La route du bout du monde

L’été, les habitants de la Côte-Nord attendent le bateau et l’avion. Mais l’hiver, l’autoroute blanche et la motoneige relient enfin leurs villages. «C’est le paradis!»

On a beau s’y attendre, c’est un choc: à l’aéroport de Chevery, un troupeau de motoneiges guette l’arrivée du Twin Otter de Regionair.

La seule route de Chevery, un tronçon de quelques kilomètres qui mène de l’aéroport au village, est fermée de décembre à mai. Les rares voitures disparaissent sous la neige; quelques centimètres de carrosserie émergent encore ici et là en cet après-midi de février mais à la prochaine tempête, tout sera enseveli. Richard Monger, administrateur de la municipalité de la Basse-Côte-Nord, est venu m’accueillir en Bombardier.

Une douzaine de motoneiges, auxquelles sont attelés de grands traîneaux de bois, encerclent le petit dépanneur de Chevery. Le ravitaillement de la semaine vient d’arriver. En faisant la queue, les femmes commentent l’arrivage. «Zut! Pas encore d’oranges.» «Oh wow! Des pamplemousses.» Les champignons se sont déjà envolés. Les poivrons verts aussi. Il reste deux laitues romaines agonisantes, à 3,82$ chacune.

Les bleus du ciel sont ahurissants à Chevery. La vie aussi. Ce soir-là, après avoir réglé ma montre à l’heure de la Basse-Côte-Nord – là-bas, on refuse l’heure d’hiver – et apprivoisé le guidon d’une motoneige, je me suis gavée de liqueur de chicouté, de pétoncles géants, d’orignal servi en fondue bourguignonne et de gâteau au fromage aux «graines rouges». En revenant de cette extraordinaire boustifaille, j’ai cru rêver: un monstrueux bolide avalant les bosses de la piste à une vitesse supersonique m’a doublée. La conductrice n’avait pas 10 ans!

Chevery est le centre administratif d’une vaste région, une métropole de… 300 habitants, sur la Basse-Côte-Nord. De là, pour atteindre Kegaska, Tête-à-la-Baleine, La Tabatière, Saint-Augustin ou Vieux-Fort, à 50, 100 ou 300 km, il faut enfourcher une motoneige ou prendre l’avion.

La route 138 s’arrête à Havre-Saint-Pierre, devant l’archipel de Mingan. C’est là qu’un autre pays commence. Un chapelet de 20 villages s’égrène jusqu’à Blanc-Sablon sur quelque 1000 km d’anses secrètes et de baies somptueuses, où les épinettes ont capitulé devant le froid et les vents déments. Une dizaine de milliers de Québécois y vivent, coupés du reste du monde… et diablement contents d’être là.

Une odyssée d’hiver, là où la route s’arrête, c’est aussi exotique qu’un voyage à Tombouctou. Pour bien comprendre, il faut emprunter l’«autoroute blanche», un chemin de motoneige à deux voies, balisé et entretenu par le ministère des Transports du Québec. Un interminable ruban de neige gaufré reliant les oasis d’un grand désert blanc. Tous les 10 ou 20 km, comme un mirage entre les dunes piquées d’arbres rabougris, un panneau de signalisation vert battu par les vents indique la distance jusqu’à Baie-Johan-Beetz, Harrington Harbour, Baie-des-Moutons…

Ce matin-là, nous avons quitté Havre-Saint-Pierre tôt, après avoir fait le plein Chez Julie: oeufs, pétoncles, crevettes et confitures de chicoutés, ces drôles de mûres jaunes au goût d’abricot. J’accompagnais Jean Méthot, conseiller pédagogique, et Réjean Cyr, directeur de l’enseignement pour la Moyenne-Côte- Nord, en tournée dans leurs écoles. Les cométiques – ces anciens traîneaux à chiens aujourd’hui tirés par de grosses motoneiges – sont chargés de vêtements, de café chaud, de guides pédagogiques et de nouvelles disquettes pour trois ordinateurs. Après deux heures de piste et de nombreux portages (ce qui ne veut pas dire qu’on porte sa motoneige sur le dos, mais qu’on pénètre à l’intérieur des terres par un chemin plus étroit), un village surgit de nulle part.

