L’accent québécois n’est pas archaïque

Une idée reçue très tenace veut que les Québécois parlent un « vieux français de province ». Rien n’est plus faux, soutient le sociolinguiste Wim Remysen.

Illustration : Catherine Gauthier pour L'actualité

L’accent québécois ? Quel accent québécois ? « On ne devrait jamais en parler au singulier », dit Wim Remysen, professeur titulaire et responsable du certificat en sciences du langage à l’Université de Sherbrooke. En fait, lui préfère parler de l’accent au Québec plutôt que d’accent québécois. « Il n’y a jamais eu un accent québécois homogène. Il va varier selon la région, la génération et le cadre socioéconomique du locuteur. » 

Quand on discute avec ce sociolinguiste belge de langue maternelle flamande, et spécialiste du parler québécois, on passe très vite de la phonétique aux idées sur la langue. 

Wim (prononcez « ouim ») Remysen s’y connaît en matière d’idées sur la langue puisque, pour les besoins de son doctorat en sociolinguistique à l’Université Laval portant sur « l’imaginaire linguistique des chroniqueurs canadiens-français », il s’est penché sur les propos de 31 chroniques linguistiques parues entre 1860 et les années 1990. « Je suis devenu sociolinguiste plutôt que linguiste parce que je m’intéresse à la langue dans sa dimension sociale. Pour moi, une langue, ce n’est pas juste un système de sons ; on doit prendre en considération les gens, leur histoire, ce qu’ils en disent, leur perception. » 

C’est pendant ses études en philologie romane (une branche de la linguistique qui consiste à étudier les parlers anciens par l’intermédiaire de leurs traces écrites) à l’Université catholique de Louvain que Wim Remysen a découvert le Québec, en 2001. « Un coup de foudre », raconte-t-il. Lui qui a grandi dans la ville de Turnhout, près d’Anvers, à la frontière des Pays-Bas, s’est tout de suite reconnu dans les débats linguistiques québécois — français contre anglais, français québécois contre français de France. « Entre Flamands et Néerlandais, il y a un très grand écart linguistique, au moins aussi grand qu’entre Québécois et Français. La proximité n’efface pas les différences. »

Pour un sociolinguiste comme lui, qui s’est intéressé aux représentations sociales de la langue, le mot « accent » est embêtant. Les linguistes ont certes des définitions techniques. Wim Remysen peut ainsi désigner le relief sonore d’une syllabe ou des différences articulatoires. Dans l’usage courant, il souligne une différence pour établir qui appartient à une collectivité et qui en est exclu. 

L’autre difficulté d’étudier l’accent est d’en avoir un. Les Québécois sont très conscients du leur, comme les Belges, par exemple. Cela va nécessairement influencer la manière dont ils vont juger leur propre façon de s’exprimer. 

Le français québécois est reconnaissable à quatre grands traits que les linguistes peuvent décrire de manière très technique. 

La première caractéristique s’appelle l’« assibilation ». Cela consiste à transformer une consonne occlusive (par exemple t, d) en sifflante (comme s ou z). Par exemple, « tu dis » au Québec se prononce « tsu dzis ». Une personne à l’oreille peu exercée entendra « Suzie ». Rien de nouveau sous le soleil : toutes les langues romanes ont réalisé par le passé l’assibilation complète des t devant des i, qui sont devenus des s, comme dans « inertie » ou « attention ». 

Un autre trait spécifique est le relâchement des voyelles phonétiques i, u, ou. Elles sont prononcées de manière plus ouverte, si bien que « vite », « jupe » ou « poule » glissent vers « vét », « jeupe » ou « pooule » (du moins à l’oreille des Européens). « Ce sont des prononciations qui ne sont pas stigmatisées au Québec, note Wim Remysen, et qu’on va entendre même dans un contexte très formel, dans les entrevues télévisées, les discours. » On ne peut pas en dire autant des deux autres grands traits, moins bien considérés par de nombreux Québécois eux-mêmes, et qui sont circonscrits au parler familier ou populaire. 

