La ville peace and love

Imaginez une ville sans partis politiques, ni policiers, ni propriétaires. Auroville, en Inde, tente l’expérience depuis près de 50 ans.

Photo: Julio Etchart/Alamy Stock Photo
Le Matrimandir, lieu de méditation d’Auroville. (Photo: Julio Etchart/Alamy Stock Photo)

Me voilà au centre de «la galaxie», devant ce qui ressemble à une gigantesque balle de golf plaquée or. Le silence est prescrit. Pourtant, une vingtaine de touristes piaillent en prenant des égoportraits devant le monument — kitsch ou grandiose, c’est selon. Quelque 2 000 visiteurs viennent chaque jour dans le sud-est de l’Inde pour voir le Matrimandir. Ce lieu de méditation est l’âme d’Auroville, petite ville cosmopolite en forme de galaxie qui n’appartient à personne, et où vivent plus de 2 500 habitants.

«Tout ce qui existe à Auroville a été fait et donné par ses habitants», dit Kripa Borg, née dans cette localité il y a 42 ans, après que ses parents, des Français, eurent répondu à l’appel de «Mère», à la fin des années 1960. Auroville n’était alors qu’un désert aride et une idée.

«Mère», c’est Mirra Alfassa, née à Paris en 1878. Elle a formulé son projet ainsi en 1965: «Auroville veut être une ville universelle où hommes et femmes de tous pays peuvent vivre dans la paix et l’harmonie, au-delà de toutes croyances, politiques et nationalités. Le but est d’y réaliser l’unité humaine.» Le toponyme signifie «Ville de l’Aurore» et rend hommage à son compagnon spirituel, le philosophe indien Sri Aurobindo, fondateur du yoga intégral.

Dès 1966, l’Unesco appuie l’initiative. Et le 28 février 1968, Auroville est inaugurée à 10 km au nord de Pondichéry, ancien comptoir français de l’État du Tamil Nadu. Ce jour-là, des représentants de 124 pays et de tous les États de l’Inde déposent une poignée de terre de leur patelin dans une urne en forme de bouton de lotus, placée dans les jardins du futur Matrimandir.


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À partir de Pondichéry, où tout ce qui bouge — motos, voitures, chiens, piétons et vaches — se dispute l’espace, il faut 20 minutes en autorickshaw pour atteindre la «Ville de l’Aurore». On zigzague entre les obstacles, traverse des villages animés, puis on aboutit dans une jungle luxuriante. La tranquillité soudaine étonne: on croirait ne plus être en Inde.

Auroville se situe dans cette forêt dense, qui n’était qu’un plateau désertique il y a 50 ans, avant que ses habitants plantent deux millions d’arbres. Sur les chemins de latérite rougeâtres et poussiéreux, on croise des Occidentaux basanés à moto, qui roulent vers des maisons qui ne leur appartiendront jamais, d’autres vers des bureaux où la plupart travaillent bénévolement. Dans cette galaxie labyrinthique, des entreprises artisanales en côtoient d’autres à la fine pointe de la technologie, des écoles alternatives voisinent avec une cantine alimentée à l’énergie solaire, des fermes bios (qui produisent environ 15 % de la nourriture d’Auroville), une épicerie collective qui n’affiche pas de prix (les membres y cotisent d’avance), un énorme inukshuk, alouette! Tout est la propriété de la collectivité.

L’écovillage spirituel, pas plus grand que Venise-en-Québec ou L’Île-Bizard, a survécu à un violent conflit après la mort de Mère, en 1973. La fondation Sri Aurobindo, alors propriétaire des terres et collectrice des fonds, abusait de son pouvoir, selon des pionniers, qui s’échinaient à restaurer la terre et à bâtir le Matrimandir. La situation s’est détériorée à un point tel que l’État indien a mis la ville en tutelle en 1980. Delhi a finalement voté en 1988 un acte fondateur et créé une fondation, qui gère tous les avoirs depuis 1992.

«Auroville est un laboratoire. On est là pour construire un nouvel homme avant de construire une ville», dit Fabienne Maréchal, Française dans la cinquantaine, qui vit à Auroville depuis 2004, et chargée — bénévolement — des relations publiques.

