La riposte des francos

En voulant sabrer des services chers aux Franco-Ontariens, le premier ministre Doug Ford a mis le feu au baril de poudre linguistique. Non seulement ses décisions ont mené des milliers de francophones dans la rue, mais elles ont aussi braqué les projecteurs sur la situation très précaire des minorités linguistiques partout au pays. N’en déplaise à Doug Ford et à ses semblables, les francos n’ont pas dit leur dernier mot !

Photo : Patrick Doyle / La Presse canadienne

2018 aurait dû être l’annus horribilis des Franco-Ontariens. En novembre, le premier ministre de la province, Doug Ford, éliminait d’un trait le Commissariat aux services en français, chargé de protéger leurs droits linguistiques, et retirait le financement du projet d’Université de l’Ontario français, établissement dont ils rêvent depuis 30 ans.

En réalité, le geste du premier ministre ontarien a plutôt ravivé le militantisme. Le 1er décembre, 14 000 Franco-Ontariens en colère sont allés scander leur slogan « Nous sommes, nous serons ! » dans les rues de la province, de Toronto à Ottawa, de Hearst à Hawkesbury, en passant par Timmins et Kapuskasing. Le sujet a été repris dans les médias, tant au Canada qu’à l’étranger — « Ontario Has Francophones ? Oui, Beaucoup, and They’re Angry », a titré le New York Times.

Fraîchement élu, le premier ministre du Québec, François Legault, est allé à Queen’s Park demander à son voisin de revenir sur sa décision. L’Assemblée nationale a hissé le drapeau franco-ontarien vert et blanc. Et la Société Saint-Jean-Baptiste a invité 150 Franco-Ontariens à ouvrir le défilé de la Fête nationale à Montréal, en juin. On n’avait pas vu un tel élan de solidarité depuis la campagne S.O.S. Montfort, en 1997, pour sauver le seul hôpital francophone de l’Ontario, menacé de fermeture par la « révolution du bon sens » du gouvernement conservateur de Mike Harris.

Un an après les annonces de Doug Ford, loin d’être découragés, les Franco-Ontariens ont le vent dans les voiles ! Une entente a été conclue entre le gouvernement fédéral et Queen’s Park, qui promettent de collaborer pour que l’Université de l’Ontario français accueille ses premiers étudiants en 2020 — dans un local loué pour l’instant. Et les derniers mois ont braqué les projecteurs sur leur grand objectif : donner du mordant à la loi fédérale sur les langues officielles, qui sera réformée en 2020.

« Doug Ford nous a énergisés », dit Marc Keelan-Bishop, un illustrateur du comté de Prince Edward, entre Kingston et Toronto. Dans ce coin rural connu pour ses vignobles et les plages du parc provincial Sandbanks, où affluent les Québécois chaque été, la population francophone — quelques centaines de personnes — est en croissance.

L’illustrateur et sa femme étaient des 150 Franco-Ontariens venus célébrer la fête nationale des Québécois en 2018. Dans le défilé, on a pu apercevoir des personnages soulignant l’histoire des deux communautés francophones, mais aussi leurs luttes et leurs valeurs. Il y avait quelques participants costumés en Étienne Brûlé (premier explorateur européen en Ontario). Un trio rendant hommage aux « Flying Frenchmen » (Jean-Baptiste « Jack » Laviolette, Didier « Cannonball » Pitre et Édouard « Newsy » Lalonde), ces trois Franco-Ontariens qui ont participé à la première conquête de la coupe Stanley du Canadien de Montréal, en 1916. Un autre trio arborait le t-shirt S.O.S. Montfort, rappel de la bataille gagnée en 1997. Les Keelan-Bishop, eux, avaient installé leurs quatre jeunes enfants dans un chariot enrubanné aux couleurs du drapeau franco-ontarien. « On tenait à participer à ce moment historique de reconnaissance de notre communauté par les Québécois », dit le fier papa.

Photo : La Presse canadienne

Avec plus de 490 000 personnes ayant le français comme langue maternelle, l’Ontario compte le plus gros contingent de francophones hors Québec, répartis dans des dizaines de municipalités, surtout dans l’est et le nord-est de la province. « Il y a maintenant 1,5 million d’Ontariens capables de s’exprimer en français [sur près de 13,3 millions d’habitants] », dit Carol Jolin, président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO), principal organisme qui milite pour les droits des francophones de la province.

