La vie sous l’échangeur Turcot

Quelque 280 000 automobilistes empruntent chaque jour le complexe autoroutier Turcot. Peu d’entre eux savent qu’une faune urbaine vit aux pieds du monstre de béton. Mais peut-être plus pour longtemps…

L’échangeur Turcot est le plus important carrefour routier au Québec. Trois autoroutes (la 15, la 20 et la 720) y convergent dans le sud-ouest de Montréal.

Inauguré en 1967, quelques semaines avant l’Exposition universelle de Montréal, l’échangeur Turcot a symbolisé le progrès. Il tombe aujourd’hui en ruine. Plus d’une centaine de réparations ont dû y être effectués en 2007, contre 10 en 2004, selon le ministère des Transports du Québec (MTQ). Le gouvernement a donc choisi de construire une nouvelle structure, puis de démanteler l’ancienne. Coût estimé de l’opération : 1,5 milliards de dollars.

Avec la reconstruction de l’échangeur, Lili-Anne Jetté, 71 ans, et son mari risquent d’être expropriés, comme de 200 à 400 autres résidants du Village des Tanneries, un minuscule quartier situé sous l’autoroute Ville-Marie, dans Saint-Henri. « Lili », comme on la surnomme, ne peut se résigner à quitter son beau grand logement abordable. L’été, elle veille dans sa balancelle, en regardant son jardin. Et le vrombissement des voitures, ce n’est tout de même pas le chant des grillons ? « Il y a autant de bruit à côté de la 132 en Gaspésie ! » répond, l’œil bleu vif, Lili, qui y a déjà vécu.

Comme plusieurs futurs expropriés, Pierre Zovilé a déposé, en juin, un mémoire au Bureau des audiences publiques sur l’environnement (BAPE), qui a étudié la reconstruction de l’échangeur Turcot. Cet artiste en arts visuels, architecte de formation, a « honte » du projet du MTQ, qui ne respecte pas, selon lui, le concept de développement durable et les principes d’aménagement urbain. Le MTQ ne prévoit pas de réduction du trafic dans l’échangeur.

Le 780, rue Saint-Rémi, dans le Village des Tanneries. Cet ancien entrepôt de tabac reconverti en immeuble de logements sera rasé. De l’extérieur, il ne paie pas de mine, mais les lofts aux grandes fenêtres et au plafond haut de 4,5 m font l’envie de bien des artistes. C’est là qu’habite Pierre Zovilé.

L’architecte Pierre Brisset, 62 ans, est le chien de garde des résidants du Village des Tanneries. Il veut bien qu’on reconstruise l’échangeur Turcot, mais il s’oppose à la destruction d’habitations en vue de la construction de la nouvelle autoroute Ville-Marie (720). Fondateur du Groupe de recherche urbaine Hochelaga-Maisonneuve, il propose notamment au gouvernement de laisser intact ce tronçon – qui tient encore la route, selon lui – et de limiter le remplacement des structures des échangeurs Turcot et De La Vérendrye.

Jody Negley, 47 ans, craint que les pelles mécaniques ne détruisent la vie de son quartier. Il y a près de 10 ans, elle a cofondé le Comité des citoyens du Village des Tanneries afin de verdir le quartier. Cette ancienne travailleuse sociale a entre autres organisé des corvées de nettoyage et des barbecues collectifs. « Beaucoup de voisins sont déjà partis ou songent à le faire », dit Jody Negley, persuadée de ne pouvoir vivre en face de ce grand chantier. Les « bip bip bip » des camions résonnent déjà dans ses oreilles…

La fierté du village : l’Allée des tanneries. Ce sentier piétonnier est bordé de plus de 2 200 saules et peupliers plantés en présence de Frédéric Back, réalisateur du film L’Homme qui plantait des arbres. On aperçoit, à droite, le jardin communautaire dont les parcelles sont contenues dans des bacs de bois, gracieuseté du magasin Home Dépôt du quartier.

