La vie a un prix, et des économistes l’ont calculé

François Delorme, économiste à l’Université de Sherbrooke, ose même cette terrible question : peut-on combiner le prix de la vie humaine et la croissance économique dans la même équation ?

Crédit : L'actualité

François Delorme enseigne l’économie à l’Université de Sherbrooke. Il collabore au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ainsi qu’au Laboratoire sur les inégalités mondiales. Il a été haut fonctionnaire au ministère des Finances à Ottawa et ancien économiste principal à l’OCDE à Paris.

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Après trois mois de confinement et plus de 4 000 morts dus à la COVID-19, le Québec tente de relancer son économie en misant sur un relâchement des règles de confinement et de distanciation physique. Mais quelle part de risque sommes-nous prêts à assumer pour y parvenir ? Comment protéger les individus les plus vulnérables dans ce retour au quotidien ?

Nous faisons ici face à un cruel dilemme : notre société peut-elle redémarrer le moteur économique au risque d’une hausse des décès attribuables à la propagation du virus ? Combien de morts sommes-nous prêts à accepter pour quelques dixièmes de pourcentage de croissance économique, sachant que chacun de ces décès est une tragédie ?

Jusqu’ici, la préservation de la vie humaine a prévalu sur toutes considérations économiques, financières et commerciales. Résultat : le gouvernement fédéral s’attend à une hausse du déficit de près de 300 milliards de dollars en 2020 (15 % du PIB) et Québec prévoit une détérioration conséquente du solde budgétaire du déficit.

Les mesures de confinement ont également eu pour effet de paralyser environ la moitié de l’activité économique, au point que les dernières données publiées par Statistique Canada indiquent que l’activité économique au premier trimestre de 2020 s’est contractée de 2,6 % au pays, du jamais vu pour un seul trimestre. Dans ses prévisions les plus récentes, le Fonds monétaire international (FMI) anticipe une baisse de 6,2 % de l’économie canadienne pour 2020, une révision dramatique de 8 points de pourcentage par rapport à la prévision originale — 1,8 % de croissance en janvier.

C’est la raison pour laquelle, après deux mois de « fermeture » de l’économie, et malgré la persistance de la pandémie, les provinces et territoires du Canada ont amorcé une réouverture de leurs économies respectives. Ce qui les oblige à trancher entre contraintes économiques et impératifs humanitaires. Une décision qui nous conduit à cette redoutable question : quelle est la valeur économique d’une vie humaine ?

Insinuer que la vie a un prix suscite instinctivement le rejet : l’idée est choquante. On se le répète souvent : la vie n’a pas de prix.

Pourtant, pour un économiste, elle a un prix. Elle a même une infinité de prix.

Elon Musk vaut-il plus que François Legault ?

En économie, il existe deux grandes façons d’évaluer la valeur statistique d’une vie. La première consiste à prendre en compte des caractéristiques personnelles de l’individu afin d’octroyer un dédommagement à la famille ou au partenaire d’un défunt. Est-il jeune ou vieux ? Est-ce une femme ou un homme ? Est-il malade ou en bonne santé ? Ces caractéristiques permettent d’évaluer le manque à gagner en raison de la mortalité.

Dans une étude publiée dans le Journal of Risk and Uncertainty, l’économiste W. Kip Viscusi de l’Université Harvard a montré par exemple combien les différences raciales peuvent influencer la valeur que l’on accorde à la vie. Viscusi a constaté que la vie des travailleurs de race noire aux États-Unis avait une valeur significativement moindre que celle des blancs. Il suggère pour expliquer cette disparité que 1) les travailleurs noirs se retrouvent souvent dans des emplois plus risqués que les blancs, et que 2) la discrimination sur le marché du travail réduit les opportunités de travail.

Les attentats du 11 septembre 2001 en fournissent une autre illustration. Les familles des victimes pauvres, célibataires ou âgées ont reçu proportionnellement moins d’argent que celles des victimes jeunes, riches et ayant de jeunes enfants.

Autre exemple : celui de l’écrasement du vol de la Malaysian Airlines qui a fait 239 victimes en 2014. Terry Rolfe, représentante d’une des compagnies d’assurance impliquées, estimait qu’un tribunal américain pourrait débourser entre 8 et 10 millions de dollars par passager, mais que cette indemnisation pourrait être fortement réduite en dehors des États-Unis. En Chine, elle a estimé que des proches percevraient moins de 1 million de dollars par passager. La vie d’un Américain vaut-elle plus que la vie d’un Chinois ?

Une seconde façon d’établir la valeur d’une vie humaine est plus générale. Plutôt que de porter sur les caractéristiques d’un individu, elle utilise la méthode de l’analyse globale, qui consiste essentiellement à comparer l’ensemble des coûts et des avantages, généralement exprimés en valeur pécuniaire, d’un projet donné. C’est ce que les économistes appellent la valeur statistique d’une vie humaine (VSV).

