La route des manoirs

Les manoirs du Québec cachent les secrets d’alcôves des seigneurs qui les ont habités. Et révèlent des pages d’histoire, la petite et la grande.

Liaisons dangereuses, enlèvements, triangles amoureux… N’en déplaise aux bien-pensants, le libertinage a coloré la vie des seigneurs d’antan, dont il reste aujourd’hui de splendides manoirs, comme ceux de Lotbinière et de Saint-Roch-des-Aulnaies. Et quels aventuriers, ces propriétaires terriens qui ont développé la Nouvelle-France et rebâti le pays après la Conquête! L’un d’eux n’a-t-il pas été condamné au bûcher? Un autre a battu la campagne incognito pour trousser les filles de ses censitaires, cependant qu’un mandat d’arrêt était lancé contre un troisième…

L’île d’Orléans, la Beauce, la Côte-du-Sud et Rivière-du-Loup ont prospéré sous la gouverne d’illustres familles, qui, si elles menaient grand train, ont fait tourner l’économie pendant plus de deux siècles. Certains petits potentats, il est vrai, ont exploité les colons chargés de cultiver leurs terres seigneuriales, mais la plupart des maîtres se sont comportés en bons pères de famille. D’autres célèbres personnages n’ont jamais porté le titre de seigneurs, mais ont été anoblis par la reine Victoria, qui les a faits «sirs». Parmi eux, les Laurier, Chapais et Taché ont eux aussi laissé leurs noms à des manoirs.

Depuis un bon moment, je mourais d’envie d’aller fureter dans ces mystérieux manoirs. J’en ai choisi huit, la plupart le long du Saint-Laurent, où tout a commencé. Certains, laissés à l’abandon pendant des décennies, viennent d’être restaurés selon les règles de l’art. D’autres ont été rafistolés avec les moyens du bord.

Faut-il blâmer les gouvernements, qui plaident le manque de ressources? «Il n’y a pas de politique patrimoniale, car les manoirs ne génèrent pas de retombées économiques, dit Claire Rémillard, directrice du manoir Mauvide-Genest, à l’île d’Orléans. Nos visiteurs ne sont pas des Américains qui apportent de l’argent frais.»

La France a sa route des châteaux, le Québec, sa route des manoirs. Si la journaliste a retenu ceux dont on peut visiter l’intérieur, avant d’aller pique-niquer dans les jardins, la romancière reconnaît avoir regardé par le trou de la serrure, à l’affût de secrets de famille à partager.

À Arthabaska, la maison Sir-Wilfrid-Laurier

S’avancer dans la rue de l’Église (aujourd’hui rue Laurier), la plus ancienne d’Arthabaska, au coeur des Bois-Francs, c’est se glisser dans le roman d’amour le plus passionnant de la fin du 19e siècle. Celui de Wilfrid Laurier, futur premier ministre du Canada, et de sa maîtresse, Émilie Lavergne. En toile de fond, lady Zoé Laurier, la femme trompée. Et le mari cocu, Joseph Lavergne, nommé juge par… Laurier.

Construite en 1876, l’élégante résidence d’inspiration italienne des Laurier voisine presque avec celle des Lavergne. De sa fenêtre, Zoé peut apercevoir Wilfrid quitter son cabinet d’avocat et filer tout droit chez Émilie. Au vu et au su de son associé, Me Lavergne, à qui il demande chaque matin, à 11 h pile: «Si tu le permets, Joseph, je vais aller causer avec ta femme.» On ne les revoit plus, ni l’un ni l’autre, de l’après-midi.

Les Laurier et les Lavergne se fréquentent sans que personne prenne ombrage de la liaison à peine cachée de Wilfrid et d’Émilie.

Après le dîner, qu’ils dégustent dans la salle à manger aux murs tendus de rouge et au mobilier de style néo-Renaissance, les deux couples veillent au salon avec des amis. Le coude appuyé au manteau de marbre blanc de la cheminée, Laurier cite Horace, pendant qu’au piano Zoé joue la «Valse de l’adieu», de Chopin, la préférée de son Wilfrid.

Laurier ne quittera jamais Zoé pour Émilie. L’épouse trompée en viendra même à croire qu’une amitié platonique lie son amie à Wilfrid. Jusqu’au jour où la ressemblance entre celui-ci et Armand, le fils d’Émilie, commencera à faire jaser.

