec les perçages. La Dre Marcoux a eu connaissance d’un cas terrible : dans les Maritimes, il y a quelques années, un jeune s’était fait percer la langue par un ami, qui avait touché l’artère linguale. Le jeune s’est vidé de son sang et est mort. « Si vous tenez à vous faire percer la langue, de grâce, faites appel à quelqu’un d’expérience ! » Et encore… Il faut être prêt à affronter des saignements, des infections ou des traumas tissulaires (déchirements de la peau), qui, bien que généralement mineurs, surviendraient dans environ 17 % des cas.

Un perçage dans le nombril, par exemple, peut mettre jusqu’à 10 mois à guérir entièrement. « Lorsqu’on doit opérer à proximité d’un site percé récemment, il faut redoubler de précaution pour éviter de contaminer la plaie opératoire », explique Aline Gagnon, infirmière spécialisée en chirurgie à l’Hôpital de Verdun.

Mais le plus grand risque provient du bijou lui-même. Si un instrument d’électrochirurgie entre en contact avec le métal, le patient peut être brûlé. Les équipes médicales demandent toujours aux patients d’enlever leurs bijoux, mais quelques-uns refusent catégoriquement. « Des hôpitaux ont commencé à faire signer des décharges », indique Aline Gagnon, qui est également présidente de la Corporation des infirmières et infirmiers de salle d’opération du Québec.

Les technologues en radiologie se butent aussi, à l’occasion, à des patients qui refusent d’enlever leurs bijoux corporels. « On fait l’examen quand même, mais on explique à la personne que sa décision aura un effet sur la qualité des résultats », explique Luc Faucher, coordonnateur du Service de radiologie du CHUM. Car les rayons qui se heurtent à un bijou peuvent créer des artéfacts sur les images. De plus, dans le cas d’une résonance magnétique, le bijou sera attiré vers l’aimant s’il est ferromagnétique. « Parfois, ça tire tellement qu’il faut arrêter l’examen », dit Luc Faucher.

Certains tatouages peuvent aussi causer des problèmes. « Dans les encres noires utilisées autrefois, il y avait parfois des métaux, qui se mettent à chauffer durant une résonance magnétique », explique encore le coordonnateur.

En 20 ans au bloc opératoire, Aline Gagnon en a vu de toutes les couleurs. « Il n’y a pas une partie du corps qui est épargnée par les tatouages. Bien sûr, on fait attention pour ne pas défigurer un dessin lorsqu’on coupe la peau. » Excepté en cas d’urgence. « Si un chirurgien doit ouvrir un ventre à toute vitesse, il ne se pose même pas la question. »

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