Selon la littérature récente, les estimations que font les économistes de la VSV oscilleraient entre 6,7 millions (Dionne et Lanoie, Canada) et 13,8 millions (Knieser et collab, États-Unis). Sur la base de ces estimations récentes, on peut inférer que la valeur statistique d’une vie humaine se situe entre 6,7 et 11,1 millions de dollars au Québec (ou au Canada), pour une valeur médiane de 9 millions.

Cette assignation d’une VSV est largement utilisée dans les investissements en prévention dans des domaines aussi variés que les violences sexuelles ou encore la prévention des incendies. Par exemple, Justice Canada a utilisé la valeur statistique de la vie humaine pour établir que les coûts infligés à la société relativement aux agressions sexuelles (en matière de soins psychologiques, de pertes d’emplois, etc.) étaient de 5 milliards de dollars en 2009. Une autre étude a démontré que le coût des vies sauvées grâce à la prévention des incendies à Montréal s’établissait à 350 millions de dollars. On voit bien toute l’étendue du concept de la VSV dans les études économiques.

Au-delà des méthodes qui visent à assigner une valeur à la vie humaine, on peut raisonnablement s’interroger sur le bien-fondé éthique d’un tel exercice. La vie peut-elle se limiter à des considérations financières ? Le fait de ramener une vie humaine à des considérations financières ne gomme-t-il pas tout ce qui constitue la richesse intangible d’une vie ?

Malgré toutes ces réserves fondamentales, il reste qu’il faut parfois se résoudre à mettre un prix sur la vie humaine afin d’établir un critère pécuniaire de décision dans la mise en œuvre d’un projet. Prenons un exemple concret : une municipalité devrait-elle dépenser 200 000 dollars afin d’installer des feux de circulation à une intersection dangereuse parce que celle-ci a causé cinq morts l’an dernier ? L’investissement pourrait certes sauver des vies, mais l’argent pourrait aussi être investi ailleurs pour satisfaire des besoins plus pressants. Dans ce cas précis, on doit établir la valeur statistique d’une vie humaine pour procéder à une évaluation pécuniaire des coûts et des avantages. L’exemple de cette municipalité est semblable à la décision que doit prendre le gouvernement du Québec par rapport à la réouverture de l’économie.

La distanciation physique, oui mais à quel prix ?

Depuis des semaines, les autorités de la santé publique nous ont bien fait comprendre les tenants et les aboutissants de la distanciation physique et du confinement. Cette stratégie nous mène donc naturellement à cette évaluation économique : vaut-il la peine de garder les gens en confinement et de fermer les entreprises pour lutter contre la propagation de la COVID-19 et ce, malgré les conséquences économiques négatives ? Autrement dit, ce que nous voulons savoir, c’est dans quelle mesure le PIB va changer et combien de vies on va sauver.

Regardons cela de plus près.

Supposons que l’on prévoyait une croissance du PIB canadien de 2 % mais que le confinement ait plutôt entraîné une contraction de 4 % du PIB — un coût économique qui se situerait à 150 milliards pour 2020.

D’autre part, on compte environ 5 000 décès dus à la COVID-19 au Canada jusqu’ici. N’eût été les mesures de confinement, on peut facilement supposer que le nombre de décès aurait pu doubler. Le confinement aurait donc sauvé 5 000 vies, auxquelles on associe une valeur statistique individuelle de 9 millions de dollars. La valeur totale des vies sauvées est donc de 45 milliards de dollars, ce qui représente un bénéfice économique.

On peut donc en conclure que jusqu’ici, la stratégie de confinement a représenté un coût net d’environ 100 milliards de dollars au Canada. Et 100 milliards de dollars, cela représente grosso modo 5,5 % du PIB. Une analyse semblable menée aux États-Unis a estimé les bénéfices nets de la distanciation physique à 25 % du PIB américain.

Des arbitrages trop réducteurs ?

Au-delà des problèmes éthiques que nous avons soulevés plus haut, l’exercice qui consiste à établir les coûts et les bénéfices du confinement souffre de sévères limites méthodologiques. Les estimations en vies sauvées, en plus d’être particulièrement incertaines, relèvent d’hypothèses restrictives et ont donc un impact sur la mesure des bénéfices. La mesure des coûts est aussi fragile puisque le PIB (utilisé ici pour mesurer le manque à gagner en matière d’activité économique) est une mesure trop étroite du bien-être collectif d’une population.

Même si on peut douter que nos représentants politiques analysent la crise pandémique sur le plan de la stricte analyse coûts-bénéfices, le calcul ci-dessus nous amène à conclure que le confinement engendre un coût global net. Ces résultats nous permettent donc de mieux comprendre pourquoi nos premiers ministres sont aussi empressés de « rouvrir l’économie ».

En tentant de mesurer la rentabilité d’un projet ou l’efficacité d’une politique publique, le concept de « valeur statistique d’une vie humaine » force l’uniformisation des caractéristiques des individus de sorte qu’elle puisse les agréger afin de mesurer monétairement le bien-être collectif. L’analyse économique de questions sanitaires ne peut en réalité se limiter à un seul critère d’efficacité, et doit pouvoir également s’enrichir d’autres enjeux comme ceux qui relèvent de la justice sociale, par exemple.

