La vie changée

Nous avons beaucoup appris depuis un an, ne serait-ce qu’à ne pas tenir notre monde et nos plaisirs pour acquis.

Photo : L'actualité

Un an. Ça va déjà faire un an. Ça va enfin faire un an. Le temps s’est écoulé finalement. Je me souviens de ce moment, fin mars, début avril 2020… Quand tout était figé, comme du beurre fait à base de lait de vaches nourries à l’huile de palme. Rien n’avançait. Le temps s’était arrêté. Les voitures ne roulaient plus. Les gens ne sortaient plus. La cour de récré était silencieuse. Rien. Il ne se passait rien. Nous étions immobiles et stupéfaits. Ébahis que, d’un coup, toutes nos certitudes se soient envolées, que notre horaire ait été chamboulé. Nos réflexes, pouf, disparus. Jusqu’à nos rôles dans la vie. Qui suis-je ? Où vais-je ? Qu’est-ce qu’il me reste quand tout ferme ? Quand je suis seul face à moi-même ? Quand le bruit se tait, quand le rythme s’endort… Qui suis-je au-delà de tout ça ?

Nos façades tombées, nous avions peur. Peur aussi de ce virus inconnu qui, sans relâche, allait se faire scruter par les scientifiques de la planète. Pleins phares sur eux. Notre seul salut : attendre que la science comprenne. 

Pendant ce temps-là, nous allions devoir marquer une pause. Hiii lala que ce monde n’est pas fait pour attendre. La contemplation n’est pas un sport national. Pif, pouf, paf, on aime que ça avance. « Est-ce qu’on est rendus, là ? Quand est-ce qu’on arrive ? » Comme des enfants impatients sur une banquette arrière, nous espérions les vaccins et cette attente semblait interminable. Après 15 jours, on se réveillait déjà chaque matin avec l’unique envie, pourtant complètement irréaliste, que la science nous largue du haut des airs des caisses en bois pleines de fioles. « Tenez ! Voici les vivres ! » Yé ! Nous sommes sauvés !

Mais le temps reculait. Tout recommençait toujours pareil. Dehors, la vie était arrêtée, mais en dedans, elle n’avait jamais autant grouillé. Les enfants tournaient en rond. Ils avaient perdu leurs repères. Prisonniers de cette longue fin de semaine bizarre qui ne finissait jamais. Condamnés à s’ennuyer des amis. À se protéger d’un virus tombé soudain sur Terre.

J’ai détesté le début de la pandémie, j’ai détesté la perte de maîtrise, j’ai détesté la peur qui me prenait au ventre quand je regardais mes enfants. Allais-je pouvoir leur offrir un avenir ? Mes parents allaient-ils mourir ? J’ai détesté que la vie cesse de ressembler à ce que je connaissais. J’en avais besoin. Je voulais qu’elle reste comme elle était. Et pourtant. Nous voilà plus forts, quand même. Au début, j’ai refusé de regarder la réalité en face, j’ai refusé de me voir si fragile, j’ai refusé que l’on m’arrache mes certitudes. Et puis j’ai accepté. J’ai compris que toute résistance serait futile. Que la marche de la vie était encore vers l’avant et que s’agripper à un rocher le temps que la rivière coule ne servirait à rien. C’est un peu « avance ou crève », aussi cruelle que puisse paraître cette vie. Adapte-toi. Demande de l’aide ou tu deviendras ton propre bois mort. J’ai vu le moment où je sombrerais dans la folie. Perdre mes repères m’avait trop déstructurée. Je ne savais plus qui j’étais, ce qui était important.

En appuyant sur « pause », cette pandémie nous aura souvent privés de sens. Notre sens de la marche, mais aussi le sens de soi. Et la vie sans éprouver son propre sens, ce qui nous donne des raisons d’être, ça devient fade, même étourdissant. Absurde. Je suis étonnée, un an plus tard déjà, de sentir à ce point la transformation. Je sais que je ne suis pas la seule, je sais que ce choc a été un révélateur chez bien des gens autour de moi. Nous avons beaucoup appris, ne serait-ce qu’à ne pas tenir notre monde et nos plaisirs pour acquis. La vie, comme une victoire du Canadien, il faut la célébrer quand ça passe.

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Après les vaches nourries à l’huile de palme,j’y ajouterais les grenouilles dans le pot de crème.Celle qui reste immobile se noie dans la crème mais celle qui se débat avec ses pattes s’en sauve puisque la crème devient du beurre quand elle nage. Nous sommes faits pour bouger et là nous sommes condamnés à rester bien tranquilles.Oui nous sommes allés trop loin dans cette culture de consommation quasi illimitée. La Covid-19 vient nous rappeler nos fragilités et nos limites.Ce n’est pas contre un autre pays que nous sommes en guerre mais contre un ennemi invisible à l’oeil nu celui que l’on tente par tous les moyens possibles de combattre même au prix de dommages collatéraux tels des pertes d’emploi, des rassemblements interdits.C’est comme essayer de tuer une mouche avec une masse au risque d’endommager la surface sur laquelle elle s’est posée(mur,vitre,plancher…) et cette mouche a le temps de déguerpir car elle ressent la menace grâce à ses antennes. Nous ne disposons pas d’antennes afin de prédire l’avenir et nous prémunir;cette crise sanitaire personne ne l’a vu venir.C’est comme un train dans le brouillard qui surgit de nulle part et quand il nous fonce dessus il est trop tard… Notre modèle économique doit être repensé si nous voulons survivre à la crise.

Beau texte.

J’apprécie particulièrement : « J’ai compris que toute résistance serait futile. »

C’est que, il y a très longtemps, j’avais lu dans un tout petit livre d’un certain M. Gadoury, une traduction ou interprétation qui m’avait paru tout à fait paradoxale d’un passage d’évangile.

Avais-je toujours lu ou entendu jusqu’alors en effet : « Ne résistez pas au méchant », « ne résistez pas au malin ». Sous-entendu, ainsi, va de soi, à la personne méchante, à une personne maligne. Or, non. Lui traduisait (avait compris) : « Ne résistez pas au mal ».

Jamais n’aurai-je pu ensuite oublier cela. Tellement ça ‘différait’.

Cela m’a servi pour quand ça va… mal; pour quand on a mal : lâcher prise, laisser le mal – cheminer, faire oeuvre, s’essouffler, s’en aller…

Là, donc, viens-je d’aller faire un p’tit tour de bibleS. Pour voir…

Pour voir différentes traductions-interprétations. Et qu’aperçois-je ?
Qu’en la traduction la plus ‘pointue’, i.e. d’une équipe de traducteurs hyper-spécialisés et… pointilleux, c’est cette version-là qui se sera vue préférée : « Ne résiste pas au mal »…