La terrasse sur Laurier

Nous nous sommes trop habitués à une réalité sèche, presque sans sources de plaisir. Allons-nous réussir à reprendre une vie « normale » ?

Photo : L'actualité

Ils sont en train de visser les planches de la terrasse. Sur l’avenue Laurier. Je les ai vus. C’est une nouvelle terrasse, d’un nouveau restaurant. Un restaurant de pandémie. Qui est né quand ce n’était pas le temps. Comme tous ces bébés de mères qui ont accouché dans l’adversité. C’est bizarre, ce que l’on vit. Toujours cette espèce de semblant de réalité. Tout a changé, mais tout est encore un peu pareil. Il y a des jours où l’on oublierait presque la pandémie. Des moments où ça ne se voit pas. Tu apportes maintenant ton masque à l’épicerie comme tu apportes tes sacs réutilisables. Un réflexe. Tu le mets et tu ne le sens même plus sur tes joues, les gens te parlent et ils portent eux aussi un masque, mais c’est devenu naturel. 

Les voisins et les collègues se croisent, et se saluent d’une sorte de toucher du coude. C’est absurde, mais sans l’être. Un genre de « je te vois et je reconnais la situation, nous sommes en pandémie tous les deux ». Nous sommes tous en pandémie. Je n’aime pas trop m’être habituée à tout ça. Ce que je n’aime pas, c’est le fait d’essayer chaque jour de faire entrer cette réalité dans ma vie comme si c’était normal. J’oublie que je ne me suis pas retrouvée seule avec mon mari depuis des lustres. Que les enfants sont toujours avec nous, que nous n’avons plus toutes ces sorties, tous ces amis, cette famille, ce quotidien social qui insufflait de l’air dans notre couple. Qui faisait que l’on pouvait s’ennuyer l’un de l’autre. Écouter les histoires que les journées de l’autre apportaient. J’oublie que l’on n’a pas fait garder les enfants depuis des mois et que le plaisir que l’on avait à deux naturellement, parce que les enfants allaient parfois chez les grands-parents ou avec une gardienne, n’est plus là.

J’oublie toutes ces choses que la pandémie nous a enlevées, tous ces contacts, tous ces plaisirs, puis je regarde ma vie et je me demande pourquoi c’est sec. C’est la pandémie. C’est à cause d’elle qu’on a moins de fun. On fait tout ce qu’on devait faire avant, le travail, l’école, les obligations, mais les sources de plaisir ont été retirées. 

En plus, on a perdu des amis. Des copains qu’on voyait et qu’on ne voit plus. Pire, certains ont quitté la ville. Beaucoup de gens ont pris des décisions draconiennes, ou alors la situation a appuyé sur ce qui était déjà fragile et des amitiés, des familles, des couples se sont rompus.

Ils montent la terrasse sur l’avenue Laurier. Selon les règles en vigueur, nous pourrons nous y asseoir dès qu’elle sera prête. Est-ce que l’on reprendra la vie là où on l’avait laissée ? Je pense que l’on voudra faire comme si rien n’avait changé. Des amis, un verre, une conversation, des rires. Un été. Mais il ne faudra pas oublier de demander aux gens : « Ça va ? » Ce n’est pas facile, ce que l’on a traversé. 

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