La vie après l’amiante

Pas facile de séduire des investisseurs étrangers quand on représente le « pays de l’Amiante ». La solution des élus locaux ? Changer le nom de leur région ! C’est une page de l’histoire du Québec qui se tourne.

Visibles à des kilomètres à la ronde, les gigantesques montagnes de résidus d’amiante montent toujours la garde autour de Thetford Mines. La mine de l’arrondissement de Black Lake crache encore chaque jour des milliers de tonnes d’amiante. Mais la région de l’Amiante n’existe plus — du moins sur papier. En février, elle a officiellement été rebaptisée « MRC des Appalaches ».

« L’amiante, c’est notre histoire, mais ce n’est plus notre présent », dit Luc Berthold, le jeune maire de Thetford Mines, qui compte 26 000 des 43 000 habitants de la région. À quelques centaines de mètres à peine de son bureau, au bout de la rue Notre-Dame, la mine Bell a fermé ses portes l’an dernier. La dernière à le faire dans l’arrondissement de Thetford. « Et on s’en est à peine rendu compte », dit Luc Berthold.

Affublé de lunettes « branchées » à la mince monture rouge, un BlackBerry vissé à la taille, Berthold incarne la première génération de Thetfordois depuis des lustres qui envisage l’avenir sans les mines. Des quelque 5 000 emplois directs jadis générés par cette industrie dans la région, il n’en reste plus que 400, tous à la mine Lac d’Amiante (surnommée « la Lake »), à Black Lake.

« S’il n’y avait plus d’érables chez nos voisins de la MRC de l’Érable, ces derniers changeraient sûrement son nom », dit Marc-Alexandre Brousseau, 33 ans, commissaire à la Société de développement économique de la région de Thetford. « Ça vaut aussi pour nous. On voulait un nom qui reflète mieux notre nouvelle réalité. »

Les élus de la région, l’une des plus pauvres et des moins scolarisées du Québec, voulaient aussi, et surtout, se délester d’un lourd boulet. Presque partout en Occident, le mot « amiante » évoque cancer, amiantose, recours collectifs… Pas facile de séduire des touristes ou des investisseurs étrangers quand on représente la « région de l’Amiante ». Une Française écrivait récemment dans le site forum.immigrer.com avoir « éprouvé un effroi terrible » après avoir vu un reportage sur l’amiante au Québec et disait remettre désormais en question son projet d’immigration au Québec ! Quand des élus locaux partent en mission économique outre-Atlantique, ils consacrent souvent plus de temps à rassurer leurs interlocuteurs sur les dangers de l’amiante qu’à vanter les mérites de leur région. « On ne gagnera pas la guerre des perceptions, dit le maire Berthold. Il ne faut pas laisser un mot retarder notre développement. »

Même d’ardents défenseurs du minéral se rendent à l’évidence. « Le mot “amiante” est brûlé, je ne veux pas mener un combat d’arrière-garde », dit Raynald Paré, 60 ans, président du mouvement PROChrysotile, dont la mission consiste pourtant à réhabiliter l’ancien joyau de la région.

Qui n’a pas rêvé un jour de changer d’identité, de repartir à neuf sous un autre nom ? C’est le pari que s’est lancé tout l’ex-pays de l’Amiante, rebaptisé « pays des Mines et des Lacs » par l’office de tourisme local. Un pari ambitieux … et controversé.

Pour bien des résidants du coin, ce changement de nom n’est pas qu’une simple formalité administrative : c’est une atteinte à leur fierté. L’événement n’a d’ailleurs pas été célébré — il a tout juste été souligné, en mars, lors d’une cérémonie à l’hôtel de ville de Thetford Mines pour dévoiler le nouveau logo de la MRC (deux montagnes coniques symbolisant les Appalaches).

Les principaux établissements et organismes de la région (dont l’hôpital, le cégep, le centre local de développement et la société de développement économique) ont tour à tour biffé le mot « amiante » de leur raison sociale ces dernières années. Mais le processus de « désamiantage » de la toponymie régionale est loin d’être terminé. Du Comité Jeunesse de l’Amiante à la Maison funéraire de l’Amiante (ça ne s’invente pas), des dizaines d’organismes ont gardé intacte leur raison sociale.

