La saga française de Victoria

Sous ses airs très british, Victoria cache des racines canadiennes-françaises. Tranquillement, la ville renoue avec ses pionniers.

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En fin d’après-midi, rien n’est plus à la mode, dans la capitale de la Colombie-Britannique, que de prendre le thé dans l’un des nombreux tearooms qui parsèment la ville. Il faut voir les retraités endimanchés, dégustant leurs scones à l’hôtel Empress ou, mieux encore, au très sélect Union Club. On comprend tout de suite pourquoi l’on dit de Victoria qu’elle est la plus british des villes canadiennes.

Pourtant, à quelques pas de l’Empress et du Vieux-Port se dresse une ancienne école construite en 1843, dont l’intérieur évoque les maisons «pièce sur pièce» québécoises. Cette école, utilisée par les Soeurs de Sainte-Anne il y a un siècle et demi, est le plus vieux bâtiment de l’île de Vancouver et témoigne des racines franco-canadiennes de la ville.

«Ici, tout un pan de l’histoire a été oblitéré des livres et de la mémoire collective», déplore Marie Robillard. Quand cette Québécoise est arrivée à Victoria, en 1961, c’est avec surprise qu’elle a découvert que des Franco-Canadiens avaient joué un rôle très important dans la fondation de la ville. C’est pour leur rendre hommage qu’elle a fondé l’Association historique francophone de Victoria. En 20 ans, les bénévoles de l’Association ont publié des livres, rédigé un dépliant d’information et installé des plaques commémoratives aux quatre coins de la ville. Récemment, ils ont même convaincu le prestigieux Royal BC Museum de créer un site Internet qui rappellera le rôle historique des francophones à Victoria. Lentement, les pionniers franco-canadiens refont surface…

Dans la saga française en Colombie-Britannique, Mgr Modeste Demers fait figure de personnage principal. Né en 1809, près de Lévis, il fait ses études au Séminaire de Québec et est ordonné prêtre en 1836. Il commence une carrière de missionnaire à la colonie de la Rivière-Rouge, au Manitoba. En 1838, il part pour Fort Vancouver, poste de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), sur la rive nord du Columbia, à la frontière des États actuels de l’Oregon et de Washington. Il a pour but de convertir les autochtones et de combattre l’immoralité chez les chrétiens.

«Les dirigeants de Fort Vancouver, des anglophones d’origine écossaise, connaissaient pour la plupart le français, puisque c’était la langue parlée par bon nombre de leurs employés», explique Lorne Hammond, historien et conservateur du Royal BC Museum. En effet, quand la Compagnie de la Baie d’Hudson a pris le contrôle de la Compagnie du Nord-Ouest, de Montréal, en 1821, elle s’est engagée à respecter les contrats des employés de sa rivale. Or, avant la fusion, la côte Ouest était contrôlée par la compagnie montréalaise. Les travailleurs sont donc restés en place. Le directeur du poste de traite, John McLoughlin, et son assistant, James Douglas, ont encouragé leurs employés à conserver leur langue et leur foi. McLoughlin les a même aidés à rédiger deux pétitions demandant à l’évêque de la Rivière-Rouge de leur envoyer un prêtre. Le 24 novembre 1838, les abbés Modeste Demers et Francis Norbert Blanchet débarquent à Fort Vancouver, après plus de quatre mois de canot, de portages et de carriole. Dans une lettre qu’il écrit à son frère, l’abbé Demers décrit éloquemment son passage des Rocheuses : «Pendant neuf jours, les chevaux traversaient marais et tourbières, où ils s’enfonçaient jusqu’aux flancs à certains endroits, montaient 300 pieds [90 m] le long d’une montagne puis redescendaient avant d’escalader une autre montagne de plus de 1 000 pieds [300 m], aussi escarpée que le mur d’une maison, partout des arbres en travers du sentier, par-dessus les chevaux devaient sauter. Autrement, tout s’est bien passé.»

