L’ambition : une vertu masculine ?

Les femmes sont presque introuvables à la tête des entreprises. En veulent-elles vraiment, de ce pouvoir ?

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Sheryl Sandberg, chef de l’exploitation de Facebook – Photo : ChinaFotoPress/Zhan Min/La Presse Canadienne

Chaque nouveau palmarès des entreprises les plus prospères le confirme : le monde des affaires demeure, à ses plus hauts sommets, un boys club quasi impénétrable. Parmi les 1 000 sociétés américaines les plus grandes répertoriées par le magazine Fortune, seules 5 %  sont dirigées par des femmes. Le classement des Leaders de la croissance en 2014, publié par L’actualité, ne fait pas exception : sur les 20 PDG d’entreprises québécoises en plein essor, on ne compte qu’une femme, la créatrice de bijoux Caroline Néron.

Même celles qui se lancent dans les affaires ont peu de chances de se retrouver aux commandes de leur entreprise si elles l’ont cofondée avec des associés masculins, selon une récente étude de l’Université de la Caroline du Nord portant sur quelques centaines de PME américaines.

Les femmes bouderaient-elles le pouvoir ? Cette idée est répandue dans certains cercles, où l’on affirme que si un déséquilibre aussi criant se maintient au sommet de la hiérarchie malgré des décennies d’avancées féministes, c’est peut-être parce que les principales intéressées n’y aspirent pas plus que ça. Parce qu’elles ont d’autres priorités. Parce qu’elles n’ont pas le cran, la confiance, l’ambition qui animent plus spontanément leurs collègues masculins.

Une nouvelle étude de Jennifer Berdahl, psychologue des organisations et professeure à l’Université de Colombie-Britannique, fait mentir cette idée. Selon ses travaux, présentés cet été au congrès de l’Academy of Management, à Philadelphie, les travailleuses sont tout aussi intéressées que leurs collègues de l’autre sexe à gagner en statut, en autorité et en salaire. Ce qui les différencie, c’est la manière dont leurs aspirations sont reçues.

Dans le cadre d’un sondage mené aux États-Unis en 2007, quelque 1 000 adultes ont indiqué l’importance qu’avait à leurs yeux le fait d’avoir un job qui leur apporte « plus de prestige et de respect », « plus de pouvoir ou d’influence » et « une meilleure rétribution financière » que leur poste actuel. L’équipe de Jennifer Berdahl n’a décelé aucun écart entre les réponses des hommes et des femmes. Elle a cependant découvert que celles-ci sont pénalisées plus sévèrement que leurs confrères pour leur soif de pouvoir et d’argent.

Ainsi, plus une femme est ambitieuse, plus elle risque d’être malmenée dans son milieu de travail, non seulement par ses collègues et ses supérieurs — ce à quoi les hommes n’échappent pas —, mais aussi par ses subalternes. Les participants au sondage ont indiqué à quelle fréquence, au cours du dernier mois, ils avaient été traités injustement, combien de fois quelqu’un s’était mis en colère contre eux ou avait comméré à leur sujet. « Il semble que les hommes cessent d’être sanctionnés socialement pour leur ambition une fois qu’ils deviennent le boss, écrivent les chercheurs. Mais pas les femmes. »

Depuis quelques années, une véritable industrie du développement personnel a vu le jour qui prétend livrer aux travailleuses les clés de l’ascension dans le milieu des affaires. Derrière tous ces ouvrages, articles et conférences de gourous, le même message : les femmes peuvent réussir, si seulement elles y mettent du leur. Si seulement elles prennent confiance, apprennent à jouer des coudes, parlent plus fort, mettent de côté ce doute qui les paralyse, cessent de vouloir plaire à tout prix. Sheryl Sandberg, notamment, la chef de l’exploitation de Facebook, a bâti tout un mouvement (et un business) autour de ces idées, qu’elle expose dans son livre Lean In (En avant toutes).

Or, ce que les gourous oublient de dire, c’est que ce front de bœuf considéré comme essentiel au leadership est souvent mal vu chez les femmes, car il tranche avec la conception traditionnelle du rôle féminin. Encore aujourd’hui, des clichés vieux comme le monde teintent, bien qu’inconsciemment, le jugement que l’on porte sur nos consœurs, nos patronnes, nos employées.

La grande boss prend trop de place à votre goût ? Demandez-vous si un patron aussi affirmé vous irriterait autant. La psychologue Victoria Brescoll, de l’Université Yale, a montré en 2012 (pdf) qu’une présidente d’entreprise volubile, qui ne se gêne pas pour donner son avis, est jugée moins compétente et moins digne d’être chef qu’un président tout aussi bavard. Pour l’homme PDG, c’est le contraire : on s’attend à ce qu’il se mette en avant et soit généreux de ses opinions. S’il s’efface, il est perçu comme un incapable qui ne mérite pas d’être aux commandes.

Et cette candidate volontaire, qui vante sans pudeur ses qualités en entrevue, vous la trouvez comment ? Les sujets qui ont participé à une récente expérience (pdf) de la psychologue Laurie Rudman, de l’Université Rutgers, au New Jersey, l’ont jugée moins aimable et moins susceptible d’être embauchée comme gestionnaire qu’un homme s’étant comporté exactement de la même façon. Inversement, un homme postulant pour un emploi de cadre a intérêt à éviter les réponses sans prétention s’il veut faire bonne impression, selon une autre étude de la même équipe. Car si l’ambition est tabou pour les femmes, chez les hommes, c’est la modestie qui est punie.

Les hommes aussi, donc, en paient le prix quand ils ne se conforment pas à l’idée étriquée qu’on se fait de leur genre. Les rôles sexuels traditionnels — lui, dominant et stoïque en toute circonstance, elle, invariablement maternelle et soumise — sont des corsets auxquels on n’échappe pas sans écorchure, que l’on soit un homme ou une femme.

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3 commentaires
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Quand va-t-on enfin comprendre que les gars et les filles pensent différemment et qu’il y a des traits de caractères propres à chaque individu…

Tenter de faire « fitter » les personnalités dans des moules pré-établis est totalement stupide.

Ce qu’on appelle « cliché » ne relèverait-il pas plutôt de la nature profonde des genres plutôt que de la personnalité ou du préjugé des individus. Pourquoi ne reverrait-on pas le « féminin » comme une contribution spécifique à mieux définir plutôt qu’un mal nécessaire en constante compétition pour occuper la place des hommes. Cessons de comparer pour coopérer. Nos sociétés sont de plus en plus en quête de rééquilibre.

La femme moderne comme ses ancêtres,a l’ambition profonde de continuer la race humaine, comme son conjoint. Mais la grosse différence est que la réalisation de ce projet est un accomplissement ,qui n’est plus reconnu, pour la maman, alors que le papa doit réussir dans autre chose pour et compléter le couple et réussir lui aussi un accomplissement dans sa vie professionnelle… L’ambition profonde de la femme est toujours de réussir un ou des enfants, ce qui accapare une bonne partie de ses ressources et heureusement…