Une fois élu premier ministre du Canada, sir Wilfrid juge plus sage de mettre fin à sa liaison. Il ne grimpe plus le majestueux escalier pour aller s’enfermer dans son bureau et écrire des lettres enflammées à Émilie: «J’aimerais vous regarder dans les yeux, écouter votre voix, sentir que c’est vous…» À l’étage, sur son vieux secrétaire de chêne, son encrier et sa plume d’oie ont l’air abandonnés. Tout comme sa précieuse bibliothèque, où Bossuet, Molière, Hugo et Abraham Lincoln se disputent la meilleure place.

Cette maison de brique rouge, que Laurier conservera jusqu’à la fin de sa vie, demeure un des plus précieux témoins de la vie bourgeoise teintée de libertinage du 19e siècle. Quant au journaliste Armand Lavergne, il dira: «J’ai un bon père, que ce soit Laurier ou Lavergne.»

À Pointe-Platon, le manoir Joly-De Lotbinière

On les a surnommées «les trois cannelles». Belles à souhait, les demoiselles Chartier de Lotbinière étaient une denrée rare comme l’écorce aromatique du même nom. En particulier la cadette, Julie-Christine, qui hérite, en 1828, de la seigneurie de Lotbinière, juste après avoir rencontré l’homme de sa vie.

Qui n’aurait pas eu le coup de foudre pour le séduisant Pierre-Gustave Joly, Suisse fortuné? Grand voyageur, il deviendra l’un des premiers photographes de l’histoire. Initié à ce nouvel art par son inventeur français, Daguerre, le seigneur rapportera d’Athènes le premier cliché connu du Parthénon. Cinq de ses images figurent aussi dans le tout premier recueil de photographies publié en France, en 1840, qu’on peut voir au manoir Joly-De Lotbinière.

Baptisé Maple House, ce manoir se dresse sur un cap dominant le Saint-Laurent, à Pointe-Platon, en face de Deschambault. La grille de bois s’ouvre sur une allée bordée d’érables. Julie-Christine et Pierre-Gustave y couleront des jours heureux. Pas éternellement, hélas…

Eh oui! en ce 19e siècle romantique, les couples se font et se défont comme aujourd’hui. Après avoir fait prospérer la seigneurie de sa belle, Pierre-Gustave retourne vivre en Europe. La seigneuresse de Lotbinière remet alors les rênes de son domaine à son fils, Henri-Gustave, qui deviendra premier ministre du Québec en 1878.

Si l’on doit au mari de Julie-Christine ce manoir tout en frises et en dentelles, pour leur part les jardins bucoliques, la pinède et les 260 noyers noirs centenaires sont l’oeuvre de son fils. «La grande passion de monsieur Henri, c’était la forêt, dit Hélène Leclerc, directrice du Domaine. Sans son père, qui l’a poussé en politique, il aurait passé sa vie à mener des expériences arboricoles et à pêcher le doré avec ses sept enfants.»

Un homme de contradictions, ce seigneur-politicien. Opposé à la Confédération, qui, craint-il, étranglerait les Canadiens français, il rêve de voir le fils de la reine Victoria monter sur le trône du Canada.

À Sainte-Marie de Beauce, le manoir Taschereau

Ah, dormir dans le lit d’un cardinal! Non pas celui du grand Richelieu, mais celui de Mgr Taschereau, le premier «chapeau rouge» canadien. Myriam Taschereau, descendante de la célèbre famille (qui compte aussi dans ses rangs un premier ministre du Québec et un juge de la Cour suprême du Canada), a redonné vie au manoir, sis au pied de la rivière Chaudière, à Sainte-Marie. Elle a recréé la chambre où est né, en 1820, l’archevêque de Québec Elzéar-Alexandre Taschereau. Vous pouvez passer la nuit dans cette pièce décorée de lourdes draperies et d’un couvre-lit violets au liséré doré.

Son Éminence a dû ressentir de la fierté, mais aussi une certaine gêne, en songeant à la vie haute en couleur de son grand-père, Gabriel-Elzéar Taschereau, dont le manoir a été pillé pendant l’invasion américaine de 1775. «Le général Benedict Arnold venait de perdre la moitié de ses hommes au combat lorsqu’il apprit que le seigneur sympathisait avec les Anglais, raconte Myriam Taschereau. Pour se venger, il a vendu les meubles du manoir en échange de médicaments et de vivres. Après, il a tout saccagé.» Le seigneur l’a reconstruit, son manoir. Et il y a logé «Mlle Grant», servante noire qu’on lui avait offerte en cadeau et à qui il a fait un rejeton… De quoi faire sourciller son descendant au chapeau rouge!