Dans les années qui suivent, Modeste Demers voyage jusqu’à Fort Babine, dans le nord de la Nouvelle-Calédonie (la Colombie-Britannique continentale actuelle, approximativement), pour convertir les Amérindiens. Il apprend leurs langues, dont le chinook (dialecte émaillé de mots français et anglais), et s’applique infatigablement à la mission que l’évêque de Québec lui a confiée par lettre.

Parallèlement, la Compagnie de la Baie d’Hudson commence à craindre la forte présence américaine aux abords de Fort Vancouver. En 1843, James Douglas reçoit l’ordre d’aller construire un nouveau fort sur l’île de Vancouver. Il emmène une cinquantaine d’hommes, dont 15 Canadiens français. D’abord appelé Fort Albert, le poste est renommé Fort Victoria en l’honneur de Sa Gracieuse Majesté. «En 1846, les États-Unis et l’Angleterre signent le traité de l’Oregon, qui fixe la frontière entre leurs deux territoires, poursuit Lorne Hammond. La Compagnie de la Baie d’Hudson déplace son siège administratif à Fort Victoria. Le Saint-Siège désigne Modeste Demers comme évêque de l’Île-de-Vancouver, des Îles-de-la-Reine-Charlotte et de la Nouvelle-Calédonie.»

Ce n’est pas de gaieté de coeur que le nouvel évêque prend ses fonctions à Fort Victoria. Sans prêtre à sa disposition, sans résidence, sans même une modeste chapelle, Mgr Demers se juge bien mal équipé. En 1847, peu après sa consécration, il part pour l’Europe, via le Québec, à la recherche de recrues. Il rentrera en 1852, accompagné de trois prêtres et d’un sous-diacre. Mais quelques années plus tard, il se montre de nouveau insatisfait : la population de Victoria grandit et le diocèse ne compte toujours pas d’école catholique pour l’éducation des enfants canadiens-français et métis.

Au mois d’octobre 1856, l’évêque repart vers l’est pour se rendre au couvent des Soeurs de Sainte-Anne, à Saint-Jacques de l’Achigan. Cette jeune communauté est reconnue pour son dévouement et sa détermination. Les 45 soeurs de la congrégation se portent toutes volontaires. La supérieure en choisit quatre, trois francophones et une anglophone d’origine irlandaise : soeur Marie-du-Sacré-Coeur (Salomé Valois), soeur Marie-Angèle (Angèle Gauthier), soeur Marie-Luména (Virginie Brassard) et soeur Marie-de-la-Conception (Mary Lane). Une laïque de 24 ans, Marie Mainville, prend aussi part au voyage, de même que les abbés Pierre Rondeault, Charles Vary et Cyrille B. Beaudry ainsi que les frères Joseph Michaud et Gédéon Thibodeau, tous deux clercs de Saint-Viateur.

Le groupe quitte Montréal en train, le 14 avril 1858, en direction de New York. Les voyageurs prennent ensuite un vapeur jusqu’à Panamá et traversent l’isthme en train. Le voyage reprend par bateau jusqu’à Victoria, où ils arrivent le 5 juin 1858. Modeste Demers ne reconnaît pas la bourgade qu’il a laissée. La découverte d’or dans le Fraser et la Thompson a complètement transformé le paysage. «Au cours du printemps 1858, 450 mineurs sont arrivés de San Francisco en bateau, raconte Lorne Hammond. Fort Victoria ne comptait que 300 âmes ! Dans les six semaines qui ont suivi, 200 nouvelles échoppes ont ouvert leurs portes pour permettre aux mineurs, en route vers la vallée du Fraser, de se ravitailler.»