Rencontré dans son bureau, au centre-ville de Thetford Mines, le président du syndicat des travailleurs de la mine de Black Lake, Luc Lachance, juge « déplorable » le changement de nom de la MRC. « L’amiante, c’est ce qui nous a mis au monde ! tonne-t-il. Il n’y aurait même pas de rues “icitte” sans les mines. » Vêtu d’un t-shirt jaune, bâti comme un tracteur, ce travailleur de 55 ans est à la mine depuis l’âge de 18 ans. La plupart des hommes de sa famille, dont son père et ses oncles, ont consacré leurs carrières à l’amiante. Comme tout le monde, il constate le déclin de l’industrie minière, mais il refuse de faire une croix sur le passé. « Nos racines sont ici. Même si on change de nom et qu’on recouvre les haldes [les montagnes de résidus miniers] de tourbe, ça ne changera pas l’histoire. »

Quels que soient les efforts des élus municipaux pour redéfinir l’image de marque de la région, beaucoup de résidants restent profondément attachés à l’héritage de l’amiante. « La fierté est intacte », assure Raynald Paré, président de PROChrysotile. Né près d’une mine, à East Broughton, cet ancien enseignant de géographie au secondaire s’est toujours fait un devoir de transmettre cette fierté à ses élèves. « Je leur rappelais souvent qu’on vendait de l’amiante à plus de 100 pays et que nos villes rayonnaient partout dans le monde. »

La fermeture des premières mines, dans les années 1980, a été un « choc atroce », dit-il. Près de 30 ans plus tard, il estime que sa région a été victime de la « campagne de salissage » menée par les opposants à l’amiante. « La planète nous juge trop sévèrement. On paie pour les erreurs du passé, mais les temps ont changé. Quand on l’utilise de façon sécuritaire, le type d’amiante qu’on produit ici, le chrysotile, n’est pas plus dangereux que beaucoup d’autres produits. » (Voir Danger de l’amiante chrysotile : la controverse persiste, ci-dessous.) Si les gens étaient rationnels, martèle-t-il, le chrysotile aurait un « très bel avenir ». « Je suis convaincu que cette richesse aura une seconde vie. »

Les jeunes de la région n’en semblent pas aussi convaincus — ils sont si peu nombreux à frapper à la porte de la mine de Black Lake que les dirigeants de celle-ci craignent une pénurie de main-d’œuvre après la prochaine vague de retraites.

Le commissaire au développement économique Marc-Alexandre Brousseau préfère lui aussi tourner la page. Ses yeux s’allument quand il parle de tous les projets prévus dans sa région. La société québécoise 3Ci s’apprête notamment à élever un parc éolien de 156 méga-watts, évalué à plus de 450 millions de dollars. Malgré l’échec retentissant de l’usine Magnola, à Asbestos, qui produisait du magnésium à partir de résidus d’amiante, des investisseurs étrangers seraient en train de peaufiner un important projet de revalorisation des montagnes de résidus autour de Thetford Mines. Les autorités municipales misent aussi sur un secteur prometteur : celui de l’oléo-chimie, surnommée la « chimie verte ». Des chercheurs regroupés au sein de l’organisme sans but lucratif Oleotek mettent au point des huiles, des graisses et des cires destinées à remplacer des produits pétroliers.

Pour l’instant, l’atmosphère reste plutôt morose rue Notre-Dame, au centre-ville. Certains commerces ont délaissé l’artère principale au profit des centres commerciaux, en bordure de la ville, et l’unique cinéma de la région, le Pigalle, a fermé ses portes en novembre dernier, à quelques semaines de son 60 e anniversaire.

Qu’à cela ne tienne : l’avenir s’annonce prometteur, affirme le maire de Thetford Mines, Luc Berthold. Malgré la fermeture de la mine d’amiante Bell, la municipalité a connu l’an dernier la meilleure année de son histoire au chapitre de la construction résidentielle. Les entreprises locales multiplient les projets d’agrandissement, et le cégep a été l’un des rares au Québec à ne pas avoir vu le nombre d’inscriptions baisser ces dernières années. « En connaissez-vous beaucoup des villes minières qui ont réussi à revivre après la chute de leurs mines ? En matière de diversification économique, on est le plus beau secret du Québec ! »

Danger de l’amiante chrysotile : la controverse persiste

Il existe deux grandes variétés d’amiante : l’amphibole et le chrysotile. Seul type d’amiante exploité au Québec, ce dernier est presque entièrement destiné à l’exportation et sert surtout à fabriquer de l’amiante-ciment. Réputé moins dangereux que l’autre pour la santé, le chrysotile est néanmoins cancérigène et a été proscrit dans la plupart des pays occidentaux. Le Canada a plutôt adopté une politique d’« utilisation sécuritaire » du chrysotile, approche contestée par de nombreux spécialistes. À leurs yeux, le Canada devrait interdire l’amiante sous toutes ses formes, par mesure de précaution.

Asbestos tient à son nom

Les élus municipaux d’Asbestos (le mot anglais pour amiante), en Estrie, ont aussi jonglé avec l’idée de changer son nom, il y a quatre ans. Mais à la suite de débats houleux, les autorités de cette ville, située à une centaine de kilomètres de Thetford Mines, ont rejeté cette possibilité. « L’amiante, c’est notre identité, c’est notre passé, notre présent et notre avenir », dit le conseiller municipal Serge Boislard, farouchement opposé au changement de nom. Cet homme de 60 ans fonde beaucoup d’espoir sur le projet de mine souterraine proposé par le propriétaire de l’actuelle mine à ciel ouvert, dont les ressources sont presque épuisées.

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