À l’île d’Orléans, le manoir Mauvide-Genest

Un saut dans le temps et nous voilà en Nouvelle-France. Une odeur d’épices flotte dans l’air. Jean Mauvide fait aussi le commerce du café, du tabac et du rhum avec les Antilles. Engagé comme chirurgien naval sous Louis XV, le jeune Français a abandonné sa charge, en 1733, pour les beaux yeux de Marie-Anne Genest, la fille d’un forgeron fortuné. Il vient d’acheter la moitié de la seigneurie de l’Île-d’Orléans quand éclate la guerre de Sept Ans. Dépêché à Rivière-Ouelle, il court d’un champ de bataille à l’autre pour y soigner les blessés, pendant que, sous ses yeux, la Côte-du-Sud flambe.

Sur les murs de son manoir, construit à Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans, des traces de boulets tirés par les canons des vaisseaux anglais rappellent l’éprouvante défaite de 1759. Mais la Conquête a enrichi le seigneur Mauvide. Il se vantera d’avoir nourri les armées du roi grâce à ses moulins à farine, qui tournent à plein régime pendant toute la durée de la guerre. Après la défaite? Ma foi, il fait bon ménage avec les nouveaux maîtres anglais et continue de gérer sa seigneurie, tout en chassant la bécassine avec ses colons.

Une question me brûle les lèvres: Jean Mauvide a-t-il fait le trafic d’esclaves avec les Antilles? Au manoir, on jure que non. L’historien Marcel Trudel, auteur de L’esclavage au Canada français, ne serait pas surpris du contraire. D’autant plus que Mauvide était propriétaire d’un nègre, Jean-Louis, inhumé à Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans, en 1766. «C’est le seul que je lui ai trouvé, dit-il. Mais les seigneuries n’étaient pas très lucratives. Aussi, il ne faut pas s’étonner que les seigneurs aient fait le commerce du bois d’ébène, comme on appelait alors les esclaves, dont la plupart venaient justement des Antilles.»

Plus de 200 ans plus tard, le manoir Mauvide-Genest vient d’être restauré. Tout y est comme au temps du seigneur: les pièces en enfilade, le plancher d’origine (1752), les poutres apparentes et la cheminée de pierre taillée, avec sa potence et sa crémaillère. On se croirait dans une gentilhommière française du 18e siècle. L’aménagement intérieur – avec ses armoires à panneaux, ses chaises basses, typiques de l’île d’Orléans, et le lit à colonnes du seigneur, fermé par un rideau de serge pour garder la chaleur – reproduit la vie d’antan. Même le restaurant, ouvert en 2003 pour renflouer le manoir, n’offre que des mets du terroir.

À Montmagny, la maison Taché

Rue Sainte-Marie, à Montmagny, face à la Grosse Île, où, au 19e siècle, sont morts du typhus des milliers d’immigrants irlandais, nous attend sir Étienne-Paschal Taché, fils du premier seigneur de Kamouraska et futur premier ministre du Canada-Uni.

C’est dans cette maison de bois, au toit de tôle percé de cheminées «en chicane» et surmontée de deux tours latérales, qu’en janvier 1839 l’armée s’amène pour l’arrêter. On lui reproche d’avoir caché dans son manoir un ami patriote compromis avec les partisans de Louis-Joseph Papineau pendant la Rébellion de 1837-1838. À défaut de lui mettre la main au collet, les «habits rouges» fouillent sa maison de la cave au grenier. Ils n’y trouvent aucune arme. Ni son fusil de chasse ni ses précieux pistolets. Pas même le sabre qu’il a porté en 1812, pendant la bataille de la Châteauguay, où il a servi sous les ordres de Salaberry.

L’incident n’aura pas de suites pour le Dr Étienne-Paschal Taché, qui, après avoir été l’âme du mouvement révolutionnaire de sa région, vire capot. Élu député au Parlement du Bas-Canada, il devient monarchiste, tirant un trait sur ses aspirations républicaines. Il va jusqu’à réclamer pour le Canada une armée capable de défendre l’Angleterre contre les invasions américaines. «Si jamais ce pays cesse un jour d’être britannique, le dernier coup de canon tiré pour le maintien de la puissance anglaise en Amérique le sera par un bras canadien», lance-t-il.

