Laïcité : prêts pour le prochain chapitre ?

Il faut saluer l’effort du gouvernement caquiste pour sortir le Québec de l’impasse identitaire. Sauf que le projet de loi 21 est trop brouillon pour que l’on puisse avoir confiance que l’on ira dans la bonne direction.

Photo : Daphné Caron

Le premier ministre, François Legault, espère que l’adoption du projet de loi sur la laïcité permettra de « tourner la page » sur un débat qui dure depuis près de 15 ans. C’est là un noble souhait, partagé par bien des Québécois.

Il faut saluer l’effort du gouvernement caquiste pour sortir le Québec de l’impasse identitaire, de même que l’esprit de compromis qui l’anime. Légiférer en cette matière est une opération délicate. D’autres pays l’ont fait, et le Québec est dans son droit de tenter de trouver sa propre réponse, adaptée à son histoire et à ses aspirations.

Alors, oui, une page sera tournée, mais ce sera loin d’être la fin de ce roman-fleuve.

Et même si le premier ministre a hâte de passer à autre chose, il lui incombe de s’assurer que les prochains chapitres ne plongeront pas le Québec dans la tourmente. Son projet de loi comporte de trop grandes failles pour qu’il se lave les mains de ses conséquences.

Les jusqu’au-boutistes ne lâcheront pas le morceau. Toute contrainte à la liberté religieuse sera intolérable pour les uns, et toute expression visible de piété religieuse, surtout sous la forme d’un voile musulman, sera à combattre pour les autres. L’objectif ne peut être le triomphe d’un extrême ou d’un autre. Le but, il est important de le rappeler, est de réunir les conditions pour que le fameux vivre-ensemble s’en trouve renforcé.

Malheureusement, le projet de loi est trop brouillon pour que l’on puisse avoir confiance que l’on ira dans cette direction.

Qu’est-ce qui constitue au juste un signe religieux ? Le ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Simon Jolin-Barrette, dit qu’il faudra se fier au « sens commun » de ceux qui seront chargés de son application. Et justement, qui sera responsable de châtier les contrevenants, et de quelle façon ? Pas de réponse claire pour l’instant à ces questions et à beaucoup d’autres. Il faudra bien y venir, surtout dans les écoles publiques, soumises à leur corps défendant à l’interdiction du port de signes religieux.

L’autre tâche tout aussi délicate, sinon plus, qui attend le gouvernement Legault, c’est d’apaiser le grand malaise des Québécois par rapport à leurs concitoyens musulmans.

Les Québécois sont à juste titre préoccupés par la montée de l’intégrisme dans le monde, mais on cherche encore des preuves qu’une subjugation religieuse de la province est en cours. Même les demandes d’accommodements, cette bougie d’allumage du débat identitaire, semblent aujourd’hui bien peu préoccupantes. La Commission des droits de la personne reçoit annuellement moins d’une trentaine de demandes d’aide d’employeurs aux prises avec des situations problématiques — et des compromis sont trouvés dans la plupart des cas.

Ce qui est clairement documenté, par contre, c’est la peur et la méfiance qu’inspirent les religions, en particulier l’islam. Près de la moitié des Québécois estiment que leur « mode de vie est menacé par la présence d’immigrants issus de minorités religieuses », comme en témoignait un sondage Léger publié à la mi-mai.

Le projet de loi sur la laïcité ferait œuvre utile s’il aidait à apaiser les esprits et à calmer les appréhensions. Il est en train de produire l’effet inverse, parce que le gouvernement s’entête à prétendre que la menace intégriste au Québec est telle qu’il y a urgence d’agir. Le même sondage Léger nous apprenait que la plupart des Québécois sont déjà persuadés que la loi n’améliorera pas les relations entre la majorité francophone et les minorités.

C’est pourtant là un point essentiel pour assurer une fin heureuse à cette saga. Il est temps, monsieur Legault, de vous préparer à écrire le prochain chapitre, qui pourrait raconter comment votre gouvernement a redoublé d’efforts pour apaiser les tensions et favoriser une meilleure intégration des immigrants, après avoir fait un geste fort pour rassurer les Québécois quant à la primauté de leurs valeurs.

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9 commentaires
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Je conjecture que ceci est dû au niveau élevé de mon ignorance, j’éprouve en cette occurrence certaines difficultés à comprendre en quoi nos valeurs québécoises sont si différentes des valeurs qui usuellement prévalent dans la plupart des pays considérés comme démocratiques et pourquoi leur prévalence et leur primauté sont si fondamentales pour que nous passions « presque » tout notre temps à nous « crêper le chignon » sur cette question ?