L’école Saint-François Régis, à Baie-Johan-Beetz, est la plus petite du Québec: sept élèves, de la maternelle à la première année du secondaire. Les grands de la deuxième à la cinquième secondaire sont pensionnaires à Havre-Saint-Pierre. Éric, 13 ans, le seul adolescent du village, rêve de jouer dans une ligue de hockey. Il se console en trappant dans les bois avec son père les fins de semaine. L’an dernier, il a piégé sa première perdrix. Son dernier exploit a été de ramener deux lièvres. «C’est super-excitant», raconte-t-il, le regard explosant de fierté. «Mais c’est dur, ajoute-t-il aussitôt. Quand les lièvres ne sont pas morts, ils crient comme des bébés. Ça déchire le coeur.»

Hockey ou pas, Éric n’a pas du tout envie de déménager un jour à Québec, à Montréal ou à Chicoutimi. «Peut-être à Sept-Îles… Mais si je peux, j’aimerais mieux vivre à Baie-Johan-Beetz.»

Ghislaine Nadeau, une fille de Tête-à-la-Baleine aujourd’hui installée à Chevery, est conseillère en orientation à la commission scolaire du Littoral: 1000 élèves, francophones, anglophones, catholiques et protestants confondus, dispersés sur 450 km, de Kegaska à la frontière du Labrador. «Quand je demande aux jeunes de cinquième secondaire quels métiers les intéressent, ils répondent tous à peu près la même chose. Ils veulent un métier qui leur permettra de revenir travailler dans leur village ou ailleurs sur la Côte. C’est un grand cri du coeur.»

Les enfants de Ghislaine fréquentent l’école de Tête-à-la-Baleine, à 50 km de Chevery. Ils partent seuls en motoneige, le dimanche après-midi, avec quelques bougies et une courroie de rechange dans leur sac à dos, passent la semaine chez leur grand-mère et rentrent le vendredi… souvent avec plusieurs amis.

De toutes les écoles de la Basse-Côte-Nord, la plus fascinante est à Aylmer Sound, un minuscule village d’une cinquantaine d’habitants. L’institutrice, Kimberley Cox, a huit élèves, un de plus que l’école de Baie-Johan-Beetz; mais elle n’en a pas deux du même âge. Elle enseigne à des élèves de la maternelle à la cinquième année du primaire et à ceux de la première du secondaire! Elle habite la petite maison verte à côté de l’école et, faute de secrétaire, se balade toujours avec un téléphone sans fil. Kimberley a hérité de cette joyeuse bande d’enfants en décembre quand l’autre institutrice a pris son congé de maternité. Je l’imaginais aussi débordée que découragée. Du chemin de motoneige, je l’ai aperçue faisant du ski de fond, le sourire aux lèvres, avec ses huit élèves en file indienne.

Kimberley Cox est née à Harrington Harbour, le plus isolé de tous les villages de la Basse-Côte-Nord. Harrington est un îlot de roc; on dirait le dos d’une grosse baleine. Des maisons couleur bonbon semblent échouées par erreur sur ce gros rocher. De larges trottoirs de bois courent entre les demeures. Il n’y a pas d’aéroport, même pas une piste d’atterrissage. Gordon Foreman, le propriétaire du magasin général, doit se ravitailler à Chevery. Il a construit trois gros cométiques à parois isolantes pour que les brocolis ne se gâtent pas en route. À l’«entre-saisons», quand la glace bloque déjà les bateaux mais ne peut encore supporter le poids d’une motoneige, le transport se fait en hélicoptère, celui du lait et des petits pois comme celui des élèves de deuxième et troisième secondaire venus des autres villages.

«L’hiver, ici, c’est le paradis, dit pourtant Gordon Foreman. On est libre. Plus besoin d’attendre les bateaux. On saute sur une motoneige et on peut aller n’importe où. Je ne rêve pas à la Floride. Les gens pensent qu’on s’ennuie ici. Ça me fait rire. Je parle souvent avec les institutrices qui nous arrivent des grandes villes. Je ne vois pas ce qu’on manque. En ville, les gens se lèvent tôt pour aller travailler parce que les routes sont toujours bloquées. Ils rentrent tard, fatigués, et s’écrasent devant leur télé. La télévision, on l’a déjà, mais nous, en plus, on a tout ça…»

Le «ça» de Gordon Foreman, c’est la mer glacée, le ciel presque mauve et ce semblant d’infini qui donne aux gens de la Basse-Côte-Nord l’impression de posséder le monde.