Par exemple, la diphtongaison. Une diphtongue (prononcez « dif-ton-gue »), c’est une voyelle à deux timbres. « Neige » glisse alors vers « naège » et « fête » vers « fayte » ou encore « faète ». Le phénomène touche aussi les voyelles nasales : « camp » va sortir comme « ca-amp » ou « brun » comme « bra-un ».

Un quatrième trait, que Wim Remysen a beaucoup étudié, donne à la voyelle nasale « an » un timbre qui approche du « in ». N’ayons pas peur des mots : le terme technique est « réalisation antérieure du [ɑ̃] ». « Maman » devient « mamin » et « souvent » devient « souvint ». « Mais dans 15 ans, ce sera encore différent. La langue évolue constamment. » Un peu comme le gros r roulé de la génération de Robert Charlebois, qu’on entend maintenant rarement.

Wim Remysen refuse cependant de réduire l’accent au Québec à ses quatre traits les plus originaux. « Ce serait une caricature. Il s’agit de différences, tout simplement. Le véritable accent est un tout, qui combine ces caractéristiques à des degrés très divers, et bien d’autres que personne ne remarque. » 

On peut mieux comprendre en faisant une analogie avec les dictionnaires des particularismes du français québécois. Personne ne parle uniquement comme ce que l’on trouve dans ce genre de dictionnaires, parce que le vocabulaire des Québécois est identique à 95 % à celui des Belges, des Français ou de n’importe quel francophone. Aucun Québécois ne parle non plus comme dans l’album de Lucky Luke La Belle Province. C’est exactement la même chose pour l’accent.  

Parmi les idées reçues les plus tenaces à propos du français au Québec, il y a celle voulant que les Québécois parlent un « vieux français » « de province ». « Les Québécois ne parlent pas du tout comme les Français du XVIIe siècle, dit Wim Remysen. Et leur parler dérive en droite ligne du parler urbain de France. » 

Certains traits québécois sont des innovations assez récentes. C’est le cas de la diphtongaison, qui n’est absolument pas héritée du parler régional en France. Ce phénomène est apparu au XIXe siècle à Montréal pour se répandre au Québec par la suite. L’assibilation en est un autre, quoique son origine soit moins claire. 

C’est ici qu’un sociolinguiste comme Wim Remysen trouve utile d’avoir une formation de philologue. La philologie est un peu l’archéologie du langage. À l’instar d’un archéologue, qui tente de reconstruire l’histoire là où il n’y a pas d’histoire écrite, un philologue essaie de reconstituer une manière de parler là où il n’y a plus d’oral. « On travaille avec la poésie, notamment les rimes, mais on aime bien aussi les lettres ou la correspondance, surtout de gens peu instruits qui écrivaient parfois au son. » 

Les innovations sont en quelque sorte l’opposé des « archaïsmes », une étiquette souvent associée au parler et à l’accent au Québec. « Un mot chargé », explique Wim Remysen. Pour un linguiste, la notion d’archaïsme exprime tout simplement une « diachronie », c’est-à-dire une transformation dans le temps. Par exemple, il y a un siècle, les voyelles longues étaient courantes à Paris. On y distinguait très nettement des mots comme « pattes » et « pâtes ». Cette distinction est devenue archaïque à Paris et tend à disparaître ailleurs en France, mais elle s’est maintenue au Québec. « Un archaïsme qui se maintient n’est pas un archaïsme. Parler d’archaïsme dans ce contexte est un jugement de valeur. » Autrement dit, le parler québécois ne peut pas être archaïque. 

Au fond, la question de l’accent est liée à l’altérité : elle dépend de la réaction de l’autre. Qu’un trait devienne emblématique ou stéréotypé n’a presque rien à voir avec ceux qui l’utilisent. Il est d’abord jugé. 

L’accent a ceci de paradoxal qu’il est tellement saillant qu’il donne l’impression d’altérer la langue, alors que si l’on transcrit le propos, il n’a aucune existence. 