Pourrait-on m’aider à y voir clair ou mon cas est-il désespéré ?

N’est-il pas temps de s’entendre sur le fait que nos valeurs se fondent dans nos différences lorsque ce sont nos différences et notre capacité d’être ce que nous sommes qui donnent un sens à nos existences communes ? En économie on parlerait de « valeur ajouté ».

Au lieu d’élever seulement des remparts, nous pourrions édifier des passerelles un peu partout pour en sortir bénéficiaires collectivement. Car nos valeurs pourraient très bien devenir un ensemble de « valeurs retranchées ». Une sorte de piège contre nous-mêmes.

Lorsqu’on circonscrit ses valeurs au seul « pré-carré » (notre espace identitaire), n’est-ce pas ce qui devient la principales cause de méfiance envers qui que ce soit ? Pour quelles raisons les personnes issues de diverses origines culturelles ne devraient-elles pas se méfier des « souchiens » ? C’est cette méfiance multilatérale qui nuit en général à une bonne intégration. Comment puis-je être aimé si je n’aime pas mon pays d’adoption ?

Il me semble difficile d’amalgamer grosso-modo dans un même texte de loi (ou plutôt un dispositif législatif) : immigration, laïcité, liberté de choix, valeurs et partage des valeurs sans produire inéluctablement de futurs affrontements.

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M. Drouginsky, je ne suis pas pédagogue, psychologue et encore moins philosophe, mais je crois que quand vous demandez : ¨N’est-il pas temps de s’entendre sur le fait que nos valeurs se fondent dans nos différences lorsque ce sont nos différences et notre capacité d’être ce que nous sommes qui donnent un sens à nos existences communes ? ¨, vous posez LA question qui contient sa propre réponse. Il ne peut en être autrement, selon moi, car ce n’est pas en mélangeant toutes les couleurs ¨Prismacolor¨ que l’on va peindre le plus beau tableau qui soit. La richesse est dans la diversité et non dans le ¨melting pot¨ du multiculturalisme. Ce n’est pas quand tout le monde a la couleur beige qu’il y a beauté et grandeur humaine. C’est du moins mon point de vue, et cela ne veut pas dire rejet, méfiance ou mépris de l’autre, et encore moins racisme, xénophobie et anti quoique ce soit. La beauté du monde réside dans la multitude des couleurs qui le compose.
Mais il ne faut pas oublier qu’avant de s’apprivoiser, il faut parfois montrer les dents, faire connaître son territoire à l’autre et faire savoir que pour danser le Tango, il faut être deux sans se marcher sur les pieds. Et cela peut prendre un certain temps, une, deux et même trois générations. Patience et longueur de temps… vaut mieux que force et rage, comme dit le proverbe sud matapédien ( ou nord sept-îlien) je ne sais trop…

@ C. d’Anjou,

Merci pour vos réflexions.

Il est juste que dans toutes questions bien posées se trouve en quelques sortes la réponse. Félicitations pour avoir fait l’effort de la chercher.

Il y a un proverbe d’origine arabe qui dit que : la patience est la mère de toutes les vertus. Je suis plutôt d’un naturel patient avec les gens, mais force est de constater que dans le monde où nous vivons, on donne toujours plus à ceux qui demandent le plus, le plus souvent.

Ainsi ceux qui obtiennent le plus sont ceux qui sont le plus vite en affaire.

Le terme de « melting pot » est devenu d’usage seulement au début du 20ième siècle. Il est souvent compris comme une sorte d’assimilation, mais comme c’est un juif qui a trouvé cette formule : Israel Zangwill, je pense que cette compréhension de l’assimilation est plutôt mal comprise par la plupart des gens.

Comme j’ai poursuivi des études en art (entre autre), il n’est pas d’usage de mélanger toutes les couleurs n’importe comment. Le mélange optique et la magie se produisent de diverses façons. Il faut donc trouver la bonne formule. Pas sûr des talents de Legault et autres Jolin-Barrette….

« Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage »

N’est ni sud matapédien, ni nord sept-îlien particulièrement ; c’est une légère variante (« vaut mieux ») de la conclusion d’une fable de La Fontaine : « Le Lion et le Rat ». En d’autres termes : lorsque nous travaillons ensemble, nous parvenons toujours à de biens meilleurs résultats face à l’adversité que lorsque nous œuvrons les uns contre les autres ou les uns sans les autres. Le « melting pot » c’est justement ça : « On a toujours besoin d’un plus petit que soi ».

M. Drouginsky;
bien sure, je blaguais en disant que le proverbe ¨Patience et longueur de temps…¨ était sud- matapédien ou nord sept-îlien, ce sont les deux endroits de mon enfance et adolescence, juste ça, car je ne savais pas du tout de qui il était. Merci de me dire qu’il est de La Fontaine.
Bonne semaine à vous.