La route 138 est un mythe là-bas. On en parle depuis 100 ans. De peine et de misère, elle s’est étirée jusqu’à Havre-Saint-Pierre, il y a 15 ans. Le nouveau gouvernement a promis de l’asphalter jusqu’à Natashquan d’ici deux ans, mais Roland Jomphe, 78 ans, ex-sacristain devenu poète, reste sceptique: «Quand j’étais petit, les vieux juraient qu’on marcherait sur la Lune avant que la route atteigne le Havre et ils ont eu raison. Même que les Américains sont allés sur la Lune dans un vaisseau fabriqué avec du titane de Havre-Saint-Pierre. On va peutêtre marcher sur Mars avant d’être relié à Natashquan.»

Le plus étonnant, c’est que le prolongement de la 138 ne fait pas l’unanimité. Même que, plus on s’éloigne, moins la route est la bienvenue. «Bof! Ça ne changerait pas grandchose et ce n’est pas si nécessaire. Ce qui serait préférable, ce serait de relier quelques villages entre eux», dit Richard Monger, administrateur de la municipalité de la Basse-Côte-Nord.

«C’est ce qu’on a fait ici», dit l’abbé Alfred Proulx, curé de cinq églises à la frontière du Labrador. Un bout de route en effet relie Blanc-Sablon à cinq autres villages. «Mais les gens n’ont pas plus de services, remarque le curé. Chacun veut tout dans son hameau. Ils sont toujours en rivalité. Avant, il y avait plus d’entraide.»

Les jours où ils rêvent de route, les Nord-Côtiers pensent à la manne d’emplois qui pourrait tomber, au prix du lait qui diminuerait et à leurs enfants éparpillés qui viendraient plus facilement leur rendre visite. Mais l’idée de ne plus être isolés, d’être raccordés au reste du Québec, les inquiète. «Je me sens déjà bien assez relié au reste du monde», dit Wilson Evans, 33 ans, fils de pêcheur, président de l’Association des Côtiers et homme à tout faire à Harrington Harbour. «Franchement? Je voudrais que Harrington reste exactement comme ça.»

L’hiver, quand les attirails de pêche sont rangés et les pourvoiries fermées, la fête commence. Vive le hockey! Tous les vendredis, des cortèges de 20, 30, 50 motoneiges sillonnent l’autoroute blanche en direction du village où a lieu le tournoi. La fin de semaine avant ma visite, les gars jouaient à Vieux-Fort, à -35 °C. Dans la salle paroissiale de ce village de 300 habitants, on a vendu pour 30 000 dollars de bière, de chips et de hot dogs!

Les tournois coïncident avec un carnaval. Pour éviter les chicanes, c’est le hasard qui désigne la reine et ses duchesses. Elles gagnent presque toujours un voyage à Sept-Îles. Vous riez? Ça vaut près de 800 dollars! Un aller-retour Montréal-Blanc-Sablon coûte aussi cher qu’un billet pour Rio.

Les week-ends de carnaval et de hockey, la population du village double. La nuit, les maisons sont pleines à craquer: les villageois se disputent l’hébergement des visiteurs. Ces soirs-là, avant d’éteindre, toute la Basse-Côte-Nord connaît les vainqueurs du tournoi; ceux qui n’ont pu assister au match l’ont écouté en direct sur les ondes de la radio communautaire.

