Laissez les tueurs dans l’anonymat !

Plusieurs chercheurs ont montré que les tueurs de masse sont souvent inspirés par d’autres personnes ayant commis des gestes semblables avant eux. Ils appellent aujourd’hui à un traitement médiatique plus responsable de ces drames. 

Photo : iStock

Cette semaine, les noms du meurtrier qui a assassiné plusieurs personnes à la mosquée de Québec et de celui qui a tué des inconnus dans une rue de Toronto ont été cités ad nauseam par les médias, tout comme l’expression par laquelle on désigne le mode d’action du tueur de Toronto.

On a aussi vu leurs photos d’innombrables fois. Pourtant, ne plus diffuser ni leurs noms, ni leurs visages, est la meilleure arme dont on dispose pour que de tels drames se reproduisent le moins souvent possible.

De nombreuses études ont déjà été réalisées sur les tueurs de masse – des gens qui ont tué plusieurs personnes, souvent des inconnus, lors d’un geste unique – pour comprendre ce qui les a amenés à commettre l’irréparable.

Plusieurs chercheurs ont montré, notamment en étudiant les tueries aux États-Unis, que ces assassins sont souvent inspirés par d’autres personnes ayant commis des gestes semblables, sur lesquels ils se sont renseignés avant de passer à l’acte, et qu’ils recherchent avant tout une reconnaissance publique au travers de leur geste.

Dans un article scientifique publié en 2017, le chercheur en criminologie Adam Lankford, de l’université d’Alabama, dresse une liste de dizaines d’études qui ont mis ce phénomène en évidence. Il rapporte aussi les mots d’un tueur, qui, dans son manifeste, avait écrit que « Mieux vaut l’infamie que l’obscurité totale ». Ironie du sort : c’est justement ce meurtrier qui a été cité dans les médias comme la source d’inspiration de celui de Toronto.

Lankford insiste : un meilleur contrôle des armes, de meilleures prévention et accessibilité des soins en santé mentale, et un meilleur soutien aux personnes vulnérables sont nécessaires pour minimiser les risques de tuerie. Mais un traitement médiatique plus responsable est certainement, selon le chercheur, la mesure la plus rapide et facile à instaurer.

Dans une étude sur 185 individus ayant commis des meurtres de masse aux États-Unis entre 1966 et 2010, le chercheur a trouvé que plus de la moitié d’entre eux se sont donné la mort ou se sont mis en situation d’être abattu par la police, une forme de « suicide assisté ». On sait depuis longtemps que le récit des suicides dans les médias fait augmenter leur incidence. De nombreux médias suivent les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé pour une couverture responsable de ces gestes, et le public ne s’en plaint pas.

Il est plus que temps d’en faire autant avec ces tueurs de masse. Aux États-Unis, plusieurs organisations militent déjà pour que les médias ne diffusent plus leurs noms et photos, comme No notoriety ou la campagne Don’t name them, menée par un centre de recherche et de formation des forces de l’ordre de la Texas State University.

L’OMS recommande particulièrement de ne pas rapporter le mode d’action des gens qui s’enlèvent la vie, pour limiter la tentation qu’ils soient imités. De la même manière, on peut penser qu’insister sur le mode d’action des tueurs de masse, en multipliant les images, schémas ou détails, ne fait qu’hausser le risque que d’autres les imitent.

En octobre dernier, 147 spécialistes américains des tueurs de masse ont signé une lettre ouverte demandant aux médias d’agir. Il n’y a aucune raison que cela ne s’applique pas au Canada aussi.

Qu’est-ce qu’on attend?

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28 commentaires
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Je suis tout à fait d’accord. Les nouvelles en général sont négatives.
On devrait présenter plus d’événements, de personnes et de faits positifs.
Lyse

C’est tellement vrai. Cette semaine, je trouve cela épouvantable de voir que l’on ne parle que de trois meurtriers dans tous les médias écrits. Il y a tellement de choses plus pertinentes à traiter, des enjeux majeurs: environnement, manque de main d’oeuvre, IA, affaires internationales etc… Le parcours psychologique des fous, j’aime autant m’en passer!