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De petites entreprises d’Auroville emploient des Tamils des villages voisins. (Photo: Marie-Soleil Desautels)

Dans cette galaxie planifiée pour accueillir 50 000 âmes, le recensement de mai 2016 indique 2 487 Aurovilliens, dont 633 d’âge mineur et 24 Canadiens. Quelque 42 % de la population est originaire de l’Inde et 15 % de la France. Au total, 49 nationalités se côtoient, la moitié comptant 5 représentants ou moins. «Cette liste est inexacte: des Aurovilliens n’y figurent pas, car rien ne les y oblige, dit Fabienne Maréchal. Il faut savoir aussi qu’au moins autant de personnes, des proches ou des visiteurs, des volontaires ou des étudiants, habitent ici sans être aurovilliennes.»

Dans le restaurant du complexe, où loge aussi l’Hôtel de Ville, le tamoul se mêle à l’anglais, à l’allemand et au japonais… Au moment de payer, Fabienne Maréchal signe une feuille bleue pour que ses dépenses soient déduites de son compte. La ville a son propre système financier, mais brasse de l’argent ordinaire — des roupies. On est encore loin de l’idéal, qui voudrait que le groupe pourvoie aux besoins de l’existence de chacun et qu’il n’y ait d’échanges financiers qu’avec le monde extérieur. Les visiteurs sont ainsi invités à participer à cette «économie sans argent» en s’achetant (en argent) une carte prépayée. Je paie malgré tout mon café en roupies.

Un peu partout, tant dans l’espace public que privé, des portraits de Mère ou de Sri Aurobindo semblent nous observer. Dans le bulletin hebdomadaire ou le journal mensuel, les habitants font constamment mention d’eux. Les résidants leur vouent une grande admiration, une rareté dans cette localité où les religions ne sont pas bienvenues, bien que tolérées — celles-ci divisent, disait Mère. Ce ne sont pas les gourous d’une secte ou d’un culte, prend la peine de répondre Auroville dans la foire aux questions de son site Internet.

Au moins cinq photos du duo garnissent la coquette maison de Monique Patenaude, 67 ans, une des rares Québécoises à vivre à Auroville. «Ça me rappelle pourquoi je suis ici», dit cette artiste en arts visuels, qui partage sa vie entre la Ville de l’Aurore et Montréal depuis 1974.

Monique Patenaude a trouvé des réponses à sa quête existentielle et spirituelle dans le yoga intégral, un «essai d’évolution personnelle sur tous les plans», dit-elle alors que les oiseaux gazouillent dans son jardin soigné. «Il y a une grande possibilité d’expériences ici. C’est rare, une microsociété aussi riche et diversifiée.» C’est elle qui a coordonné l’installation de l’inukshuk, en 2009.

L’Aurovillien typique est enseignant, chirurgien dentaire, secrétaire, architecte, ouvrier, ingénieur ou artisan fromager. Selon Mère, il ne doit pas travailler pour gagner sa vie mais pour s’exprimer. Il pratique le «karma yoga», le don de soi: pour un minimum de 35 heures de travail par semaine, il reçoit une allocation mensuelle de 13 080 roupies (250 dollars) ou rien s’il est assez nanti pour s’en priver — ce que font la moitié d’entre eux.

Un Aurovillien à la fibre entrepreneuriale dirige l’entreprise qu’il a créée, mais l’«unité commerciale» est propriété de la collectivité, qui retient le tiers des profits. La ville compte quelque 150 «unités commerciales», qui génèrent environ 40 % de ses revenus. Celles-ci emploient des Aurovilliens, mais aussi 5 000 Tamils des villages voisins.

C’est le cas de l’entreprise Shradhanjali, qui fabrique des lampes, cartes et bijoux, où travaillent 21 villageois et 4 Aurovilliens. «C’est merveilleux de ne pas être propriétaire», dit la cofondatrice, Abha Tewari, 57 ans. Cette Indienne du Pendjab est arrivée à Auroville en 1978. «Tout ce que je fais, c’est pour quelque chose de plus grand que moi», poursuit-elle de sa voix douce.

Immeubles résidentiels, villas futuristes, conteneurs recyclés en logis, bicoques et huttes en bambou cohabitent dans la galaxie et autour, dans des quartiers aux noms qui rappellent l’époque hippie ou le monde yogique — comme Aspiration, Courage ou Prayatna, qui signifie «effort». La disparité de la richesse saute aux yeux. Il n’y a pas d’égalité financière, mais une égalité humaine, et chacun est libre de vivre comme il l’entend, répondent les Aurovilliens lorsqu’on les interroge à ce sujet.