La communauté francophone a beau avoir presque doublé depuis 60 ans au pays de Doug Ford, la population totale a crû davantage encore, si bien que son poids démographique est tombé de 7 % à 4 % — ailleurs au Canada, les francophones représentent moins de 5 % de la population, exception faite du Québec et du Nouveau-Brunswick, la seule province officiellement bilingue du pays. Et en Ontario comme ailleurs, la minorité lutte sans relâche pour obtenir, sinon maintenir, des services de santé et d’éducation dans sa langue ; gagner la reconnaissance de la majorité anglophone de la province, mais aussi celle du Québec ; et attirer des immigrants francophones.

Malgré leur faible représentation, les Franco-Ontariens se sont dotés d’un système scolaire qui fait l’envie d’autres minorités francophones au pays. Ils ont leur télé, leur hôpital, neuf collèges et universités qui offrent des programmes en français, et ils posséderont bientôt leur université exclusivement de langue française. Pendant 15 ans, ils ont beaucoup profité des politiques très francophiles des gouvernements libéraux de Dalton McGuinty et de Kathleen Wynne. Ainsi, le gouvernement McGuinty a changé les règles d’accès à l’école française en 2009 pour l’ouvrir davantage aux immigrants francophones. Mais les décisions de Doug Ford de fermer le Commissariat aux services en français pour l’intégrer au Bureau de l’ombudsman, puis d’annuler le financement de leur université, l’an dernier, sont venues rappeler aux Franco-Ontariens qu’ils vivent aussi dangereusement que les francophones des autres provinces.

« Depuis l’arrivée de Donald Trump, les communautés francophones partout au Canada se sentent fragilisées par la montée du conservatisme, qui s’accompagne souvent de sentiments antifrancophones », affirme Jean Johnson, président de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), qui représente le million de francophones hors Québec. Au Nouveau-Brunswick, par exemple, où les quelque 231 000 francophones forment près du tiers de la population, l’Alliance des gens, un parti populiste opposé au bilinguisme, a gagné trois sièges aux dernières élections, une première depuis sa création, il y a 10 ans. En 2018, le conservateur Blaine Higgs — qui, dans les années 1980, avait réclamé l’abolition des écoles d’immersion et un référendum pour faire de l’anglais « la seule langue officielle » du Nouveau-Brunswick — est devenu premier ministre en s’alliant avec cette même formation politique pour faire tomber le gouvernement précédent.

Les décisions de Doug Ford, qui ne parle pas français et qui s’est entouré surtout d’unilingues anglophones, n’ont pas surpris Dyane Adam, présidente du conseil de gouvernance de l’Université de l’Ontario français, qui a été commissaire aux langues officielles de 1999 à 2006. « Les groupes minoritaires sont rarement une priorité des gouvernements », dit cette native de Casselman, une petite municipalité d’environ 3 500 habitants à majorité francophone de l’Est ontarien.

Dans son rapport annuel de 2018, le commissaire aux langues officielles a évoqué des « événements alarmants disséminés d’un océan à l’autre », et révélé que bon nombre d’établissements fédéraux n’offrent aucun service en français.

De nombreux leaders francophones se plaisent à dire que le premier ministre leur a rendu un fier service en braquant les projecteurs sur les droits des minorités francophones. « Jamais on n’aurait autant parlé de langues officielles ! » dit Carol Jolin, qui a fait carrière dans l’enseignement avant de présider l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario.

Selon les leaders interviewés, la grogne soulevée par Doug Ford dans les différentes communautés francophones du Canada a motivé le premier ministre Justin Trudeau à lancer, en mars 2019, la réforme de la Loi sur les langues officielles — qui assure aux communautés francophones des services de l’État fédéral dans leur langue. Pour les communautés francophones au pays, cette réforme sera la mère de toutes les batailles. Elles veulent moins changer la Loi que lui donner « des dents ».

En 1969, la Loi sur les langues officielles avait été une des pièces maîtresses de l’arsenal législatif du nouveau premier ministre Pierre Elliott Trudeau (le père de Justin). Elle visait à corriger l’absence quasi totale de la langue française dans les établissements et services fédéraux. Cette loi, malgré ses nombreux défauts, est désormais considérée par les communautés francophones au Canada comme un outil essentiel à leur survie. D’autant plus que son effet d’entraînement aura été important sur les provinces. Cinq d’entre elles ont aujourd’hui des lois sur les services en français (Manitoba, Ontario, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et Île-du-Prince-Édouard), et toutes (sauf la Colombie-Britannique) se sont dotées d’un cadre (ministère, secrétariat, office, direction, bureau) responsable des affaires francophones.

Bien que réformée deux fois, en 1988 et en 2005, la Loi ne livre toujours pas ses promesses. Dans son rapport annuel de 2018, le commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge, a évoqué, parmi les 1 086 plaintes traitées (un nombre record), des « événements alarmants disséminés d’un océan à l’autre », et révélé que bon nombre d’établissements fédéraux n’offrent aucun service en français.

