La thérapie dans le défouloir

Nous étions autour de la table, à engloutir chacun un gros steak après une épreuve de course à pied organisée, et notre verdict postjogging faisait l’unanimité : l’instant le plus jouissif du circuit n’est pas celui où nous avons franchi le fil d’arrivée ni celui où nous avons trouvé une banane dans notre sac à surprises.

Ill : Marie Mainguy
Ill : Marie Mainguy

C’est plutôt ce bref moment où, après avoir ralenti la cadence pour ne pas nous ficher dans les narines le jus rempli d’électrolytes tendu par les bénévoles, nous avons broyé le verre de carton entre nos mains pour le lancer sur l’asphalte. Dans un autre contexte social, ce geste agressif — et irrespectueux de l’environnement — est plutôt insolent. Ici, ce moment d’hydratation nous avait servi de prétexte pour libérer le fantasme refoulé depuis l’enfance : celui de briser des choses et de se sauver en courant. Ça faisait un bien fou.

J’ose à peine imaginer la scène si, au lieu de ces verres de carton, ils avaient distribué des ordinateurs, icône suprême du stress de la vie moderne. « Les objets que nous avons finissent tous par nous posséder », confiait à un journal britannique Wajid Yaseen, cofondateur du Scrap Club de Londres. Il est l’un de ces entrepreneurs futés qui ont trouvé une façon de se faire de l’argent avec les pulsions destructrices en créant des défouloirs supervisés où les gens peuvent faire une petite vidange émotionnelle et tailler en pièces des biens de consommation avec un pied-de-biche.

Depuis la fin des années 1990, ça a champignonné en douce, au Japon, en Espagne, aux États-Unis, en Serbie. Depuis janvier, Montréal a le sien, Casse-Cité. À chaque entreprise sa coquetterie : les casseurs se défoulent sur des électroménagers, célèbrent un divorce en fracassant de la vaisselle entre copines ou encore achèvent des automobiles à coups de batte de baseball. À Paris, des patrons mobilisent même des salles remplies de matériel de bureau désuet afin que leurs employés évacuent la tension entre collègues. Pour calmer les esprits après la catharsis, l’Anger Room de Dallas offre un massage et refile le nom de thérapeutes chevronnés aux fiévreux qui ont opté pour la séance de destruction massive de 25 minutes. Tous pays confondus, après 5 minutes, les gens sont vannés.

À Casse-Cité, qui allume les mèches courtes dès l’accueil de son site Web à coups de musique électro hardstyle, le record est de 8 minutes 30 secondes, note le président, Graig William, dans l’entrepôt rempli de laveuses, de chaises et de tables déjà tabassées qui sert de champ de bataille. Sans quitter du regard l’ordinateur portable avec lequel il jouera tout au long de l’entrevue, il suppose que ce qui motive les gens à frapper sur des objets, c’est le système capitaliste. « Il pousse tout le temps les individus à donner le meilleur d’eux-mêmes. Un endroit comme celui-ci est une façon directe de les aider à “dealer” avec le stress. »

Le fondateur du Centre de gestion de la colère de Montréal, Tom Caplan, à qui j’ai fait découvrir l’existence de ces défouloirs légaux et « contrôlés », les trouve plutôt contreproductifs. « C’est une sorte de renforcement positif. On se sert de la violence pour alimenter les comportements qu’on ne veut pas reproduire ailleurs. » Comme tout le monde, ce thérapeute en violence conjugale ressent parfois de la colère, mais il n’encourage pas l’expression physique de cette fureur.

Il me donne toutefois raison sur un point : se défouler sur des objets inanimés est grisant. « Sur le coup. Comme toute autre chose qui apporte du plaisir, que ce soit l’alcool ou le sexe, on finit par y prendre goût. Reste que, pour évacuer la vapeur, je suggère de faire une activité stimulant le cardio, comme de la course à pied. »

Lorsqu’on sent le volcan monter, il dit qu’il n’y a rien de mieux. La posologie ? Vingt bonnes minutes de jogging. « Ça libère les endorphines et diminue l’anxiété. »

Un bien fou, que je disais.

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Au Canada, en 2012, ce sont les Québécois qui sont le plus stressés, relève l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes. Alors que de nombreux anxieux vont se relaxer dans les spas des Laurentides, cette région se hisse au deuxième rang parmi les plus stressées au pays, devant Toronto !

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