@ Charles Grandmont. Le gouvernement de la CAQ a promis lors des dernières élections du 1 er oct 2018 ( 8 mois ) de faire une loi sur la laïcité pour rendre l’ état OFFICIÈLEMENT laïque et d’ interdire le port de signes religieux dans certains postes de l’ état !! Promesse tenue! En quoi il y a menace intégriste? Vous avez le discours des libéraux et des minorités surtout intégristes qui ne veulent pas perdre leur pouvoir grandissant de la culture islamiste! Entre vous et moi vos appréhensions sont vraiment charriées !!

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Décidément, un mois après la publication du projet de loi 21 et de ses consultations particulières (pour une revue qui se nomme l’Actualité, c’est gênant !), le rédacteur en chef nous présente des arguments aussi usés qu’un vieux disque de vinyle.

S’il y a un qualificatif qui ne colle pas à la laïcité, c’est d’être identitaire et le projet de loi 21 n’est pas plus identitaire que les lois sur la laïcité qu’on trouve ailleurs. Comme le mentionnait Yann Personne dans son article « Ce que la laïcité n’est pas », « [l]a laïcité n’a strictement rien d’identitaire, au même sens que la démocratie n’a strictement rien d’identitaire » écrivait-il. (Discernement.net)

Si Charles Grandmont trouve brouillon et rempli de failles le projet de loi 21 , c’est que le gouvernement a décidé de présenter un projet de loi qu’il désire modérer, implicitement incomplet. Pour qu’il y ait eu un projet de loi sans failles, seules deux options auraient été envisageables. La première, qui est le laisser-faire, comme le souhaite QS, la deuxième, la laïcité mur à mur sans compromis. Deux choix que l’auteur semble exclure lorsqu’il écrit « [l]’objectif ne peut être le triomphe d’un extrême ou d’un autre. »

Charles Grandmont s’interroge sur l’absence de définition de signes religieux. Il réfléchit comme un bureaucrate qui ne peut fonctionner sans qu’on lui donne des directives. Se pourrait-il, en ne définissant pas les signes religieux, que le gouvernement permet ainsi à la loi d’être souple ? On lui soufflera que la Cour suprême, refuse elle aussi de définir un signe religieux parce que son principal argument repose sur la croyance sincère définie par la personne elle-même. Qu’est-ce qui empêche la loi d’utiliser le même processus ? Il appartiendra à la personne touchée de dire si ce qu’elle porte est un signe religieux. Dans le cas affirmatif, la loi sur la laïcité s’appliquera, sinon, les règles de droit commun qui touchent la tenu vestimentaire s’appliqueront.

Le plus stupéfiant dans ce texte, c’est lorsqu’on lit ce passage : « ET justement, qui sera responsable de châtier les contrevenants, et de quelle façon ? » Qu’une telle question émane d’un patron, c’est ahurissant ! Lorsqu’un patron ignore qui doit faire la discipline et comment elle doit être sanctionnée dans une entreprise, c’est inquiétant. C’est à se demander s’il est à la bonne place et qu’il connaît sa fonction.

Plus loin dans le texte, il écrit : « Même les demandes d’accommodements, cette bougie d’allumage du débat identitaire, semblent aujourd’hui bien peu préoccupantes ». Il fallait lire sur le site web de Radio-Canada, « Accommodements religieux : des employeurs dépassés par certaines demandes », où on précisait qu’il y avait eu 36 demandes d’aide au service-conseil de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse en moins d’un an, une hausse sur les années précédentes, pour un service qu’on dit qu’il est peu connu. Ce qui laisse penser que les demandes d’accommodements sont plus nombreuses dans la réalité.

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Larousse :

IDENTITÉ : Caractère permanent et fondamental de quelqu’un, d’un groupe, qui fait son individualité, sa singularité : Personne qui cherche son identité. Identité nationale.

IDENTITAIRE : Qui concerne l’identité, la singularité de quelqu’un, d’un groupe.
Parfois péjoratif. Qui caractérise la revendication par une communauté de son identité menacée.

Ne vous en déplaise, le projet de loi 21 EST identitaire.

Il flatte nos nationalistes identitaires dans le sens du poil. La CAQ pense que c’est électoralement rentable. Pour ce qui concerne le principe de la laïcité (neutralité par rapport aux religions, aux croyances et au non-croyances), la CAQ ne semble pas savoir ce que cela implique. Le plus important est de passer aux « vraies affaires » comme dit le Premier ministre.