Au-delà des chiffres, il n’en demeure pas moins qu’il est extrêmement réducteur de confiner une analyse du confinement à la seule dimension financière. Et le problème principal est en bonne partie l’assignation d’une valeur financière à la vie humaine.

Chaque vie est différente et l’importance que met un individu sur ce qui le rend heureux varie grandement de l’un à l’autre. Ceci peut faire varier sa « valeur » selon d’autres critères, comme son apport à la société par le bénévolat, par exemple.

Le confinement et la distanciation physique comportent des coûts économiques importants, qui justifient peut-être la décision de relancer la machine économique. Mais comme nous l’avons illustré, cette analyse respecte une logique principalement économique. Il ne faudrait quand même pas perdre de vue que la vie humaine a une valeur intrinsèque autrement plus riche que ce que nous concoctent les économistes avec leurs calculs. Et que chaque décès, en plus d’être un drame pour les proches, est une perte incommensurable pour la société.

Cet article a bénéficié des nombreux commentaires de Sarah-Maude Belleville-Chenard, avocate et doctorante en droit à l’Université McGill.

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La plupart des gens morts de la Covid étaient des personnes âgées malades et vivant dans les CHSLD. La valeur de leur fin de vie ne devrait pas être évaluée à 9 millions de dollars. Il faut tenir compte que, en absence de Covid, 60% des gens meurent dans la première année de leur entrée en CHSLD.

Ensuite, cette analyse ne tient pas compte des coûts liés aux problèmes psychologiques divers engendrés par le confinement et la récession qui commence. Bien des gens risquent la faillite ou des pertes financières énormes, ce qui en mènera plusieurs en dépression et au suicide.

De plus, avec les restrictions sur les visites des personnes âgées, plusieurs d’entre elles n’auront plus de raison de vivre et se laisseront mourir.

Finalement, la crainte du virus engendre la peur des autres, et ceci est dèjà à la base de certains troubles sociaux. Par exemple, les gens se chamaillent dans les épiceries, d’autres dénoncent leurs voisins lorsqu’ils ont de la visite et on rapporte une remontée du racisme envers les Asiatiques. Ce coût social peut être très difficile à évaluer.

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La vie n’a peut-être pas de prix, mais la maintenir a un coût, et la sauver coûte une fortune. Si la vie n’a pas de prix, pourquoi le budget de la santé n’égale-t-il pas le PIB, voire pour certains, 150%, 200% ou plus du PIB?

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Il n’est pas de certitude que le relâchement des règles de confinement rime avec une reprise totale de l’économie. Trois petits mois ont suffi pour modifier le modus vivendi de bien des gens qui se sont adaptés à de nouvelles donnes.

En sorte que relancer l’économie et la ramener à ce qu’elle était encore en janvier 2020, puis la faire croitre nécessiterait probablement une transition et une mutation.

Le nombre de morts en plus ou en moins pour relancer l’économie ne fait pas directement partie de l’équation. Attendu que, comme je le dis, on ne relancera pas l’économie par le seul relâchement, cela demande plus, en l’occurrence un plan et de la discipline.

C’est plus précisément cet aspect qui m’inquiète. Sommes-nous si disciplinés ?

La question du prix accordé à la vie, n’est pas spécifique de ce que nous vivons actuellement. Cela a existé presque de tous temps. Quant aux valeurs que prennent en compte les compagnies d’assurances, elles sont par bien des aspects scandaleuses, mais… le monde de la finance semble s’en accorder parfaitement. Alors ?

J’aimerais ajouter que les compagnies d’assurances ne payent en principe que ce qu’elles peuvent et ce qu’elles peuvent est proportionnel aussi à ce qu’elles reçoivent en cotisations. Est-ce que tous les assurés sont égaux ? Couvre-t-on les dommages encourus par tout un chacun ?

La faute commise tient au fait que l’économie cherche à donner une valeur pécuniaire, un équivalent monétaire pour toutes choses. Quand une chose ne peut-être modélisé par un équivalent monétaire ; la valeur c’est zéro.

Si j’écris un joli poème, cela vaut zéro peu importe le temps passé pour écrire. Si mon poème devient une chanson à succès, cela a une valeur. Pourtant, si ce poème est libre de droit, cela ne me valorisera pas, malgré le succès, tous mes poèmes resteront à zéro. La valeur d’un Van Gogh de son vivant était très exactement : zéro !

Dans ce genre de calculs, comme l’écrit monsieur Delorme, il y a des caractères méthodologiques. La valeur du bénévolat, c’est zéro. Les heures passées par une mère pour s’occuper du ménage, c’est zéro, etc. Circonscrire le déconfinements à des aspects purement comptables est destructeur. Toute richesse est conditionnée à la capacité humaine de pouvoir la produire. C’est cette capacité qui devrait être valorisée et non la valeur d’un produit sur un marché déterminé.

Rien n’indique que la valeur des PIB ne serait pas plus grosse, si par bonheur nous décidions de faire toutes choses autrement. Qu’est-ce qui nous empêche de donner aux humains une valeur supérieure per capita ? Cela nous obligerait peut-être à organiser toutes choses différemment.

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