«Sept-Îles et le Havre, c’est deux mondes», m’a expliqué Théo, un adolescent de l’école secondaire Monseigneur-Labrie à Havre-Saint-Pierre. «À Sept-Îles, la fin de semaine, les jeunes jouent aux machines à boules. Nous, on descend au lac à l’Ours en motoneige avec nos parents, on pêche la truite et on écoute Lara Guidou.» Entre 17 h et 20 h, le samedi, tout le monde écoute Lara Guidou, qui anime Les Amis du country, trois heures de musique western. Parents et amis enregistrent l’émission de radio pour les cégépiens en exil à Québec, Montréal, Rimouski ou Sept-Îles. Entre deux chansons, l’illustre animateur livre des messages communautaires: «Ti-Guenon et Le Blanc viennent de partir pour le campe de Richard à Babun, et Anne à Oscar est en route pour chez Pichoune.»

Heureusement que Théo m’avait initiée à la vie socioculturelle de la Côte! Je n’ai donc pas été trop insultée en débarquant à Blanc-Sablon. J’avais contacté une dizaine de personnes, pêcheurs, commerçants, infirmiers, instituteurs… mais à mon arrivée, un samedi, tout ce beau monde s’était sauvé dans les terres, à une heure ou deux de motoneige, pour pêcher la truite, chasser le lièvre, «slusher» les lacs et «foirer» entre amis dans des cabanes de bois.

La rumeur veut que Lourdes et Blanc-Sablon soient «contaminés»: la route aurait corrompu les moeurs, les gens seraient moins accueillants… Pourtant, lorsque ma voiture de location s’est enfoncée dans un banc de neige entre les deux villages, en trois minutes deux jeeps et trois camions volaient à mon secours. Je n’ai pas eu le temps de dire un mot que deux hommes pelletaient devant, un autre avait disparu sous la carrosserie pour accrocher un câble assez gros pour tirer un bateau et, avant même que j’aie dit merci, on m’avait remis mes clés et tout le monde était parti.

Les corvées sont encore fréquentes. Il y a deux ans, les villageois de Kegaska et de La Tabatière se sont retroussé les manches pour aménager une piste d’atterrissage. «Ces gens-là se tiennent. L’automne dernier, quand j’ai dû atterrir d’urgence, la nuit, à Kegaska, pour emmener une victime d’un infarctus, deux grandes files de motoneiges, phares allumés, balisaient la piste pour que je puisse me poser», raconte Guy Marcoux, pilote de Regionair.

Pour survivre dans cette région, mieux vaut être dégourdi. Imaginez! Votre motoneige rend l’âme entre deux villages; il n’y a ni garage ni téléphone. Que de la neige à perte de vue. Mais «les gars de la Côte, ce sont les meilleurs hommes!» m’a juré Anne-Marie Tanguay, institutrice à Baie-Johan-Beetz, avec tant de conviction que j’en aurais bien ramené un dans ma valise. Selon ses dires, ils savent tout faire: bâtir une maison, installer l’électricité, refaire la plomberie, couper le bois de chauffage et, bien sûr, réparer tout ce qui se détraque. On ne jette rien sur la Côte. Avec deux vieilles motoneiges on en fait une neuve. Et s’il manque une pièce, quelqu’un saura bien la trouver.

Il faut dire qu’on a le temps. L’hiver, le chômage touche jusqu’à 80% de la population. «Cette année, dit Marie-Paule Marcoux, du centre d’emploi de Tête-à-la-Baleine, plusieurs pêcheurs n’ont pas réussi à travailler douze semaines.» Faute d’emplois, les gens s’en vont. Tête-à-la-Baleine et Aylmer Sound ont perdu près de la moitié de leurs habitants en 10 ans.

La pêche à la morue est interdite. Les gars se recyclent dans le crabe, fouillant la mer, de l’île aux Trois Collines jusqu’à la baie des Loups, pour ramener ces bestioles qu’ils relançaient jadis à la mer. Les pêcheurs s’ennuient du loup marin et rêvent de couper Brigitte Bardot en morceaux…

«Avec le loup marin, on ne perdait rien. La peau, la viande, tout servait. Jusqu’à ce que cette blonde excitée berce un bébé phoque devant des caméras de télé! fulmine Félix Monger. Surtout que nous, on le pêchait, il mourait noyé. Mais depuis, il n’y a plus de marché. Et si ça continue, on ne pourra même plus trouver de crabe. Les loups marins bouffent tout! Un de mes amis en a tué un la semaine dernière. Il avait 22 crabes dans le ventre!»

