La solitude des esprits branchés

Qui se ressemble s’assemble sur les réseaux sociaux, ont constaté des chercheurs. Et le débat public en prend pour son rhume.

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Illustration: Marie Mainguy pour L’actualité

On aura bientôt six nouvelles façons de réagir aux publications de nos amis sur Facebook. Le réseau social le plus populaire sur terre pourrait lancer sous peu six icônes qui s’ajouteront au fameux mais combien réducteur « J’aime ». Les abonnés réclamaient depuis longtemps la possibilité d’exprimer une palette d’émotions plus large qu’une simple approbation en forme de pouce levé. Dorénavant, ils pourront choisir parmi six autres pictogrammes, signifiant «J’adore», «Ha ha ha!», «Yé!», «Wow!», «Triste» ou «En colère». Une sorte de bouton «J’aime» sous l’effet des stéroïdes. (La mention «Je n’aime pas», cependant, sera toujours inexistante.)

Mais cette nouveauté ne rendra pas pour autant l’expérience plus riche ou plus nuancée. Au contraire. L’univers des réseaux sociaux pourrait devenir encore plus homogène et polarisé.

Facebook nous présente en priorité du contenu qui nous plaît et nous ressemble. En se basant sur les choses qui ont tendance à nous faire réagir, des algorithmes complexes déterminent quels sont nos champs d’intérêt et nos préférences, et mettent sous nos yeux des publications similaires que nous sommes susceptibles d’apprécier. Ainsi, plus on «aime» un certain type de contenu (les articles appuyant tel ou tel parti politi­que, les pétitions pour une cause en particulier ou… les vidéos de chats), plus on est exposé à de la matière semblable.

Bien vite, on se retrouve enfermé dans une bulle où ne circulent que les éléments que l’on veut bien voir, isolé de ceux qui pourraient élargir nos horizons ou nous faire changer d’avis. Les nouveaux emojis auront exactement le même effet: un «Wow!» ou un «Triste» ne feront qu’encourager Facebook à nous montrer le même genre de propos, encore et encore.

Mais ce ne sont pas seulement la plateforme et ses mystérieux algorithmes qui sont en cause. L’être humain est naturellement porté à ne s’intéresser qu’à ce qui concorde avec ses convictions. Ce phénomène, appelé «préjugé de confirmation», est parmi les mieux étudiés en psychologie: on prête plus d’attention à l’information qui nous conforte dans nos croyances et on s’en souvient plus facilement, tandis qu’on ignore et oublie celle qui les contredit. Les réseaux sociaux sont devenus de gigantesques laboratoires où se déploie chaque jour ce puissant travers de l’esprit.

Une étude publiée en mai dernier dans la revue Science le montre bien. Trois chercheurs ont examiné les pages Facebook de 10 millions d’Américains s’identifiant comme des conservateurs ou des progressistes pour déterminer s’ils avaient ou non accès à une variété de points de vue. Les chercheurs, qui travaillent pour Facebook, ont constaté que ce réseau social agit effectivement comme un filtre idéologique: le contenu qu’on y voit défiler et sur lequel on clique a bien plus de chances de correspondre à nos opinions que si le hasard seul en décidait. L’abonné progressiste typique, par exemple, est beaucoup plus enclin à publier des articles du Huffington Post que de Fox News; seuls 20 % de ses amis appartiennent au camp adverse; et parmi les nouvelles partagées dans son cercle, seulement 24 % reflètent la tendance opposée à la sienne. Les abonnés conservateurs se retranchent tout autant sur leurs positions.

Twitter nous rend également sourds aux arguments de nos rivaux. Lors des élections de 2012 au Congrès des États-Unis, deux économistes (l’un de l’Université Brown, l’autre de l’Université de Toronto) ont braqué leur loupe sur quelque deux millions d’abonnés Twitter engagés politiquement et sur les 500 000 tweets qu’ils ont écrits à propos de différents candidats. Conclusion: 90 % des tweets que les électeurs progressistes ont vus provenaient de sources démocrates, et 90 % des tweets que les conservateurs ont vus provenaient de sources républicaines. Et tant pis pour l’envers de la médaille ! Les chercheurs ont fait état de ces résultats dans un rapport publié en novembre 2014 par le Bureau national de la recherche économique, un institut américain.

Changez-vous souvent d’idée après avoir parcouru votre fil Facebook ou Twitter? Ou en ressortez-vous plus indigné encore, plus convaincu de la justesse de vos positions et de la bêtise de vos ennemis? C’est quand on n’a plus accès aux gens qui ne pensent pas comme nous qu’on se met à cultiver des opinions extrêmes. Et le débat public s’en trouve de plus en plus écartelé entre deux camps, qui «aiment» et gazouillent à souhait, mais qui ne s’écoutent plus.

Les commentaires sont fermés.

Bonsoir,
La question est de savoir si c’est tellement différent dans la vie » réelle » .
En effet, on va rarement écouter des débats sur des sujets que l’on aime pas, ou lire des articles de gens avec qui l’on est pas d’accord…
Plus généralement, on est plus souvent ami avec des gens qui pensent majoritairement comme nous, on fréquente des endroits ou se trouvent des gens qui nous ressemblent….
Je suis sans odute un extra-terrestre à ce niveau là, mais force est de constater que la plupart des gens fonctionnent ainsi.

Réflexion personnelle : est-ce que FB trie les infos affichées pour éviter des « clash » entre les gens ? Si un cousin ou un pote poste qq chose qui vous énerverait, n’est-il pas mieux de le cacher que de risquer de se traiter de tous les noms par écran interposé ?
Même si tout dépend du caractère de chacun évidemment….

Cheers,
Gilou

J’ai aussi l’impression d’être une espèce rare en commentant particulièrement les éléments de mon fil d’actualité avec lesquels je ne suis pas d’accord. Je me trouve tout de même inévitablement avec du contenu sur lequel j’aurai tendance à cliquer « j’aime » et passer au suivant, mais on fait régulièrement des remarques (et parfois reproches) sur la nature de mes commentaires que je m’efforce de garder respectueux à l’égard de la personne.

Ultimement, je me fais souvent évincer de la « safe zone » des autres, alors même si je recherche le contenu avec lequel je ne m’identifie pas, il n’y a seulement que celui publié par ceux qui « m’endurent » qui tombe dans l’algorithme… Alors je vais un peu dans le même sens que vous : Facebook n’est pas si loin de la réalité et si ce n’est pas lui qui trie le contenu, ce sera les autres de toutes façons qui vont faire un tri quelconque.

J’apprécie vos textes et vos commentaires sur les commentaires. On n’a pas l’impression de parler dans le vide.

a Gilou&Marie …vous avez raison tous les deux raison & c est vrai dans tous les domaines et c est flagrant sur you tube qui vous envoie ce que vous préférez regarder sans êtres abonnés,si votre vendeur automobile connait vos passions il vas vous envoyer vers un véhicule qui s y rapporte C ‘ça la liberté

Je n’utilise pas Facebook, ni Tweeter. Cependant, je reçois et consulte tous les jours L’actualité Express par courriel. J’aurais aimé partagé cet article avec des amis, mais la fonction courriel n’est pas proposée! Suis-je condamné à partager les lectures que je trouve intéressantes avec ceux qui pensent comme moi?

Luc

On s’en doutait mais il reste que cet article est très intéressant car appuyé par des recherches universitaires. C’est la différence entre donner une opinion ou donner de l’information.

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