Ne pas oublier de parler des victimes tout de même, avant que de présenter ces monstres que certains grands malades prennent vite pour des héros à imiter

En effet, qu’est-ce qu’on attend pour cesser d’offrir la notoriété aux tueurs ?
Non seulement répète-t-on constamment le nom du tueur le plus récent, mais on en profite pour se souvenir des assassins précédents.
Je commence à désespérer des médias, qui ne semblent aucunement préoccupés par l’effet potentiel néfaste de la répétition des noms des assassins sur les esprits dérangés.
Il y a quelques jours, j’ai envoyé au Devoir un court texte intitulé « Publicité gratuite pour des tueurs de masse ». Il n’a pas été publié.

Je réitère ici mon point : « Une fois que le tueur est identifié et appréhendé, quelle est l’utilité de répéter son nom sans cesse ? Les journalistes sont entraînés à employer des périphrases : qu’ils s’en servent ! Le tueur de la mosquée de Québec, le tueur de la Poly, le tueur de l’Assemblée nationale, allez-y ! Souvenons-nous des victimes, pas des tueurs ! »

Je suis d’accord que les médias ne devraient pas nommer les tueurs, mais plutôt parler du « tueur du 29 janvier 2017 à Ste-Foy », par exemple.
On ne devrait pas non plus trop publiciser leurs méthodes et le récit de leur acte.
Il faut quand même étudier les causes, les motivations et les sources de radicalisation et en faire des discussions publiques.

Je serais la première signataire d’une telle pétition. Sous couvert que le public a le droit d’être informé, on oublie la responsabilité inhérente à cette surdose d’informations trop souvent odieuses.

Entièrement d’accord. Dans le même ordre d’idées, pourquoi répéter ad nauseam le sobriquet de Maurice Boucher?

Bonjour,
Parfaitement d’accord avec votre article, la description « ad nauseam » de la violence est néfaste pour tous et lorsqu’elle rejoint des personnes déjà fragilisées peut de venir un élément déclencheur. Je me questionne souvent sur la mise en oeuvre d’un code de déontologie pour les journalistes… existe-t-il déjà? le respect de la vie privée doit concerner leur activité ainsi qu’une certaine décence élémentaire, R. Twyman

Il serait certainement pertinent d’examiner le code de déontologie des journalistes – il existe – pour savoir ce qui serait pertinent pour le sujet qui nous occupe ici. (Une tâche supplémentaire pour madame Borde ?)

S’il n’existe aucun article au sujet du traitement des informations concernant les tueurs de masse, il serait opportun que la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) se penche sur ce problème.

@ Marc Sauvageau
Merci. J’ai lu l’article avec intérêt.
Il s’agit d’une bonne analyse de la situation faite par un journaliste qui semble favorable à la retenue, mais ceci ne constitue pas une position de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).
D’ailleurs, M. Rochon écrit « dans le guide de déontologie de la FPJQ, le sujet n’est d’ailleurs pas abordé directement ».
Selon moi, il devrait l’être.

Objectivement, les médias sont en conflit d’intérêt. Toute ce contenu problématique fait vendre de la copie. Dans la mesure où ces drames prennent toujours une très grande place dans le contenu médiatique, leur multiplication amplifie le phénomène, ce qui crée au final un problème éthique majeur pour ces entreprises.
Nous savons qu’il est possible pour les médias d’adopter des conduites disciplinées et responsables à cet égard. Dans le passé, on a vu se corriger le traitement médiatique que l’on faisait des cas de suicides. Encore une fois on est devant le dilemme responsabilité professionnelle / intérêt commercial.
Sachant par ailleurs que, pour ce type d’événement, les médias traditionnels sont en concurrence-complémentarité avec les médias sociaux, il y a lieu de mettre également ces derniers devant leur responsabilité. Malheureusement, la notion de responsabilité professionnelle et même d’intérêt public ne sont encore que vagues et théoriques à ce niveau.