« L’application de la Loi est laissée au bon vouloir de chacun, dit l’ex-commissaire aux langues officielles Dyane Adam. Il n’y a aucune règle qui guide clairement les fonctionnaires, les directeurs, les sous-ministres dans son application. »

La Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada propose de confier l’application de la Loi à une agence centrale relevant du Conseil du Trésor. « Il faut un tribunal administratif distinct du Commissariat aux langues officielles, dont le mandat sera de surveiller. Ça prend un chien de garde, qui sera responsable des actions punitives, affirme le président de la FCFA, Jean Johnson. Le commissaire ne peut pas remplir les deux tâches en même temps de façon adéquate. »

Bien des Ontariens s’étonnent qu’une majorité de Québécois ne voient pas toujours les choses du même œil que les francophones des autres provinces en matière de protection linguistique. Par exemple, la minorité francophone ontarienne a lutté pour faire élargir la définition de « francophone » en 2007, afin de permettre aux enfants immigrants de s’inscrire à l’école française, tandis qu’au Québec, la minorité anglophone n’a plus la possibilité d’accueillir des immigrants dans son réseau scolaire depuis l’adoption de la loi 101, en 1977.

Pas étonnant, donc, que les minorités francophones au Canada et la minorité anglophone du Québec se considèrent dans le même bateau en ce qui concerne la réforme de la Loi sur les langues officielles. En 2019, l’influente Assemblée de la francophonie de l’Ontario et la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick annonçaient la signature d’une entente de partenariat avec le Quebec Community Groups Network, un regroupement d’associations anglo-québécoises. Dans les cercles nationalistes, on n’a rien compris à cette « idée tordue », selon la formule de la Société Saint-Jean-Baptiste. « En dehors de Montréal, la situation des anglophones québécois ressemble beaucoup à la nôtre : ils forment un groupe diffus qui a du mal à obtenir des services dans sa langue », rétorque Carol Jolin.

L’immigration est l’autre grand enjeu de la communauté franco-ontarienne. Sur les 100 000 à 130 000 immigrants qui arrivent chaque année en Ontario, « il faut que 5 % soient francophones pour [qu’elle puisse] maintenir [son] poids démographique », précise Carol Jolin. Actuellement, c’est 2,1 % des nouveaux arrivants. Depuis l’automne 2018, un kiosque géré par l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario accueille les immigrants à l’aéroport Lester B. Pearson, à Toronto, pour leur expliquer que la province a des services en français, mais aussi des écoles (129 écoles françaises, en plus des 140 000 places en immersion française offertes par les écoles anglophones). « Ce programme d’accueil nous a déjà permis d’aider 400 familles à s’intégrer à la communauté francophone », dit Carol Jolin.

Les « nouveaux Franco-Ontariens » représentent aujourd’hui 17 % de la communauté francophone. « Lors des manifestations devant le bureau de Doug Ford en décembre 2018, il y avait beaucoup de personnes des communautés ethnoculturelles, ça fait chaud au cœur », raconte la blogueuse Isabelle Bourgeault-Tassé. Son père, Yves Tassé, était parmi le groupe d’étudiants ayant créé le drapeau franco-ontarien, en 1975. Native de Sudbury, elle vit désormais à Toronto, où elle milite pour un Ontario français inclusif qui accueille les francophones de toutes origines.

La croissance démographique de ces nouveaux arrivants explique pourquoi l’Université de l’Ontario français sera située à Toronto plutôt que dans l’un des centres traditionnels, tels Sudbury ou Ottawa — qui ont déjà leur université bilingue. D’ici quelques années, la plus grande concentration de francophones en Ontario se trouvera dans la région de Toronto plutôt que dans l’est, promet Carol Jolin.

La blogueuse Isabelle Bourgeault-Tassé est optimiste : « La diversité inquiète certains Franco-Ontariens plus âgés, mais pour les jeunes, la diversité, c’est notre avenir. »

LE FRANÇAIS AU CANADA

GUÉGUERRE DE CHIFFRES

Selon Statistique Canada, il y aurait 490 720 Franco-Ontariens (d’après le critère de la langue maternelle). Depuis 2009, le gouvernement ontarien utilise une « définition inclusive de la francophonie », qui combine « langue maternelle », « connaissance des langues officielles » et « première langue officielle utilisée à la maison », ce qui donne 622 000. L’Assemblée de la francophonie de l’Ontario se base désormais sur le chiffre de 744 000, qui découle d’une définition élargie (« langue maternelle » et ceux qui déclarent parler le français « souvent ou régulièrement à la maison ») énoncée par le Conseil du Trésor (fédéral) en 2018 et qui devrait être officialisée d’ici 2020.

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