La Ville de l’Aurore a reçu pour près de 12 millions de dollars en dons en 2014, dont 46 % provenaient de l’étranger ou de l’Inde, et 18 % de l’État indien. Les dons sont amassés entre autres par l’association Auroville International (AVI), fondée en 1983 pour promouvoir l’idéal d’Auroville dans le monde. Elle compte des centres dans 9 pays, dont un à Montréal, et des personnes-ressources dans 23 autres pays.


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Toutes ces questions d’argent désolent Rathinam Eazhumali, un Tamil de 51 ans qui regrette l’Auroville de son enfance. Ses parents ont trimé dur avec les Occidentaux. Tous vivaient dans des huttes et se sacrifiaient pour leurs idéaux. «Il y avait une fraternité incroyable, on partageait tout. L’esprit de communauté s’est effrité.» Ce discours revient souvent chez les plus anciens, qui ont bêché la terre et reboisé. «Les gens, toutes nationalités confondues, viennent pour se bâtir eux-mêmes plutôt que pour bâtir Auroville», ajoute-t-il.

Il s’agit là d’une «tendance mondiale», constate Kripa Borg, qui jongle au besoin avec le français, le tamoul et l’anglais. Elle a œuvré pendant trois ans au sein du comité qui analyse les intentions des candidats désireux de s’installer dans la galaxie.

Il est révolu le temps où Mère sélectionnait les Aurovilliens en échangeant un regard ou en examinant leur photo! Désormais, des mentors accompagnent le nouvel arrivant pendant plus ou moins 15 mois avant de soumettre ou non sa candidature au groupe, qui a aussi son mot à dire dans le processus complexe de sélection.

«Il devrait suffire de vouloir vivre les idéaux pour être aurovillien, mais s’il y en a plus qui viennent pour prendre que pour donner, ça ne marche pas», explique Kripa Borg. La collectivité peine d’ailleurs à attirer les jeunes, qui souvent ont peu de moyens.

La ville traverse par surcroît une crise du logement. Elle s’étale sur 20 km2, mais ne possède que 40 % des terres. La ceinture verte qui l’entoure compte cinq villages tamils. Le reste appartient à de riches villageois, à l’État, à des temples, à des Tamil-Aurovilliens ayant des droits ancestraux et, de plus en plus, à des spéculateurs.

Modèle de la ville-galaxie qui gravite autour du Matrimandir, lieu de méditation d’Auroville. (Photo: Sebastiano Giannesini)
Modèle de la ville-galaxie qui gravite autour du Matrimandir. (Photo: Sebastiano Giannesini)

L’argent manque pour acheter des terres, mais aussi, les projets de construction sont souvent ralentis, voire bloqués, par le bureau de l’urbanisme ou les habitants. Car à Auroville, les décisions doivent faire consensus la plupart du temps.

«Pas facile de développer une galaxie!» rigole Satyakam Karim, Français d’origine qui a siégé six ans au comité d’habitation. Il retrouve son sérieux quand il parle de son complexe immobilier. «Je suis venu avec une valise remplie de billets à offrir à Auroville, et ç’a été un parcours du combattant», raconte celui qui a fait carrière dans la mode en Europe. Deux ans après avoir proposé la construction de 50 logements avec complexe sportif, et moult consultations, il obtenait en 2013 les approbations… avant de devoir se contenter d’un emplacement plus petit. «On n’a jamais eu d’explications complètes, dit-il. Ça nous a outrés.» Ce n’est que ce printemps qu’a débuté la construction de 42 logements et 4 bureaux, d’une valeur de trois millions de dollars, que sa femme et lui financent à 20 %. Une «colonie pour les riches», clamait un comité farouchement opposé à sa réalisation.

Tout n’est pas rose dans la cité de l’unité humaine. «J’ai déjà assisté à des réunions où il y a eu des discussions extrêmement violentes. Chaque fois, je me dis qu’on est loin du but», raconte la Québécoise Monique Patenaude, dont le roman Made in Auroville, India, qu’elle a signé il y a 12 ans, témoigne de l’histoire pour le moins agitée de la Ville de l’Aurore.

N’empêche, les Aurovilliens continuent de croire que le seul espoir pour l’avenir réside dans un changement de la conscience de l’homme. Que toute utopie fait avancer la planète. «Le plus grand danger, c’est qu’on devienne ordinaires en reproduisant ce qui se fait ailleurs. Il n’y aurait alors aucun intérêt à être ici», dit la Française Fabienne Maréchal, avant d’enfourcher sa moto.