Reste la chasse, la trappe, la pêche aux coquillages. Les congélateurs sont bourrés de sauce à spaghetti au caribou, de pâtés au moyac (eider), de côtes d’orignal. Les femmes mettent le loup marin et le lièvre en pots; elles font bouillir les têtes de caribou et mariner les bigorneaux.

«On dirait que tout le monde redécouvre le bois», dit l’abbé Proulx. Avec leurs parents ou en classe neige, les enfants apprennent à tendre un collet. Dans les villages, on s’est remis à travailler les peaux. À Tête-à-la-Baleine, Lisette Guillemette, 30 ans, confectionne pantoufles, chapeaux, mitaines et toutous en fourrures diverses.

Il y a des tas de chasseurs à la retraite, la tête pleine d’histoires époustouflantes. Havre-Saint-Pierre vaut le détour, ne serait-ce que pour entendre Frank Misson, 89 ans, l’oeil vif et les mains larges comme des pattes d’ours, raconter sa meilleure saison. «Vingt-sept ours, madame. Et des colosses! Jusqu’à 375 livres.»

Florent Déraps, 31 ans, est né à Aguanish, entre le Havre et Baie-Johan-Beetz. Après avoir fini l’école, il a travaillé six mois à Montréal. «Je pensais devenir fou tellement je m’ennuyais du bois», raconte-t-il, en dévorant son omelette alors que le soleil se lève sur la rivière Aguanus. Pendant 10 ans, Florent a tendu des collets et des pièges, deux mois à l’automne, en dormant sous la tente, deux mois l’hiver, en motoneige. Les bonnes années, il vendait son lynx 1500 dollars la peau, sa martre 300 dollars. Aujourd’hui, il dirige une scierie au village mais souvent, encore, la nostalgie de la forêt le reprend.

«L’an dernier, je suis parti six semaines dans le bois. J’avais une décision à prendre et je savais que je verrais plus clair là-bas. Ça m’est arrivé souvent: je pars avec un problème, je reviens avec du lièvre et des solutions.»

Il y a cinq ans, Florent a décidé de construire une auberge au bord d’une rivière à saumons. Et de s’opposer aux braconniers, pour favoriser la pêche sportive. «Ici, l’été, tout le monde dormait le jour et installait des filets la nuit. C’était illégal, mais personne ne nous achalait. J’ai déjà vu 75 filets tendus. Un vrai concert de rames à minuit. Aujourd’hui, les gens ont appris à protéger l’environnement.»

Et à attirer les touristes. Le tourisme, c’est le nouvel espoir de la région. Depuis quelques années déjà, les vacanciers de Terre-Neuve traversent au Labrador et dépensent quelques dollars à Forteau, L’Anse-au-Clair, Pointe-aux-Anglais, L’Anse-au-Loup. Sur la Basse-Côte-Nord, les Montagnais ont une longueur d’avance: à Pointe-Parent, à La Romaine et à Saint-Augustin, les conseils de bande engagent des spécialistes en tourisme récréatif pour se préparer à accueillir quelques douzaines de Français, grands amateurs de tourisme d’aventure, dans un tipi. Au programme: motoneige, piégeage et pêche.

Toute la Côte se réveille. «C’est plein de rivières à saumons et il y a plus de 200 sites archéologiques rien qu’entre Vieux-Fort et Blanc-Sablon», dit Gaétan Jones, un jeune professeur de géographie. «De juin à août, on a le festival des icebergs: des blocs de glace hauts et beaux comme des cathédrales descendent de l’Arctique. Les baleines dansent par centaines autour des barques. Il y a 7000 macareux, juste à côté, sur l’île aux Perroquets. Et l’hiver, les touristes peuvent pêcher des truites de 18 et même de 24 pouces!»

Même enthousiasme à Tête-à-la-Baleine. Alberte Marcoux et Raymonde Monger veulent loger les touristes dans les cabanes de pêcheurs de l’île Providence l’été prochain: «On va leur proposer de beaux tours en bateau et les femmes du village vont les gaver de pétoncles, de loup marin et de tartes à la chicouté.»