Friponne et Fanny, deux femelles de race berger anglais, adorent se promener sur ce terrain vague avec leur maîtresse, Carole Thériault. Ici, l’enseignante de 51 ans a l’impression d’être en banlieue. Cette future expropriée appréhende la recherche d’un nouveau logement. « Les chiens ne sont pas les bienvenus partout », dit la résidante du Village des Tanneries.

La ruelle derrière la rue Cazelais, dans le Village des Tanneries, qui sera détruite. Déjà, en 1967, des résidants avaient été expropriés pour la construction de l’échangeur. L’affaire avait alors fait peu de bruit. « Dans les années 1960 et 1970, des dizaines de milliers de maisons de Montréal ont été détruites pour construire, entres autres, des infrastructures routières, comme le boulevard Décarie », dit Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal, organisme sans but lucratif qui se porte à la défense du patrimoine montréalais.

De son balcon, Richard Forté a vu (et entendu !) les travaux de construction de l’autoroute 15, il y a près de 40 ans. Et il s’apprête, un brin résigné, à vivre sa reconstruction ! Le Montréalais de 55 ans est né rue De Roberval, dans le quartier Côte-Saint-Paul. « À l’époque, des maisons et des entreprises nous faisaient face, dit-il. Elles ont été démolies. » Depuis, des voitures font gicler la pluie et la gadoue dans les vitres de sa maison. Et les camions font un bruit assourdissant avec leur frein moteur par compression. Dans son nouveau projet, le MTQ prévoit éloigner l’autoroute des résidences de cette rue et aménager des espaces verts sur les remblais de la bretelle.

Les élèves de l’école primaire Marie-de-l’Incarnation, dans le quartier Côte-Saint-Paul, ne jouent pas dans le trafic, mais presque ! La future bretelle de l’autoroute 15 sera éloignée de la cour de récréation. Des artistes pourraient peindre des fresques sur le mur de la future bretelle donnant sur la cour d’école.

Sophie Thiébaut, une travailleuse sociale de 38 ans, a fondé en 2008 Mobilisation Turcot, un mouvement qui s’oppose au projet du MTQ. Aujourd’hui candidate pour Projet Montréal dans Saint-Henri-La Petite-Bourgogne-Pointe-Saint-Charles, elle déplore que le futur complexe autoroutier soit construit en grande partie sur des talus plutôt que sur des pilotis. « Cela coupera en deux certains quartiers du Sud-Ouest », dit-elle. Mère d’un enfant, elle s’inquiète en outre des effets de la pollution sur la santé des enfants et des aînés, car la nouvelle structure sera moins élevée.

Ce no man’s land sous l’échangeur Turcot était jusqu’à tout récemment le repaire des graffiteurs. Cet été cependant, plusieurs graffitis, dont cette mise en abyme peinte sur un pilier et photographiée le printemps dernier, ont été effacés par le ministère des Transports, qui a embauché des agents de sécurité pour empêcher les graffiteurs et les curieux (dont notre photographe !) d’explorer les lieux. Des fouilles archéologiques et des études géotechniques sont actuellement en cours dans le secteur.

Avec ses 12 bretelles qui s’entrecroisent et ses pilotis de béton qui s’élèvent dans le ciel, l’échangeur Turcot est une source d’inspiration pour certains. « Il ressemble à une forêt de géants », dit Dinu Bumbaru, d’Héritage Montréal. Celui-ci rêve de verdir le complexe autoroutier, un peu à l’image de la High Line, une ancienne voie ferrée surélevée de New York transformée en un parc public.

Le syndrome de la tour Eiffel : le laid qui devient beau ? Montréalité, une entreprise de création de tee-shirts située rue Bernard, a immortalisé, à sa façon, l’échangeur Turcot, ce monstre de beauté…

Le futur complexe autoroutier sera-t-il un chef d’œuvre d’ingénierie ou un Titanic routier ? De nombreux résidants attendent avec impatience les conclusions du BAPE, qui a dressé un bilan des consultations menées auprès de la population. Le rapport du BAPE sera rendu public vers la mi-novembre par la ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, Line Beauchamp. Le gouvernement décidera ensuite s’il va de l’avant avec le projet du MTQ. Le nouvel échangeur devrait être terminé en 2015…