« Ce problème de saillance des accents demeure mal compris. On a beaucoup étudié la mécanique de la prononciation, la phonologie, mais beaucoup moins la perception de l’accent. Il y a encore bien des choses à explorer. » 

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À titre de vieux prof de français, je partage ces explications.
Certaines viennent de l’histoire, d’autres de notre propre débrouillardise pour désigner des réalités «nouvelles » d’ici, dans les colonies. Mais…
Mais, il y a eu d’autres causes à cette langue nôtre qui y a trouvé toute sa jolie singularité «nord-américaine », issue du «climat ».
En effet, le froid intense des nos hivers d’ici a forcé nos muscles buccaux (joues, langue et cage faciale) à reconfigurer -si je puis dire- leurs mouvements et articulations linguistiques, sous l’assaut du froid, voire même le gel par trop intense de notre climat hivernal. De là, ces résultats vers l’assibilation, la nasalisation et la diphtongaison etc, dont parle l’auteur.

Chacun(e) de nous en fait d’ailleurs couramment l’expérience et les frais lors de grands froids crus qui réapparaissent encore parfois de nos jours. Bref, nos muscles buccaux ont -pour ainsi dire- dû «forcer» leur propre physiologie, à la longue, afin de produire ces sons et prononciations venues d’un autre climat, de la Doulce France ou même de l’Europe.
Yvon Côté
Enseignant des Lettres et linguistique
Sherbrooke

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J’adore votre ajout de la variable climat dans l’équation! Maintenant que vous en parlez, cela me semble faire du sens. Je pense particulièrement à mon grand-père qui troquait les j pour des h aspirés, comme dans garage ou Joliette. Il prononçait «garahe» et «Holiette». Beaucoup plus facile à dire avec les lèvres gelées.

Je ne suis pas linguiste et ne voudrais pas enfoncer de portes ouvertes, mais j’ai vu des discussions qui parlaient de l’évolution du français depuis la fin de l’époque romaine. Les traits et ressemblances sont là dans l’évolution historique parallèle mêlée d’inter-influences qui s’est produite chez toutes les langues romanes.
On retrouve encore dans le portugais brésilien des traces de cette évolution parallèle, où le ts québécois ressemble au tch brésilien et le dz au dj, sans parler des innombrables dyphtongues qui semblent trop familières pour ne pas être le fruit d’une évolution apparentée.
J’ai entendu des « moitché », des « tch’ien » et d’autres prononciations qui semblaient tout-à-fait parentes de certaines du Québec chez des gens du centre de la France.
On sait bien que toutes les langues des ex-colonies ont gardé jusqu’à aujourd’hui des traits qu’on pourrait qualifier d’archaïques, remontant à la fin de cette colonisation, et qu’elles ont certainement évolué depuis, mais différemment de la langue de la mère-patrie. On ne peut donc pas parler d’archaïsme mais plutôt d’une évolution linguistique différente de celle du pays colonisateur et qui a été modifiée par la fin du lien avec la puissance colonisatrice. Ceci est attesté et vérifiable partout dans le monde.
La prononciation québécoise ne serait donc pas le fruit d’une simple variation due à une mode née au 19è siècle mais plutôt le fruit d’une évolution depuis des racines beaucoup plus anciennes et profondes.
Charlebois roule ses r, mais nos arrières-arrières-grands-parents le faisaient aussi, de même que les Romains et depuis eux les locuteurs de toutes les langues descendant du latin, sauf la majorité des francophones. Mais pas tous, même en France.
François 1er disait « Le roué c’é moué » . J’ai l’impression qu’il roulait aussi ses r, sinon la prononciation de cette phrase aurait été difficile. Il y aurait peut-être matière à recherche dans l’effet de l’adoption du r guttural sur la prononciation des voyelles.
Les vieilles chansons dont nous ont bercé nos mères datent des années 1500. Étonnamment, le mot « mine », utilisé au Québec pour nommer un chat, date du 6è siècle, de l’époque romane. Le même mot, encore utilisé 1500 ans plus tard. On retrouve des phénomènes linguistiques similaires et aussi anciens dans l’espagnol d’Amérique latine, et sans nul doute dans d’autres langues affectées par la rupture du lien colonial, alors que la langue du pays colonisateur en a perdu la trace.
On tend généralement à penser que l’on descend d’une modernité assez courte; en réalité toutes ces racines qui nous traversent sont beaucoup plus profondes et anciennes que ce que notre mémoire oublieuse voudrait nous laisser croire.