Pour me convaincre, elles ont enfilé leur habit de neige et nous sommes parties: une procession de motoneiges a filé jusqu’à l’île Providence. Elles rayonnaient de fierté devant quelques cabanes bleues, rouges, vertes ou dorées, torturées par le vent, et devant une minuscule chapelle centenaire dont les bourrasques ont déjà emporté le clocher et qui tient debout par miracle.

Des miracles, Denise Coulombe, infirmière à Tête-à-la-Baleine, en fait tous les jours. Elle a déjà travaillé 48 heures d’affilée sans dormir, assuré 50 jours de garde consécutifs et tenu le dispensaire pendant trois mois sans voir l’ombre d’un médecin. «Regardez, dit-elle, il est 16 h. L’avion de Blanc-Sablon vient de décoller. S’il m’arrive un patient mal en point, je devrai le veiller toute la nuit au dispensaire. Ici, tout peut arriver. Alors on fait de son mieux. La semaine dernière, j’ai réussi une belle chirurgie esthétique. J’ai aussi appris à accompagner les mourants et à ensevelir les morts.»

Ce jour-là, Tête-à-la-Baleine recevait la visite du médecin pour la première fois en deux mois. La liste des patients en attente d’une consultation était dressée depuis longtemps. Denise filtre les demandes. Tous les jours, elle examine les malades, discute au téléphone avec un médecin de Blanc-Sablon et prodigue les soins. «C’est vrai que le diagnostic s’établit par téléphone», dit le Dr Gilles Leboeuf, directeur des services professionnels au Centre de santé de Blanc-Sablon. «Mais en cas de doute, on n’hésite pas: le malade prend l’avion.»

Si l’avion décolle. Le lendemain, justement, à Lourdes-de-Blanc-Sablon, le Twin Otter qui devait me ramener chez moi n’a pas décollé. Et l’avion qui devait passer prendre un malade à Chevery ne s’est pas rendu. J’avais sillonné la Côte, interviewé tout mon monde, mangé du ragoût de caribou et du loup marin en pot, couru dans le paysage lunaire de Blanc-Sablon raboté par les derniers glaciers, et même poussé une pointe jusqu’au Labrador pour voir si la mer y est aussi blanche et les moignons d’épinettes aussi sombres. J’étais prête à rentrer, mais il me restait une expérience à vivre: être «dégradée», c’est-à-dire prisonnière d’une tempête, incapable de bouger.

Mon hôte, Jules Landry, m’a avertie. «Ici, quand on dit aux gens de rester chez eux, ce n’est pas une figure de style.» Il m’a raconté d’épouvantables histoires: des personnes mortes à 500 m de chez elles, perdues dans la poudrerie; d’autres incapables de sortir de leur maison parce que la neige s’entassait jusqu’au toit. Et attention! un ours polaire a traversé le village en plein jour il n’y a pas longtemps.

J’ai suivi les deux pilotes «dégradés» comme moi jusqu’au vidéoclub avant que la tempête se déchaîne trop. «Il n’y a même pas d’enseigne pour annoncer la boutique de location», ai-je grogné en rentrant. Jules Landry m’a servi du thé en haussant les épaules. «Ça servirait à quoi? Tout le monde sait où elle est.»

La veille, Roger Jones, un jeune commerçant, m’avait raccompagnée en camion. Nous avions discuté tourisme et développement économique. Il avait brandi des chiffres, persuasif, puis m’avait raconté son après-midi au «campe» avec sa femme, ses enfants et les truites. J’allais descendre quand il s’est remis à parler.

L’homme d’affaires était allé se coucher, le gars de la Côte rappliquait: «Des fois, je suis moins sûr», dit-il d’une voix mal assurée. «Tout le monde n’est pas d’accord sur le tourisme, et ça me choque. Mais des fois, par contre, je me dis qu’on a quelque chose d’unique: la nature, la paix, la tranquillité. Ici, n’importe qui part en motoneige et se monte une cabane au bord d’un lac. C’est à lui. On ne chicane pas. Puis, vous l’avez remarqué, on aime tellement ça être isolé qu’on se sauve dans le bois au premier congé. Peut-être qu’il ne faut pas trop changer.»

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