La terre promise des Québécois

C’est un quasi-continent. Une terre immense et riche que les Québécois méconnaissent. Un nouveau livre invite à découvrir le nord du Québec, clé de leur avenir et de leur identité.

Un nouveau livre invite à découvrir le nord du Québec
Photo : Mathieu Dupuis

Il y a 150 ans, l’Ouest était l’avenir des États-Unis. Aujourd’hui, la Sibérie est l’avenir de la Russie. Quant au Québec, on ne peut douter que le Nord jouera demain un rôle clé non seulement dans sa prospérité, mais aussi dans son identité.

Ce Nord, comment le nommer ? Sûrement pas Nouveau-Québec, puisque l’on y erre depuis bientôt 400 ans. Baie-James, avec ou sans trait d’union, avec ou sans « de » ? Jamésie ? Radissonie ? Ungava, qui est limitatif ? Eeyou Istchee (terre des Cris), qui serait une cession ? Québec-Nord ? Pourquoi pas tout simplement le Québec, puisque cet État s’étend du 45e au 63e parallèle…

Jusqu’ici, il n’était pas aisé de trouver un ouvrage qui permît de découvrir, ne serait-ce que dans un fauteuil, la réalité de ce quasi-continent. Les Québécois préfèrent la Floride à leur grenier. Mais François Huot, géologue, et Jean Désy, médecin et écrivain habitué de la grande nature nordique, nous font explorer ce territoire dans La Baie-James des uns et des autres. On y avance étape par étape, depuis les cratères creusés par les météorites dans un socle vieux de trois milliards d’années jusqu’aux explorations actuelles, en passant par l’époque de la traite des fourrures, celle de l’exploitation forestière, puis l’arrivée d’Hydro-Québec avec ses travaux pharaoniques.

Cet album de belle facture révèle aux Québécois la plus grande partie de leur pays, inconnu malgré 50 ans de débats publics et 350 ans de présence, et une somme d’investissements égale au PIB de la province. Des centaines de photos, anciennes et récentes, font découvrir la diversité et la beauté de paysages que des siècles de tâtonnements et d’efforts n’ont guère changés.

On y trouvera nombre d’anecdotes : qui connaît l’Antre de marbre, mystérieuse grotte découverte en 1730 par un mission­naire jésuite et qui fut pendant des siècles le centre d’un commerce de pointes de flèches et de couteaux de quartzite ? Qui sait qu’à Joutel-la-disparue (là-bas, les villages naissent et meurent en moins de 20 ans, ceux d’Hydro-Québec comme les autres) les rues s’appelaient Topaze, Quartz, Émeraude, Zircon ou Grenat ? Un des auteurs s’est chargé des textes scientifiques et économiques, l’autre apporte le lyrisme que suscite chez lui sa longue fréquentation du Nord.

On peut regretter le manque de cartes géographiques. Pour situer tous les lieux évoqués, on aura intérêt à en trouver de bonnes. On regrette aussi l’anglicisme courant qui fait confondre chez nous rivières et fleuves (un fleuve est « un cours d’eau important, long et au débit élevé, comptant de nombreux affluents et se jetant dans la mer »), la vingtaine de puissants cours d’eau du Nord étant vraiment des fleuves. Il est vrai que, pour les Québécois, il n’existe qu’un fleuve, le fleuve !

Il faut surtout regretter, enfin, que cet ouvrage nécessaire n’englobe pas l’ensem­ble du Nord québécois, plutôt que le seul bassin de la baie de James. Le Québec nor­dique comporte quatre autres grandes zones tout aussi importantes.

Ce qui impressionne le plus, c’est d’abord l’immensité du pays. On trouve là-haut la moitié des espèces de mammifères et d’oiseaux de la province. Les fleuves du seul versant de la baie de James ont un débit à peu près égal à celui du Saint-Laurent devant Montréal, davantage lorsqu’ils sont en crue !