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J’aimerais que vous commentiez ce que je vais raconter, soit une anecdote lors d’un voyage en France. Nous sommes qq québécois en train de visiter, au nord-ouest de Paris (Vouillé?), une maison construite comme celles du début de la colonie ici (mur en pierre, pas de sous-sol, plancher en terre battue) : la dame (60 ans +?) qui nous reçoit dans sa maison est en train de cuisiner et, en entendant nos propos, sort de sa cuisine, s’essuie les yeux (elle pleure) avec son tablier et dit » Ou avez-vous appris un si beau français? » Les « beto » (bientôt), « icite » (ici) et autres expression qu’elle est a relevés lui rappelle le langage de ses « vieux ». Du coup, ça nous a reconcilié avec les Français de Paris qui nous faisaient répéter constamment « Quoi … mais qu’est-ce que vous me dites, là? » Faut dire que dans l’est (près de la frontière avec la Belgique), au sud (Nice et Marseille), … on a bien senti que c’était comme ici : une variété d’expressions différentes selon les régions (Gaspésie, Beauce, ..). Ça colle bien avec vos propos, votre analyse que j’ai beaucoup aimé.

Annie Girard : « François 1er disait “Le roué c’é moué”

N’est-ce pas plutôt Louis XIV (L’état, c’est moi) ?
Cet exemple est souvent cité pour expliquer l’usage du « moué » et du « toué » québécois. Je ne suis pas philologue, mais, à ma connaissance, aucun écrit n’a jamais confirmé que c’est ainsi que parlait la noblesse française à cette époque. Et comme il n’y a pas de traces sonores…

Vous avez parfaitement raison, Madame Girard.

De plus, je crois qu’il faut considérer à la fois la multiplicité des accents québécois et celle des niveaux de langue.

Monsieur Soucy, j’ai eu une expérience un peu semblable sur le train entre Paris et Strasbourg il y a une vingtaine d’années alors que j’allais à une conférence avec un collègue qui venait de Normandie et nous étions en train de jaser et un voisin de siège est venu nous saluer ayant détecté l’accent normand chez nous deux. Quand je lui dis que j’étais du Québec il était fort surpris car il croyait dur comme fer que je me payais sa tête en raison de mon accent normand…

Par ailleurs, une situation fut fort différente dans un tabac où le commis était visiblement arabe et quand je lui demandai quelque chose il me répondit en anglais, un anglais que je n’ai pas compris. Alors, je lui demande de répéter et un Français qui était à côté de moi lui dit «Mais il parle français! Parlez-lui en français!» C’est une illustration que quand on parle une langue seconde, souvent une langue coloniale, on éprouve beaucoup de difficultés avec les régionalismes et les accents.

Je sais que c’est très anecdotique mais ce sont des choses qui arrivent à l’occasion et c’est souvent ce qui peut nous faire croire que notre français est coloré par les accents de nos ancêtres.

Contexte: un voyage en Angleterre avec un groupe composé de 1/2 français et 1/2 québécois. Ma sœur et moi fréquentons 3 couples de Bordeaux, Dijon et Marseille. Nous sommes de la Mauricie et également plusieurs autres membres dans le groupe. Après 10 jours, le couple de Bordeaux nous demande pourquoi il nous comprend bien nous deux mais qu’il ne comprend rien quand l’homme du Cap de la Madeleine essaie de converser avec lui…euh 🤷🏻‍♀️ À nos yeux, le Madelinois n’articulait pas très bien et son débit semblait sortir d’une mitrailleuse! Tout le groupe parlait français dans l’autocar pourtant mais certains accents dans une même région ne pouvaient être compris!

Tres bel article que celui-ci. On parle peu des anciennes expressions et du vieux François de walonnie, alors que, tellement proche dans certaines régions avec le québécois. Pour bien connaitre nos différences et nos expressions si communes. Le wallons et le québécois sont très cousins. Allez , à tantôt