Pendant 45 ans, ce manoir, qui date de 1759, sera son refuge. Les plafonds à caissons, les murs en faux marbre ornés de boiseries imitant les veines du chêne et les planchers peints de couleur sang de boeuf lui confèrent un cachet particulier. Le stéréoscope, le piano-table et le jeu de backgammon restituent l’atmosphère des soirées familiales animées par sa femme, Sophie Baucher, dit Morency, fille d’un capitaine au long cours et 15 fois mère. «Quinze enfants!» se serait exclamé le pape Pie IX en bénissant le premier ministre. «C’est mieux que Jacob, qui n’en a eu que douze!»

Avant la mort de Taché, la reine Victoria l’honorera du titre de «sir». Comme quoi l’ex-rebelle a su faire oublier son passé trouble. Vingt ans plus tard, dans cette même maison, son fils, l’architecte Eugène-Étienne Taché, dressera les plans du parlement de Québec et imposera la devise Je me souviens.

À Saint-Roch-des-Aulnaies, le manoir Dionne

Dans son portrait signé du célèbre peintre Théophile Hamel et daté de 1841, Amable Dionne pose au grand seigneur. L’homme le plus riche de la Côte-du-Sud n’est pourtant pas sorti de la cuisse de Jupiter. Fils d’un cultivateur, il a trimé dur pour se tailler une place dans la belle société. Ses goélettes, qui remontent jusqu’à Québec, sont chargées de bois, de poisson et de céréales. Son beurre est particulièrement recherché, en raison du foin salé que ses vaches broutent tout l’été sur les battures du Saint-Laurent.

En 1850, Amable Dionne fait construire un manoir pour son fils Paschal-Amable, selon les plans de l’architecte Charles Baillargé. À côté du moulin à farine, dont la roue à godets tourne toujours, s’élève cette magnifique villa victorienne en bois, au toit percé de cinq lucarnes à l’avant, flanquée de deux rotondes et entourée d’une galerie ornée de dentelures. On pénètre dans le hall d’entrée sur le bout des pieds, comme si la vie entre ces murs centenaires ne s’était jamais arrêtée.

En costume d’époque, la seigneuresse-guide, Pierrette Chouinard, s’attable dans la cuisine pour me raconter la vie colorée des Dionne. Elle ouvre le tiroir du buffet à deux corps où, le jour, on couche le bébé, puis se dirige vers la chambre de la servante. «Vous voyez ce crochet posé à l’intérieur? dit-elle, les yeux pétillants de malice. Il fallait bien que la bonne se protège des intrusions nocturnes du jeune et impétueux seigneur.»

Nonnnn! J’apprends sans rien avoir demandé que Paschal-Amable était volage. Même si sa femme, Louise Boisseau, était éblouissante avec sa chevelure andalouse, le seigneur courait la galipote et troussait les filles de ses censitaires. «Il jouait au poker avec ceux-ci, au grand dam du curé Têtu, qui l’interdisait», ajoute ma guide en me montrant dans le salon la table de jeu qui se referme en un tour de main, les cartes et les écus restant prisonniers à l’intérieur.

Violoniste et poète à ses heures, Paschal-Amable est un réel boute-en-train. Tant pis si ses affaires périclitent. Pour l’empêcher de dilapider sa fortune, sa famille le fait interdire pour prodigalité. Lorsqu’il meurt de tuberculose, à 43 ans, ses filles doivent vendre ses meubles à l’encan pour rembourser ses dettes.

Cet homme dépensier nourrissait une insatiable passion pour l’aménagement paysager. Il n’est pas étonnant que les jeunes mariés du 21e siècle se fassent photographier dans son jardin français ou dans sa roseraie. Bercés par les chutes, ils descendent ensuite au moulin, où, sous leurs yeux, le meunier moud son grain sur des meules de pierre. Comme dans le bon vieux temps!

À Saint-Denis-de-Kamouraska, la maison Chapais

Dévouées et vertueuses, telles étaient les épouses des seigneurs dans nos livres d’histoire. D’où ma surprise en apprenant que la seigneuresse Georgina Dionne-Chapais roulait à bride abattue de Saint-Denis-de-la-Bouteillerie à Kamouraska, seule dans sa voiture tirée par un percheron. Les mauvaises langues insinuent qu’en hiver sa main gantée tenait une flasque de brandy. C’est donc fort intriguée que je me suis pointée à la maison Chapais, à quelques kilomètres de Kamouraska.