Dans le passé, cette eau portait des canots et assurait le transport ; aujourd’hui, à l’ère des grandes liaisons routières et de l’aviation, elle fournit notre énergie. Le sol produisait de la forêt, trop, hélas ! Il promet maintenant de précieux métaux. Les relevés scientifiques ont débuté avec la création de la Commission géologique du Canada et les nombreuses expéditions du Montréalais Peter Low (Albert Peter Low : Le découvreur du Nouveau-Québec, par le géographe Camille Laverdière, Éd. XYZ, 2003).

Les nombreuses photos d’époque nous révèlent un tout autre monde que celui des canots, des raquettes et des épi­nettes. Après quelques rêves agri­coles, évidemment sans suite, l’exploitation économique moderne a commencé par une première ruée vers le cuivre et l’or, en 1906 : tout devait alors être acheminé du Lac-Saint-Jean vers Chibougamau par traîneaux à chiens et caravanes de chevaux. Malgré la faiblesse des moyens, cette exploitation n’était pas plus mesurée et « durable » que maintenant : en 1920, le castor, dont la peau valait près de 20 fois plus qu’aujourd’hui en dollars constants, était presque éteint, et il a dû, comme le vison, le lynx et la martre, être réintroduit du sud dans les premières réserves fauniques.

On peut dater le début de l’ère écono­mi­que actuelle à 1965, lors de l’arrivée des premiers ingénieurs d’Hydro-Québec. Plus de 150 000 Québécois ont travaillé sur les chantiers de la Baie-James, soit 5 % de la population active, presque 10 % si l’on ne tient compte que des travailleurs masculins.

Il importe de souligner que ce grand reportage est en même temps un hymne et un appel à l’occupation et au développement, ce qui ne plaira pas à ceux qui rêvent de garder le nord du Québec à l’état vierge. Ils ne manqueront pas de signaler, en effet, que 37 entreprises et organismes réunis en un groupe économique nommé La ruée vers le Nord en ont permis le financement ainsi que celui d’une série de six reportages télévisés.

Robert Bourassa exagérait en promettant aux Québécois de faire d’eux « les Arabes de l’électricité ». Mais l’idée illustrait une réalité qui n’est pas entièrement fausse, surtout si on y joint le potentiel éolien. Quant au récent Plan Nord – trop vite moqué par la faune politicienne -, si un gouvernement osait dédaigner les promesses de notre arrière-pays boréal pour notre avenir économique et politique, l’histoire le lui reprocherait amèrement. D’ailleurs, déjà, ce pays nous a appris des choses fondamentales. C’est l’exploitation de ses grands fleuves qui, grâce à la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, nous a forcés à négocier et, après des débats acerbes, à reconnaître des sociétés partenaires, les désenclaver, les arracher à la misère matérielle, les intégrer au reste d’un Québec déjà conduit vers un avenir fédératif avec la reconnaissance des spécificités autochtones. Et il reste beaucoup à faire.

Le Nord peut aussi nous apprendre désormais à gérer sans détruire, sans souiller et sans gaspiller l’avenir, au contraire de ce que l’on fait actuellement en trop d’endroits. Un simple vol de Kuujjuaq à Québec permet de constater, à partir du réservoir Manicouagan jusqu’à la rive du Saint-Laurent, toute l’étendue du désastre – le film L’erreur boréale n’en montre que des fragments. Ce pays est maltraité parce qu’il est mal connu, et mal connu parce qu’inaccessible. Il reste encore à faire en sorte que tous ses propriétaires puissent le visiter à prix abordable, et à d’autres fins que la chasse et la pêche. Si ce pays est celui « des uns et des autres », comme l’indique le titre du livre de François Huot et Jean Désy, qui sont les uns, qui sont les autres ? Mieux vaut dire « nous ». Nous, à qui revient la tâche de toujours choisir des gouvernants capables de contraindre les exploitants de tout acabit à des démarches respectueuses de notre héritage.

La Baie-James des uns et des autres, par François Huot et Jean Désy, Les Productions FH, 304 p., 64,95 $.

productionsfh.com

 

 

JOUER AU QUIZ « IL ÉTAIT UNE FOIS… LA BAIE-JAMES » >>

 

Les plus populaires