La vie à deux mètres (ou pas)

Restez à deux mètres, vous qui êtes plus ou moins en santé, les vieux, les fragiles. Sentez-vous à l’aise de vous tenir tout près citoyens des régions épargnées, jeunes qui sont « invincibles », amoureux, familles fusionnelles ; toutes vos raisons sont bonnes !

Photo : Daphné Caron

Quelque part en avril, pendant le confinement, l’essayiste français Pascal Bruckner a écrit un texte puissant dans Le Point, « La société du mètre et demi », où il décrivait le monde à venir comme étant celui de la mise à distance en toutes choses. Il se faisait mi-pessimiste, mi-cynique, et nous avions toutes les raisons de croire, comme lui (et même en pire ici, puisque la santé publique impose deux mètres d’éloignement entre les personnes), que l’avenir s’annonçait distancié, physiquement et philosophiquement.

À ce moment-là, avec la règle hygiénique des six pieds de distance, nous pouvions imaginer une société froide, aseptisée, éloignée. Le pire était à craindre pour les rapports sociaux : la disette côté rapports intimes pour les infidèles et les célibataires, le flirt et la séduction en chute libre. Des contacts humains hâtifs et précautionneux en général, une société où les rassemblements seraient réduits à un strict minimum, le triomphe du virtuel. Il y avait de quoi glacer le sang, faire monter l’anxiété et donner envie de se réfugier dans le pain maison. Beaucoup de pain…

Depuis, nous avons entamé un déconfinement et il s’est avéré que Pascal Bruckner a eu (légèrement) tort. Au Québec, dès les premiers beaux jours, la santé publique a dû lâcher un peu de lest. Les Montréalais, encore confinés, étaient tous à chercher un coin de verdure et il était évident que la distanciation allait prendre le bord. Dans la vie quotidienne, avec le déconfinement progressif, rester en tout temps à l’écart des autres allait vite se révéler non pas impossible (tous font des efforts et des normes strictes ont été mises en place dans les divers milieux de travail), mais intenable. L’humain étant ce qu’il est, un animal social, et le Québécois, un être chaleureux.

Dans les parcs, les corps se touchaient. Dans les cours, les familles se rapprochaient après deux verres de sangria. Sur les chantiers de construction, les ouvriers se côtoyaient, et les usagers du transport étaient très en commun. Masque ou pas, les deux mètres ont rapidement foutu le camp pour une bonne partie de la population. La chaleur humaine et les habitudes ont repris leurs droits : les chantiers, notre visite, nos partys seraient immunisés contre la COVID-19 comme par magie !

Mais tous ne sont pas dans la proximité délinquante et insouciante. Par rapport à la distanciation, il y a deux poids, deux mesures. La règle est imposée là où on doit rendre des comptes : les bureaux administratifs, les CLSC, les centres commerciaux, par exemple. Dans ces lieux contrôlés, il y a des flèches au sol, des directives affichées partout. Le secteur culturel ne peut pas reprendre ses activités comme avant, précisément à cause de cette règle des deux mètres qui rend les rassemblements impraticables. Une foule de restaurants feront faillite parce que la commensalité est incompatible avec la distanciation. Il y a quelque chose de profondément injuste dans le fait que ces règles sanitaires sont suivies de deux manières bien différentes : de façon stricte pour les uns, « lousse » au possible pour les autres. Il s’agit pourtant du même virus et des mêmes vies !

Lors des premières semaines de la pandémie, dans toutes les langues, on parlait de distanciation sociale pour désigner l’éloignement nécessaire entre deux personnes. C’était évidemment une erreur de langage, répétée ad nauseam, puisqu’il s’agissait plutôt de distanciation sanitaire et physique. Il a fallu plusieurs semaines avant que dirigeants, politiques et journalistes rectifient le tir en parlant de distanciation physique. Mais à présent que le déconfinement nous voit jongler avec les masques et les règlements, voici que survient dans nos vies, sur le tard, la fameuse et vraie distanciation sociale. Car cette fois-ci, ça parle de classes de personnes discriminées selon leur âge, leur métier ou leur appartenance. Restez à deux mètres, vous qui êtes plus ou moins en santé, les vieux, les fragiles. Sentez-vous à l’aise de vous tenir tout près, en tas, citoyens des régions épargnées par la COVID-19, jeunes qui sont « invincibles », amoureux, familles fusionnelles ; toutes vos raisons sont bonnes !

Quiconque garde dorénavant une distance très stricte par rapport à son voisin se fait regarder de travers, puisqu’il est suspecté de faiblesse physique ou d’asociabilité. La distance est vraiment devenue sociale. La société est moins froide, mais le virus risque d’être chaud quand il reviendra.

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