Tout à côté de l’église, cette maison blanche de trois niveaux, entourée de galeries et joliment clôturée, a été bâtie sur le roc, en 1834, par l’un des pères de la Confédération, Jean-Charles Chapais. Son fils, le tout aussi célèbre historien Thomas Chapais (ou son fantôme, le comédien Maxime Pelletier), m’accueille dans son bureau. Il m’invite à m’asseoir dans le fauteuil de ministre qu’occupait autrefois son père au parlement de Québec. «Tout ce qui est ici lui appartenait, me dit-il d’un ton cérémonieux. Sauf le secrétaire, qui est mien. J’ai aussi fait construire une bibliothèque, où j’ai écrit mon Histoire du Canada.»

Thomas m’entraîne ensuite dans le boudoir de Georgina. Devant son récamier, il me confirme que la seigneuresse était rebelle et qu’elle lisait des romans interdits par le clergé. La petite histoire raconte que le célèbre abbé Charles Chiniquy aurait attenté à sa pudeur. Il aurait aussi engrossé sa soeur aînée, Olympe, qui aurait caché sa honte dans un couvent, où elle a effectivement fini ses jours. Là-dessus, mon guide se montre évasif. Sans doute veut-il protéger l’honneur de la famille? Le biographe de Chiniquy, Marcel Trudel, est plus précis: « Le père de Georgina a bel et bien reproché à l’abbé d’avoir eu une conduite immorale envers ses filles. Mais je n’ai pas pu en savoir plus, car aux Archives de l’archidiocèse de Québec, l’accès à son dossier m’a été refusé. »

Quoi qu’il en soit, c’est ce même abbé Chiniquy – que Rome excommuniera 10 ans plus tard pour insubordination – qui a béni le mariage de Georgina avec Jean-Charles Chapais. Pour en savoir plus sur «l’apôtre de la tolérance», il faudra assister à la pièce Chiniquy, présentée tout l’été à l’ancien palais de justice de Kamouraska.

(Photo : Claude Boucher)

À Rivière-du-Loup, le manoir Fraser

Faut-il en croire la légende bien enracinée à Rivière-du-Loup? Ce serait l’Écossais Malcolm Fraser, le premier du nom en Amérique, qui, grâce à sa maîtrise du français, aurait trompé la vigilance des troupes de Montcalm sur les plaines d’Abraham, et ainsi causé indirectement la chute de Québec, en 1759. Pour le récompenser, le gouverneur Murray lui a octroyé une seigneurie. Comme nombre d’officiers britanniques restés au pays après la Conquête, il a épousé une Canadienne française, Marie Allaire, de Beaumont.

Plus que Malcolm, c’est son fils Alexandre qui retient l’attention au manoir Fraser, imposante maison victorienne en brique rouge et à toit mansardé argenté située au milieu de la rue Fraser, qui longe le fleuve. Dans son bureau, ses papiers personnels voisinent avec une peau de castor et des raquettes en babiche, qui rappellent sa vie d’aventurier.

À la fin du 18e siècle, le jeune seigneur Fraser a causé tout un émoi à Rivière-du-Loup, alors appelée Fraserville, en revenant de l’Ouest canadien une Sauvagesse à son bras et cinq moussaillons à ses trousses. S’il peut se vanter d’être rentré au bercail les poches bourrées d’espèces sonnantes amassées grâce à la traite des fourrures, Alexandre admet volontiers qu’il a failli laisser sa peau à l’autre bout du pays. En effet, les autochtones, las d’être rudoyés par ce Blanc brutal, l’ont condamné à mourir sur le bûcher. Mais sa bonne étoile veillait. Ange-des-Prairies, la fille du chef de la tribu, lui sauva la vie en lui jetant sa couverture blanche sur la tête. Comme le voulait la coutume amérindienne, cela signifiait qu’elle le prenait pour mari.

Pauvre Ange-des-Prairies, rebaptisée Angélique Meadow! «Malgré sa progéniture, les tribunaux des Blancs ont refusé de reconnaître le mariage du seigneur Fraser avec une Peau-Rouge», raconte l’historien Denis Boucher, qui me fait l’honneur des lieux. «À 52 ans, Alexandre l’a répudiée pour épouser une orpheline de 16 ans, Pauline Michaud.» Il déshérita ses cinq enfants du premier lit (qu’il a tout de même fait instruire), laissant sa seigneurie et sa fortune à la dizaine de fils et de filles que lui a donnés Pauline.

D’hier à aujourd’hui, ses descendants mèneront au manoir la vie de grands seigneurs, comme en témoignent le mobilier, l’argenterie et la vaisselle, qui ont retrouvé leur place dans les pièces admirablement reconstituées.

 

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