L’absence de définition de signes religieux permettra en effet aux personnes qui seront chargées d’appliquer la loi d’être souples. Je pense même que le gouvernement espère qu’elles ne trouveront aucune raison de réprimer qui que ce soit.

@Pierre Langlois
Première remarque, votre commentaire ajoute de la confusion en définissant la laïcité comme étant simplement la neutralité de l’État, alors que le projet de loi la circonscrit à : 1° la séparation de l’État et des religions; 2° la neutralité religieuse de l’État; 3° l’égalité de tous les citoyens et citoyennes; 4° la liberté de conscience et la liberté de religion.

Quant à l’aspect identitaire, vous ne me démontrez rien en me donnant une définition du dictionnaire. Vous prêtez le flanc à la vision anglo-saxonne et d’une certaine gauche post-moderniste. « Le « tournant identitaire » affecte particulièrement ce qu’il est convenu d’appeler « la gauche » : celle-ci, abandonnant la lecture sociale classique de lutte contre l’aliénation, promeut la figure d’un opprimé de substitution défini non plus par sa condition mais par son être identitaire et religieux d’ex-colonisé, toujours victime, même s’il brandit ou encourage un bras meurtrier. » (Catherine Kinzler)

Cette vision identitaire qui s’appuie sur « les libertés individuelles privilégiées en la matière par le libéralisme anglo-saxon reposent sur une conception descriptive de l’« individu » : l’individu libéral apparaît comme une composition sociale formée de « choix » parmi des ingrédients identitaires et des « propriétés » disponibles. Un « individu » se définirait alors par des traits permettant de le catégoriser dans tel ou tel groupe, telle ou telle communauté – c’est un « moi » par identification et par appartenance. Ce processus fixe le moi, mon identité, mon essence, dans un profil, une somme de propriétés, d’appartenances et de rôles sociaux : à supposer qu’on soit libre de tels choix, on composerait alors son « moi » comme on compose une pizza avec les ingrédients disponibles. Dans cette conception descriptive de l’identité on reconnaît la notion de diversité définie par des extériorités collectives. C’est aussi la conception marchande, celle des études de marché qui définissent les types de consommateurs. Cet individualisme a pour corrélats des collectivités de type communautaire : les identités s’y autorisent de collections. » (Catherine Kintzler)

S’y oppose la liberté citoyenne : « en devenant citoyen, personne n’est réduit à une appartenance sociale, ethnique, religieuse, à un alignement de grigris et de « tags », mais que chacun devient sujet et législateur non pas d’une collection prédéterminée fournie clés en main mais d’une association politique qui ne suppose aucun lien autre que celui de sa propre constitution [.] L’atomisme de l’association politique laïque me semble fondamental : c’est avant tout une association d’individus qui s’efforcent non pas de s’agréger en vertu de propriétés déjà-là, mais de s’organiser afin de préserver leurs droits en les rendant compossibles. Aucun droit communautaire, réglé sur une collection préalable (ethnique, religieuse, sociale) ne peut y prévaloir sur les droits des individus conjugués à l’universel. Il y a donc un individualisme laïque, corrélé à une conception laïque du rassemblement politique, mais l’un et l’autre s’opposent respectivement à l’individualisme et au communautarisme néo-libéraux. » (Catherine Kintzler)

M. Grandmont, vous posez la question : ¨Les Québécois sont à juste titre préoccupés par la montée de l’intégrisme dans le monde, mais on cherche encore des preuves qu’une subjugation religieuse de la province est en cours.¨, et je vous réponds ceci : Faut-il attendre d’être ¨subjugué¨ avant de réagir ? Quand on vous annonce un orage, une tornade, un ouragan, ne vaut-il pas mieux prendre ses précautions avant, quand la tempête est annoncée. ou à tout le moins à l’arrivée des premières gouttes de pluie ??? Les accommodements ¨ raisonnables ¨ SONT les premières gouttes de pluie, flocons de neige , ou signes avant-coureurs de la tempête qui s’annonce. Ce serait de la cécité volontaire que d’attendre plus tard, quand justement, il sera trop tard. Il ne s’agit pas de panique ou de paranoïa, il s’agit de réflexion sage et vitale qu’il ne faut pas avoir peur d’avoir. Quand l’hiver s’annonce froid et rigoureux, on sort nos pelles, on balise nos chemins, on aiguise notre patience et on attend venir les coups. On est alors prêts. Ça ne veut pas dire qu’on refuse l’hiver et qu on le met à la porte, de toute façon il est là, on l’accueille donc comme il se doit, et s’il nous fait des pieds de nez, on lui ferme la porte au nez et on se garde au chaud, jusqu’à ce qu’il revienne à de meilleures intentions.

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