La vie secrète des objets

Les objets, comme les souvenirs, racontent le fil de nos existences, car ils sont habités par le passé de ceux qui les possèdent.

(Photo: Pixabay)
(Photo: Pixabay)

Nos vies sont là, partout autour de nous, divisées en petits morceaux. Des fragments qu’abritent les objets que nous possédons, dont nous nous entourons et qui peuplent étagères, armoires et penderies.

Des choses inanimées qui, pourtant, racontent le fil de nos existences en suscitant, chacune à sa manière, un travail de mémoire.

Pourquoi les avait-on achetées? Ce n’est pas toujours clair. Mais on se rappelle le plus souvent où. Et quand. Les livres sont rassurants dans la mesure où ils sont le témoin physique d’un savoir dont on peut avoir le senti­ment qu’il échappe à nos mémoires poreuses. Les bibelots sont liés à des événements, à des gens qui nous les ont offerts. Sans parler des outils, des accessoires électroniques, de DVD et disques que l’on n’a pas regardés ou écoutés depuis 10 ans, et qu’on conserve «au cas où». C’est pour mieux se convaincre que l’argent dépensé ne l’aura pas été en vain.

(Illustration: Alain Pilon pour L'actualité)
(Illustration: Alain Pilon pour L’actualité)

Autrefois, j’ai été un abonné des marchés aux puces. C’est ainsi que j’en suis venu à posséder un petit ensemble de «mixologue» des années 1960, quelques machines à écrire, des tourne-disques plus ou moins fonctionnels, des lampes hideuses, des chaises bancales, des bibelots-souvenirs des Jeux olympiques, des photos de famille de gens que je ne connaissais pas et une imposante collection de disques de musique country québécoise. Entre autres.

J’accumulais sans savoir pourquoi, sans véritable but, croyais-je. Jusqu’à ce que j’entre voir l’installation de Raphaëlle de Groot au Musée national des beaux-arts du Québec.


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Dans cet espace de pureté entouré de hauts murs blancs, des objets sont entassés. Comme lancés dans un filet suspendu au-dessus de nos têtes ou disposés en îlots compacts, ils sont des agrégats de bidules parfois complètement hétéroclites. D’autres fois pas.

Là, au milieu de toutes ces choses, alors que j’ai depuis longtemps bazardé les objets que je rapportais du marché aux puces, j’ai compris que j’achetais ces trucs parce qu’ils me permettaient d’entretenir un rapport avec l’histoire. La grande, et la mienne.

«On sous-estime le rôle que les objets jouent dans notre quotidien», me dit l’artiste montréalaise, qui a amassé tout ce fatras au fil du temps en demandant à des gens de lui donner un objet dont ils n’avaient jusque-là pas osé se départir. «Pour nous, les objets ne sont pas toujours une nécessité. Ils sont une couverture, une sorte de doudou. Mais en même temps, il y a comme un malaise…»

champ libre encadréLe malaise d’une consommation effrénée qui produit des tonnes de cochonneries inutiles. Elles sont légion dans l’installation de Raphaëlle de Groot. Des dizaines de babioles sans valeur, sans intérêt. Mais qui pourtant racontent quelque chose.

Une tirelire affreuse qu’on n’a jamais voulu jeter parce qu’elle nous avait été offerte par une tante qu’on aimait. Un cadeau de mariage dont on n’a pas osé se débarrasser par gentillesse. Un objet ayant appartenu à un proche décédé.

Dans une boîte de verre, Raphaëlle de Groot a placé un téléphone. À côté, on peut lire que son propriétaire souhaite s’en défaire puisque, par celui-ci, il a appris la mort de plusieurs de ses proches, dont ses parents.

Les objets sont habités par le passé de ceux qui les possèdent. D’où cette idée de doudou qu’évoque l’artiste. Un édredon de souvenirs, filé de nostalgie. On s’y accroche et, du coup, on se cramponne au passé, idéalisé, pour pouvoir faire face à l’avenir, toujours fuyant. À la vieillesse. À la mort.

En remontant dans ma mémoire, je me rends compte que j’ai tout jeté quand ma vie s’est finalement alignée, quand j’ai trouvé dans le présent et l’avenir une possibilité de bonheur que j’ignorais jusque-là. J’ai alors pensé que c’était mon rapport aux objets qui avait changé, que j’étais devenu moins matérialiste. Mais au fond, j’avais seulement besoin de jeter du lest pour enfin me projeter en avant.

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