En fait c’est tout le cirque médiatique autour d’un tel acte qui encourage d’autres à l’imiter. Pour les médias, c’est facile, c’est spectaculaire et pas dispendieux à couvrir ad nauseam. Cette semaine les médias anglophones ont complètement déraillé à propos de ce qui s’est passé à Toronto et ça finit par non seulement nous fatiguer mais, surtout, de banaliser de tels événements. D’accord pour ne pas nommer les auteurs et j’ajouterais de couvrir la situation des victimes avec décence et réserve; toujours rappeler de tels événements aux victimes ne les aide pas à passer à travers et à guérir.

Qu’est-ce qu’on attend?
Mais on attend que vous cessiez de le faire! Vous étant les médias.
Les études le démontrent. Quant aux fausse nouvelles, votre collègue Camille Lopez, cite en exemple Natasha Fatah de CBC News, qui a Twitté une fausse nouvelle provenant d’un témoin dans la rue, sans vérification. Croyez-vous que son employeur va la réprimander?
Ne croyez-vous pas qu’une partie de la solution, serait un ordre professionnel du journalisme, qui aurait l’autorité de sanctionner les réseaux et les journalistes fautifs? Ceci protégerait la profession et serait dans l’intérêt du publique. Mais je crois comprendre, que cette solution est rejetée par la profession et l’industrie… pas facile n’est-ce pas…

La fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) publie un guide de déontologie.
Il existe aussi le Conseil de presse du Québec. Il reçoit les plaintes des citoyens à l’encontre des médias, mais ses décisions ne sont pas restrictives.

Je suis d’accord avec l’article, mais …
« On sait depuis longtemps que le récit des suicides dans les médias fait augmenter leur incidence.»
Les études sur le sujet ne démontrent pas un lien aussi clair. Selon les chercheurs, c’est la manière de présenter le suicide dans les médias qui a potentiellement un impact et il n’y aurait pas de corrélation directe entre le nombre de suicides dans les médias et le nombre de tentatives de suicide. C’est un sujet complexe et un grand nombre de facteurs doit être pris en compte. Il est possible qu’un lien existe, mais «On sait depuis longtemps» n’est pas un argument suffisant.

Tout à fait d’accord.
Il est incompréhensible qu’après quatre ou cinq jours le téléjournal, notre Cher Radio d’État consacre plus de la moitié de son émission à des reportages sur les tueurs. On vient juste d’arrêter de parler (Et puis encore) de la tuerie de le mosquée de Québec.

Je suis en accord avec la première partie seulement des propositions faites par monsieur Lankford. Je pense que l’éducation, la prévention, le dialogue, l’identification de plusieurs problématiques, le « non-jugement » et des ressources en santé mentale…. Je pense que tout cela sont autant de facteurs qui devraient permettre de réduire, voire éliminer une multitude de risques… probablement pas tous.

À contrario, s’il est un domaine avec lequel je suis en désaccord, lequel n’est selon moi pas négociable, c’est : la liberté d’expression. Ce qui signifie que les médias doivent pouvoir disposer de l’information en totalité et pouvoir mettre en lumière cette information comme bon leur semble.

Ce qui serait peut-être un peu plus intéressant de comprendre, c’est pourquoi le « grand public » se jette tant sur… et dévore toutes sortes de « faits divers », incluant ceux mentionnés par ce billet de blogue.

Si nous devions appliquer à la lettre ce genre d’autocensure, Truman Capote n’aurait jamais écrit « In cold blood », un livre basé sur des faits réels, lequel — de par la qualité de l’écrit -, aura inspiré sans doute quelques tueurs cruels et sanguinaires ; ou bien s’il l’avait écrit, il aurait dû être censuré ou désormais il faudrait interdire toute réédition du livre et tout film inspiré de l’auteur, du livre ou des faits.