Après un premier repas dans la colonie, l’évêque et les prêtres conduisent les soeurs à leur couvent : une cabane de bois de 30 pi sur 18 pi [9 m sur 5,5 m], sans plafond, et dont les murs intérieurs ne sont même pas lambrissés. Une cheminée centrale sépare le bâtiment en deux pièces. Soeur Marie-Angèle, qui a tenu un journal tout au long de son voyage et de sa vie à Victoria, décrit ainsi son arrivée dans sa nouvelle demeure : «En nous priant d’excuser l’aspect négligé des lieux, l’évêque a ouvert la porte de la cabane de rondins en disant : » Que la Sainte Vierge, saint Joseph et les saints Anges vous protègent. » En partant, il a laissé entendre que nos saints protecteurs devraient surveiller les vitres cassées et les portes sans verrous.»

Arrivées un samedi, les soeurs ouvrent leur petite école pour filles dès le lundi. Douze élèves s’inscrivent le premier jour. On compte parmi elles des anglophones, des francophones et des Métisses qui parlent le chinook. Les religieuses cuisinent dans une pièce et enseignent dans l’autre. La nuit, elles étendent des matelas sur le sol. Elles acceptent même des pensionnaires.

De son côté, le frère Gédéon Thibodeau voit à l’éducation des garçons. Son compagnon, le frère Joseph Michaud, trace les plans de la première cathédrale, commandée par Mgr Demers. L’apprenti architecte s’inspire des églises rurales du Québec. Il place quatre fenêtres de chaque côté pour représenter les huit béatitudes.

«On ne comptait pas que des Canadiens parmi les francophones, dit Lorne Hammond. En effet, parmi les gens que la ruée vers l’or avait amenés à Victoria se trouvaient des Américains, des Canadiens, des Chinois et des Européens, dont de nombreux Français.» Avec les Franco-Canadiens, ces derniers forment un réservoir assez important pour justifier la parution d’un journal. Le Courrier de la Nouvelle-Calédonie est lancé le 11 septembre 1858 par le comte Paul de Garro, réfugié politique français. Son aventure se solde toutefois par un échec et le journal disparaît après seulement neuf parutions et deux éditions spéciales.

Mais les francophones font de moins en moins le poids. Les Européens tiennent à se dissocier des Canadiens français, et la dispersion de ces derniers sur le territoire les empêche de former une seule communauté. Les dirigeants de la Compagnie de la Baie d’Hudson apprécient l’enseignement donné à l’école des religieuses et choisissent d’y inscrire leurs filles. Les soeurs délaissent progressivement leur langue maternelle. Lorsqu’elles écrivent à leur maison mère pour solliciter des renforts, au début des années 1860, elles demandent, avec l’assentiment de Modeste Demers, qu’on leur envoie des religieuses anglophones. En 1861, les francophones cessent de constituer la majorité à Victoria.

Aujourd’hui, la vieille école des soeurs, déménagée en 1974 sur le terrain du Royal BC Museum, est un peu tombée dans l’oubli. Sur l’emplacement d’origine, à deux coins de rue, se dresse la St. Ann’s Academy. Construit progressivement de 1871 à 1910, ce beau bâtiment a servi de maison mère, de noviciat et d’école aux Soeurs de Sainte-Anne. On pense que le frère Michaud aurait aidé à dessiner les plans de la partie centrale à partir du Québec, où il était rentré au début des années 1860. Vendu au gouvernement provincial en 1974, le couvent abrite désormais un centre d’interprétation et des bureaux gouvernementaux. En 1886, la cathédrale avait été annexée à la St. Ann’s Academy pour servir de chapelle. Elle fait maintenant partie du centre d’interprétation. On y trouve un magnifique orgue Casavant de 1913, un des 13 instruments fabriqués par le facteur québécois dans l’île de Vancouver. Mais ces clins d’oeil franco-canadiens se font très discrets.

Lorne Hammond admet que, jusqu’à présent, le Royal BC Museum n’a pas beaucoup misé sur le passé français de Victoria. La petite école des Soeurs de Sainte-Anne est rarement ouverte au public, faute de personnel. «C’est quelque chose que nous espérons corriger, dit-il, notamment en travaillant avec l’Association historique francophone de Victoria. Nous voulons que les bâtisseurs canadiens-français retrouvent leur place dans l’histoire.»

 

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