De la même façon, il faudrait interdire toute fiction cinématographique dans laquelle la violence et le crime sont présents sous prétexte que ces faits « purement fictifs » pourraient inspirer des personnes mal intentionnées.

La question resterait encore de savoir pourquoi la plupart des gens qui lisent ou regardent ces informations sont capables de positionner convenablement ce qu’ils lisent ou ce qu’ils voient dans leur subconscient lorsque d’autres verront plutôt une source d’inspiration ou mieux encore une « forme de justification ».

Il n’est strictement aucun crime aussi odieux soit-il qui ne trouve pas quelque part une forme de justification. L’holocauste était pleinement justifié par des scientifiques, même des psychanalystes distingués et très intelligents comme Carl Gustav Jung ou des industriels comme Henry Ford sont tombés tout droit dans le panneau ; ils se sont bien malgré eux montrés complices involontaires de formes génocidaires bien organisées.

Toutes les personnes sans exception qui commettent des crimes ont besoin de se trouver une justification. Alors, avant de vouloir censurer les médias ou qui que ce soit ; commençons par comprendre ce qui dans la vie est essentiel et d’abord de ce dont nous avons réellement besoins.

Quand nous saurons cela, je suis plutôt convaincu que les crimes sous toutes formes déclineront drastiquement en un rien de temps. Il est prouvé que certaines sociétés sont plus criminogènes que d’autres ou que certains groupes sociaux sont plus à risque de commettre des crimes que d’autres.

Nous avons un important travail d’identification de toutes choses et tous comportements. Les médias peuvent apporter beaucoup dans la diffusion bien faite de toutes informations sans devoir censurer quoique ce soit ou qui que ce soit pour autant.

Votre mot me fait grand bien. Je trouve gênant de voir les médias s’en donner à coeur joie chaque fois qu’un malheur de ce type survient. Le silence serait tellement plus puissant et respectueux pour les victimes et leurs proches.

Je ne comprend pas l’aveuglement des médias face à la logique de ne pas publiciser, mettre sur un pied d’estalle ces tueurs, ces détraqués, l’oscar du meilleur tueur est-il pour bientôt, on publicise meme les sources de motivation haineuse dont ce sont nourris ces tueurs pour permettre a d’autres détraqués de s’y nourrir au lieu de fermer ces sites et d’en poursuivre les responsables au criminel pour complicité.

Les tueurs célèbres en commençant par Al Capone aux USA, ont tous leur statue dans les musées de cire de la planète..et une biographie de leur vie. C`est triste d`entendre parler de ces individus à la semaine longue et de leur faire de la publicité dans les bulletins de nouvelles. Les médias pourraient simplement dire leur nom une seule fois et par la suite seulement dire » l`individu », ou « le pauvre type »…

Je suis très heureuse de lire votre article car j’ai trouvé très décevant d’entendre le nom du tueur de Toronto à plusieurs reprise à la radio. S’il est difficile de comprendre ce qui se passe dans la tête de ces tueurs, il y a une chose qui est facile pour les ralentir et c’est de ne pas leur donner cette renommée qu’il recherche.
Si ce silence peut sauver des vies, qu’est-ce que les médias attendent pour l’adopter?

Oui, il faut que les medias soient plus discrets dans les reportages concernant des évènements violents parce qu’il est prouvé que de plus en plus de gens de notre société sont facilement influençables. Fréquemment, on ressent un fanatisme et un intérêt malsain pour ces reportages qui exposent la violence. Egalement, un contrôle sur les diffusions de films et de séries empreints de violence devient primordial.

J’y pense depuis longtemps et j’ai pris action , c.à. d. que j’évite la lecture, les reportages radio et TV. Sans avoir fait de recherche j’ai naturellement exclus les détails diffusés sur les crimes commis par des individus qui du jours au lendemain deviennent vedettes.